Nicolas Schöffer, architecte et urbaniste
par Michel RAGON
in : Hommage à Nicolas Schöffer 1912-1992 - Catalogue de l'Exposition du 22 janvier au 17 avril 1994 au Centre NOROIT, Arras.
C'est en 1961, avec la réalisation à Liège d'une tour spatiodynamique de cinquante deux mètres de haut, première tour cybernétique, sonore et lumineuse installée dans une ville, que Nicolas Schöffer passe publiquement de la sculpture à l'architecture. Je dis publiquement, car en réalité les préoccupations architecturales de Schöffer sont bien antérieures. Mais sa notoriété de sculpteur et d'inventeur (ses machines d'exploration visuelle ou luminoscopes, ses reliefs sériels, sa chronodynamique, ses reliefs lumineux en mouvement, etc) faisaient jusque là passer au second plan sa théorie d'urbanisme spatiodynamique qu'il avait ébauchée dix ans plus tôt.
Sa première maquette d'architecture est sans doute celle pour un Centre de Radiodiffusion qu'il étudie en 1952 avec deux jeunes architectes : Claude Parent et Ionel Schein. Mais dans cette collaboration, il s'agit plus d'une "architecture-sculpture" que d'une architecture proprement dite. Par contre, en 1954, avec sa Tour spatiodynamique, cybernétique et sonore qu'il réalise avec l'ingénieur Jacques Bureau et installe au Salon des Travaux Publics à Paris et encore plus, deux ans plus tard, avec la Maison expérimentale à cloisons invisibles, construite en grandeur réelle en ce même Salon des Travaux Publics, Schöffer décroche bien des arts plastiques pour aborder un aménagement de l'espace plus ambitieux. Il décroche aussi du milieu des artistes et des architectes et commence une collaboration avec les ingénieurs et des industriels. Des ingénieurs de la Société Philips (qui ne cesseront d'apporter leur concours aux recherches de Schöffer pendant de longues années) et la firme Saint Gobain s'associèrent en effet pour cette réalisation destinée à démontrer la validité des murs de chaleur, de froid, de zones insonores, etc.
En 1957, Nicolas Schöffer avait également dessiné les plans d'un théâtre spatiodynamique, détail du projet de ville-loisir qu'il publie l'année suivante.
Des ébauches d'un plan d'urbanisme spatiodynamique, en 1952, aux théories d'urbanisme cybernétique qu'il élabore dix ans plus tard, en passant par le projet de ville-loisir, il y a là un long cheminement, une longue réflexion, mais on peut dire néanmoins que la spectaculaire réalisation de la Tour de Liège a dynamisé cette recherche, qu'elle a constitué une première réalisation intégrée à un milieu urbain et constitué une étape vers le projet le plus grandiose de Schöffer : la Tour lumière cybernétique de trois cent quarante quatre mètres de haut, destinée au Quartier de La Défense à Paris, dont la première maquette sera exposée en 1962.
En effet, la Tour de Liège, qui s'élève à côté du Palais des Congrès, dans le Parc de la Boverie, en bord de Meuse, est composée d'une ossature métallique sur laquelle sont disposées 64 plaques miroirs de formes et de dimensions différentes. Des microphones pour le bruit, des cellules photoélectriques pour la lumière, des prises thermiques, hygromètres, anémomètres, envoient leurs informations à un cerveau électronique qui déclenche, sous l'effet des informations qu'il reçoit, des combinaisons et des mouvements variés, s'excitant au bruit, se calmant au silence. La nuit, 120 spots lumineux multicolores créent un spectacle lumineux dynamique sur un écran de 1500 m2 tendu derrière la façade du Palais des Congrès. Architecture sculpture, architecture spectacle, architecture musicale, le compositeur Henri Pousseur ayant composé une partition spéciale pour la Tour.
L'urbanisme cybernétique élaboré par Nicolas Schöffer en 1961-1962 se décompose en trois villes : une ville du travail, une ville du repos et une ville de loisirs, qu'il avait déjà définie en 1958. Cette séparation des fonctions, pour aussi artificielle qu'elle soit, a le mérite de repenser la ville cahotique dans laquelle nous vivons. Elle a le mérite surtout d'être envisagée modulable, extensible et réductible. Ce qui participe à une des idées forces de la prospective architecturale des années 60.
Aussi spectaculaire que soit la Tour le Liège, qui a l'avantage d'avoir été construite et de demeurer debout trente ans après son édification, aussi spectaculaire que fut le projet de la Tour lumière cybernétique pour le Quartier de La Défense, qui suscita maints articles et la publication d'un livre, il me semble que ces deux architectures ont surtout retenu l'attention des médias parcequ'elles s'apparentaient encore à des sculptures, des sculptures énormes certes, mais néanmoins des objets esthétiques. Et que ces deux oeuvres ont empêché de voir, de comprendre, l'oeuvre de l'urbaniste théoricien qu'est aussi Nicolas Schöffer.
Si 1961 est une date clef dans son oeuvre, 1964 en est une autre. C'est l'année de la création du GIAP (Groupe International d'Architecture Prospective). Avec le GIAP, Schöffer passe, en effet, de la marginalité d'une solitude féconde à la participation active en tant qu'architecte-urbaniste. Il n'est plus désormais seulement sculpteur, disons sculpteur utopique, mais théoricien connu et influent d'un nouvel urbanisme.
Dans son livre d'entretiens avec Philippe Sers, Schöffer raconte :
" En 1962, Ragon préparait son ouvrage Où vivrons-nous demain ? et, à ma grande surprise, (nous nous connaissions depuis 1947 et nos relations étaient plutôt fraîches, car il défendait l'expressionnisme lyrique et la peinture de chevalet) il m'a demandé une documentation en vue de la publication du livre. Par le fait même, nos contacts se sont multipliés, ainsi qu'avec d'autres chercheurs... Tous, nous nous sommes rendu compte que, bien qu'ayant des vues différentes, nous avions les mêmes aspirations... Pendant deux ou trois ans le groupe a déployé une activité intense... A cette époque nous nous rencontrions fréquemment, dîners, conférences, etc."
L'amitié entre Yona Friedman, Georges Patrix, Paul Maymont, Nicolas Schöffer et moi-même, qui est née avec le GIAP a survécu à la disparition du groupe. C'est ainsi que Schöffer s'est retrouvé professeur (avec Paul Maymont) à l'école d'architecture UP7, de 1969 à 1971.
A partir de 1964, l'oeuvre de théoricien et de pédagogue de Nicolas Schöffer devient abondante. Deux ouvrages en sont l'expression : La Ville cybernétique (1969) et La Nouvelle Charte de la ville ( 1974).
Tous les projets d'urbanisme et d'architecture de Nicolas Schöffer aboutissent à ce vaste ensemble qu'il appelle la ville cybernétique.
Pendant ces dix années d'intenses recherches, sa notion des trois villes s'est affinée et transformée. Si son urbanisme est toujours tricéphale, il n'est plus question de ville de loisir, de ville du travail et de ville du repos, mais d'abord d'une soft-city (la ville conceptuelle et théorique) et de deux hard-cities, des villes exécutives : la ville de l'information et la ville gouvernée. De ses premières esquisses, Schöffer conserve l'idée que la cité résidentielle doit être horizontale et la cité fonctionnelle verticale. Les cités résidentielles sont des bandes, plus ou moins longues, étirées au-dessus du paysage, de deux étages au maximum. Refus donc de la tour pour l'habitat. Surélevées de dix à trente mètres au dessus du sol, des habitations laissent donc le terrain libre.
A cette ville résidentielle étirée, s'opposent d'une manière dynamique, la ville du travail et la ville de l'information, verticales.
Dans la ville cybernétique, toutes les fonctions (sociales, techniques, esthétiques) sont posées cybernétiquement dès la première élaboration de la cité. Schöffer a établi les schémas des cinq topologies de son urbanisme : 1, matière temps - 2, lumière - 3, son - 4, climat - 5, espace. On sait que la sonorisation de la ville a toujours fait partie de ses soucis. La Tour de Liège en constituait une esquisse avec son enregistrement de sons de cloches, de chants d'oiseaux, des bruits de la ville, de l'eau, etc. Reprenant les principes de sa Maison à cloisons invisibles, Schöffer programme dans sa ville cybernétique des zones de silence, des zones de bruit, des zones de transition. Son étude de la programmation lumineuse des agglomérations a été très poussée. Après le temps, la lumière est le deuxième matériau d'importance, avec ses zones lumineuses nocturnes "constantes et temporaires, esthétiques et fonctionnelles". Schöffer envisage évidemment des spectacles lumineux, pulsés, programmés par des centrales cybernétiques, "intervenant aux moments opportuns pour stimuler la vie de la cité ou la décontracter".
La topologie climatique a recours à la programmation climatique artificielle, notamment par des dômes protecteurs translucides, mais aussi par l'énergie solaire.
Ne nous méprenons pas. Si Nicolas Schöffer fait intervenir dans la ville des sculptures monumentales dont on peut dire qu'elles sont architecture, si le projet de Tour pour la Troisième Internationale de Tatline, ou la Tour de Monsieur Eiffel sont de l'architecture, la ville et l'architecture que nous propose l'urbaniste Schöffer se détachent complètement de la notion habituelle de sculpture. L'environnement urbain qu'il préconise s'oriente en effet vers la souplesse, la mobilité, voire l'immatérialité. L'urbanisme de Schöffer, comme celui de tous les grands théoriciens du XIXe et du XXe siècle, ne se conçoit pas sans une transformation radicale de la vie sociale. Partant du postulat que la cellule familiale est destinée à disparaître (ce que l'évolution actuelle (1994) de la famille ne laisse pas supposer puisque, bien au contraire, la cellule familiale de base s'est renforcée) et que la population deviendra de plus en plus migratrice, l'urbanisme proposé par Schöffer n'est donc plus du tout statique. Il élimine les petits groupes d'habitation au profit d'unités d'habitations, tenant compte de tous les paramètres environnants. Mais cet habitat est souple, puisque modulable. Schöffer rejoint ici les théories du GEAM (Groupe d'Etudes de l'Architecture Mobile) dont Yona Friedman fut l'un des principaux animateurs. Yona Friedman, d'origine hongroise, comme Schöffer, et avec lui co-fondateur du GIAP.
L'urbanisme de Nicolas Schöffer est un urbanisme ludique. D'où l'importance donnée, dans sa Ville de Loisirs au Théâtre spatiodynamique, dans lequel se déroulerait en permanence un spectacle total. Précisons au passage que ce projet de théâtre se place parmi les plus audacieux proposé dans les années 50. Le public ne devait-il pas être placé au milieu de l'enveloppe architecturale, sur une plate forme mobile et le spectacle se dérouler sur les parois de la coquille. Anticipation de ce qui a été partiellement réalisé 20 ans plus tard pour la Géode du Musée des Sciences à la Villette. Quant au Centre de Loisirs Sexuels, nous l'avons retrouvé dans un roman de science-fiction, Les Hogs, de Lucien Cassagne, publié en 1973. L'auteur y reprenait très exactement la description de l'architecture schöfférienne : - Il est naturel que pour obvier à l'inévitable monotonie des unions monogamiques, il existe des centres de loisirs sexuels... A quelque distance, un sein géant occupait l'espace. Il était planté sur sa base et dressé. Lumineuse, sa surface avait un ton rose acide".
Car, en effet, les architectures proposées par Schöffer pour sa ville cybernétique ne sont pas monotones. Sauf le dessin de l'habitat en bandes, mais il y a une fatalité de l'indigence architecturale de l'habitat à laquelle n'échappe aucun architecte, même les plus prospectifs. Les dessins d'architecture de Schöffer ont en effet des formes inattendues, ventrues, sculpturales, voire morphologiques comme le Centre de Loisirs Sexuels en forme de sein. La théorie urbanistique, aussi capitale qu'elle soit dans l'oeuvre de Schöffer, ne doit pas faire oublier qu'il n'a cessé, jusqu'à sa mort, de proposer des projets strictement architecturaux, comme son immeuble en arc-boutant (1972) et de participer aux grands projets parisiens : le Centre Georges Pompidou, les Halles, la Villette.
En réalité, l'oeuvre d'architecte et d'urbaniste de Nicolas Schöffer est une entreprise épistémologique dont on ne trouve que peu d'exemples, sinon chez Charles Fourier.