VALSE A 120 VOLTS

Article paru dans le magazine mensuel TOUT SAVOIR de septembre 1956 (pages 37 à 39, 5 photos et 1 portrait)
suivi d'un commentaire d'Eléonore Schöffer.

 

L'ELECTRONIQUE, on le sait, envahit chaque jour des domaines où il eût paru invraisemblable qu'elle s'aventurât. Ainsi, le 12 juillet dernier, nous annonçait-on que l'automation avait, si l'on peut dire, mis la main sur la musique.

Mais oui : la Burroughs Corporation de Pasadena (Californie) a mis au point une machine qui, toute seule, compose des chansons ! Ainsi le "génie" contemporain a fignolé un cerveau électronique qui est capable de produire (sans essoufflement) mille mélodies populaires à l'heure, en recueillant des messages chiffrés et en les assemblant selon quelque schéma mélodique.

Vous vous dites sans doute qu'il s'agit là d'une sorte de record du monde dans le domaine, si fréquenté, de l'audace électronique.

Erreur. C'est nous, Français, qui possédons ce record du monde. Lisez bien...

Un socle cylindrique d'une quarantaine de centimètres de haut. Au-dessus, des barres métalliques plantées à la verticale. Et, s'échappant de ces barres, à hauteur d'homme, d'autres tiges, et des plaques de métal. De toutes formes, de toutes couleurs.
C'est un objet volumineux, une "chose" rigoureusement indéfinissable, sous quelque angle qu'on regarde. Cela ne ressemble à rien. Tout au plus peut-on songer à quelque combinaison de sémaphore, ou à un de ces objets insolites que les enfants construisent parfois avec les pièces de leur Meccano.

La bizarre construction s'appelle "Cysp1" . C'est une oeuvre d'art. Et aussi une machine. Une machine considérée comme une oeuvre d'art. En réalité, nous tenons là une sculpture cybernétique (la première qui existe au monde), que l'on dénomme également composition spatiale, en acier et duraluminium.

Il y a mieux. Cette sculpture, en effet, n'est pas immobile. Elle tourne, elle DANSE... Nous y voilà : Cysp1 est une danseuse. Une danseuse électronique.

Si, au lieu de rire, vous voulez bien réfléchir un instant, vous serez tenaillé par cette alternative : ou c'est prodigieux ou c'est l'oeuvre d'un fou singulièrement tourmenté par l'électronique...

Décrivons plus précisément l'engin. Sous le socle cylindrique, monté sur roulettes, se cache un mécanisme complexe et un cerveau électronique. Ceux-ci, par un assemblage d'axes, sont liés aux plaques de métal qui surmontent l'appareil. Disposées en un désordre apparemment total, on dénombre onze plaques rectangulaires et cinq en forme de disque. De dimensions diverses, elles sont toutes pivotantes et polychromes : rayures bleues et jaunes, bandes rouges, blanches et jaunes, etc... Chacune de ces plaques, est actionnée par un petit moteur, relié au cerveau caché dans le socle. Dans les recoins de l'infrastructure, sont logés des microphones et des cellules photo électriques, qui captent toutes les variations de couleur, d'intensité lumineuse et d'intensité sonore.

Là, nous touchons à l'essentiel. En effet, toutes les modifications de couleur et d'intensité affectent immédiatement l'étrange robot qui, aussitôt, entame quelque mouvement. La couleur bleue, par exemple, ou un son aigu, excitent Cysp1. Alors, la machine tourne de gauche à droite, agite ses plaques dans un sens donné, à une vitesse quelconque. Si, au contraire, vous proposez à Cysp1 une couleur rouge, une sonorité plus grave, une lumière vive, alors elle s'effraie, recule, tourbillonne sur elle-même, agite ses plaques dans un autre sens, à une autre vitesse... On devine le résultat : lorsque l'expérience se passe nuitamment, les plaques jettent frénétiquement des gifles multicolores sur les murs, comme un Kaléidoscope en folie, et l'échafaudage de tubes s'agite furieusement sur ses roues caoutchoutées.
Ces jeux apparemment incohérents de lumières et de mouvements sont réellement impressionnants d'étrangeté. Je n'y ai décelé, pour ma part, aucune beauté : Cysp1 ne m'a paru qu'un énorme jouet qui ne représente rien, et fait songer à cette fabuleuse machine si compliquée qu'un Américain fabriqua un jour... et qui ne servait strictement à rien ! ...

Sculpture, électronique, ou l'une et l'autre?

A quoi répond donc cette création, géniale ou burlesque, selon les goûts ?
N. Schöffer, l'inventeur, le dit lui-même :
- Le spectacle figuratif a vécu. Et même l'art abstrait conventionnel.
Nous sommes dans une époque de rupture. Il faut suivre les précurseurs et je veux, moi, rompre avec la conception traditionnelle de la sculpture...
Nicolas Schöffer, précisons-le, est un artiste d'origine hongroise. Il a suivi les cours des Ecoles des Beaux-Arts de Budapest, puis de Paris.
- Quoi qu'on en dise, j'estime avoir subi une évolution très normale, un monde qui est de plus en plus accéléré.
N. Schöffer parle avec fougue et conviction. Front dégarni, yeux clairs, on pourrait le traiter de "prophète". Il se place, en tout cas, à l'extrême avant-garde.
C'est sans doute un visionnaire, jailli tout droit, peut-être, d'une tranche de science-fiction, d'art-fiction.
Cysp1, a-t-il dit, est une sculpture spatiodynamique. Qu'est-ce que...
- C'est en 1948 que j'ai découvert, créé le spatiodynamisme ; son but est l'intégration constructive et dynamique de l'espace dans l'oeuvre plastique. La sculpture spatiodynamique est créée d'abord par une ossature dont le rôle est de circonscrire et capter une fraction de l'espace en déterminant le rythme de l'oeuvre.
- Et alors ?...
- ... Le spatiodynamisme doit bouleverser les concepts actuels de l'urbanisme. Il est logique que le dispositif d'ensemble soit conçu par le sculpteur, et non par l'architecte. Le "plastique" doit avoir le pas sur le "fonctionnel"...
- Mais votre robot-danseur ?...
- Le mouvement, la couleur et le son font partie de l'oeuvre et ils interviennent avec de constantes variantes grâce à l'électronique. La sculpture spatiodynamique est une sculpture-spectacle. Sa sonorisation est même possible en extrayant et utilisant des sons des différents éléments qui composent la sculpture...

Personnage hors série, Schöffer croit sincèrement, lui, à l'immense avenir de son insolite conception de la sculpture. Le 9 août dernier, en soirée, les Marseillais purent assister à cet évènement : Cysp1 dansa, dans la nuit trouée d'étoiles, en compagnie d'un couple de danseurs réputés, Michèle Seigneuret et Maurice Béjart, que ne rebute aucune audace. Pourtant accoutumés à la plaisanterie, les Marseillais furent médusés. Et hilares.
D'autant plus que ce gala ébouriffant se déroula sur la terrasse de la Cité Radieuse, que l'on sait être la "maison du fada" ... Coïncidence fâcheuse, on en conviendra !
-
Celui-là, peuchère, disait un spectateur en parlant de N. Schöffer, il a pris le soleil en plein sur la tête !...
Qu'on se moque de lui, le père du spatiodynamisme n'en a cure.
- Van Gogh était bizarre, lui aussi, à son époque...", me disait-il, l'autre jour.

J.-L. V.

N.B. On doit à la vérité de dire que sur le strict plan de la mécanique et de l'électronique, Cysp1 constitue une trouvaille assez extraordinaire.

Commentaire d'Eléonore Schöffer : Toute nouveauté scientifique ou technique est reçue avec crainte : la vitesse de 35 Km/h des premiers trains terrifiait, le coeur ne résisterait pas... Mais certains "osent" ! Quant à l'art, toute nouveauté fait rire : l'artiste est un "piqué".

Les "nouveautés" techniques et scientifiques se démodent et passent, remplacées par d'autres, plus performantes... Les nouveautés artistiques s'apprécient autrement avec le temps... L'impressionnisme... Van Gogh pour lequel se dépensent des sommes fabuleuses! L'art gagne en valeur avec le temps mais c'est aussi avec le temps que la société évolue suffisamment pour devenir capable de comprendre et d'aimer. L'artiste paraît "en avance" lorsqu'il est simplement en prise directe sur son temps, alors que c'est la plus grande partie de la société qui est en retard, agrippée qu'elle est à des habitudes et des valeurs dépassées, méfiante pour toute nouveauté, et paresseuse à s'adapter mentalement à des processus plus complexes.

Il faut pour tout chercheur de grandes qualités de force, de courage, de fidélité à soi-même pour résister aux sarcasmes, obtenir des décideurs leur confiance, et la possibilité de réaliser ce qui était "impensable"...

Ce fut le cas pour CYSP 1. Marcel JOLLY, alors directeur de Philips-France, raconte son hésitation devant la proposition ahurissante de ce jeune artiste :" et ce fut, dit-il, comme miser sur un cheval...!" Que ce décideur intrépide soit ici remercié de son pari courageux.

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