VENISE LA ROUGE

par Gérald Gassiot-Talabot

article paru dans les Nouvelles Littéraires du 4 juillet 1968, p. 8

Quel que soit son déroulement ultérieur au cours de l'été et les décisions qui seront prises par ses organisateurs, la trente-quatrième Biennale de Venise marque un tournant dans les rapports des peintres avec les pouvoirs publics et le système marchand actuel.

"Chiuso",

Nicolas Schöffer fermant sa salle

Un courage qui n'a pas manqué d'impressionner

(photographie d'André Morain)

Le mouvement estudiantin en Europe a trouvé en Italie, notamment à Rome et à Milan, un certain nombre d'occasions d'exprimer un esprit de contestation qui n'a pas été sans produire des heurts ni provoquer des prises de position tranchées. C'est cependant à Venise, en raison même de l'importance internationale et du caractère de cette biennale, que l'affrontement devait se fixer sur le terrain plus spécifique des arts.

En arrivant sur la lagune, les critiques, les marchands, les artistes, venus assister à la semaine traditionnellement consacrée à la presse, trouvèrent la situation profondément changée par rapport aux années précédentes: l'Academia occupée depuis plus de trois mois, un climat d'inquiétude, voire d'affolement, chez les organisateurs, qui se trouvaient dan,s l'impossibilité de mettre sur pied les expositions les plus importantes du pavillon italien, c'est-à-dire les rétrospectives personnelles des peintres futuristes et la vaste exposition internationale consacrée aux dix dernières années d'art moderne. D'autres surprises devaient attendre les visiteurs lorsqu'ils se rendirent aux Giardini et qu'ils constatèrent que la police campait dans le pavillon italien, qu'une section de celeri, venue de Padoue, était maintenue en réserve au fond du jardin et sous les arcades de la place Saint-Marc, tandis que les invités étaient soumis à un quadruple filtrage particulièrement tatillon et agaçant.

Jean Dewasne. Prométhée I, 1952
Jean Dewasne. Prométhée I, 1952

Le réflexe immédiat fut la fermeture du pavillon suédois, décidée par son commissaire et les peintres invités, ainsi que la décision, prise par trois artistes du pavillon français: Schöffer, Dewasne et Kowalski, de clore leurs salles tant que la police occuperait l'enceinte de la biennale et que la manifestation se déroulerait dans une atmosphère irrespirable (qui n'était pourtant pas encore celle des gaz lacrymogènes, mais cela n'allait pas tarder). On assista alors à de nombreuse réunions au cours desquelles les artistes italiens s'affrontèrent violemment, certains étant partisans de se solidariser avec les Suédois et les Français, d'autres de poursuivre une expérience qui représentait pour eux une consécration recherchée et attendue.


Piotr Kowalski. Now, 1965

L'affrontement brutal

L'espoir d'un apaisement qu'avaient laissé entrevoir les interventions de certains commissaires étrangers, notamment ceux du Japon et de l'Allemagne fédérale, fut brutalement déçu par l'échauffourée qui eut lieu le soir du 19 juin sur la place Saint-Marc entre la police et une poignée de manifestants, une centaine tout au plus, qui, banderoles et panneaux en tête, réclamaient une réforme de la biennale et du système commercial de l'art. Ce qui aurait pu être un meeting somme toute pacifique, tourna à l'affrontement brutal lorsque l'on vit deux escadrons de celeri charger (à la trompette!) précédés d'un commissaire de police enroulé dans son écharpe tricolore et muni d'un porte-voix. Ce happening hors programme se déroula devant toute la presse internationale réunie au Florian à l'heure de l'apéritif et provoqua les réactions diverses d'un public qui mêlait les applaudissements des boutiquiers de la place Saint-Marc, inquiets pour leur négoce, aux huées d'une partie de la population et des touristes.

A partir de là plus rien ne pouvait se dérouler normalement. Les accrochages se succédèrent tant aux Giardini que près de l'Academia; les peintres italiens retournèrent leurs toiles en signe de protestation et le vernissage eut lieu dans une atmosphère de contrainte et de crainte qui obligea par exemple le représentant de la direction des Beaux-Arts à entrouvrir les portes de son pavillon pour ne laisser passer que les officiels et faire visiter les différentes salles (rendues publiques pour une demi-heure) malgré la fureur des peintres récalcitrants. Seul le "nouveau-réaliste" Arman, sous contrat chez le marchand américain Sonnabend, avait tenu à exposer et à se désolidariser des trois autres invités du pavillon, alors que le commissaire général Michel Ragon avait donné sa démission dès avant l'ouverture de la biennale, et, en signe de protestation, ne s'était même pas rendu à Venise.

Tous ces incidents pourraient donner l'impression qu'un certain nombre d'actes folkloriques et irresponsables se sont déroulés sous le soleil clément de la péninsule, au milieu des flonflons désuets des orchestres de la place Saint-Marc et qu'une fois l'accès de fièvre passé, tout rentrera dans l'ordre, c'est-à-dire que les mêmes peintres continueront, grâce au jeu du népotisme et des alliances politiques, à exposer à la Mostra, tandis que les autres en seront toujours exclus. Ce serait là une vision bien optimiste et irréaliste, car le coup de semonce de cette inauguration ratée a montré largement, aux yeux des représentants de la presse internationale, que l'usure de cette vieille machine, faiblement rénovée à plusieurs reprises, était arrivée à l'extrême, c'est-à-dire au point de rupture.

Les organisateurs ne sont pas parvenus à réunir, ni même à désigner, le jury chargé de décerner les prix. Le procédé même des biennales, qui enferment dans un réseau marchand très étroit la circulation des oeuvres et aboutit à une sorte de nivellement international, a été mis en question avec la plus extrême virulence. Le courage des peintres comme les Suédois Jones et Linblom, des Français Dewasne et Schöffer, qui étaient tous deux les candidats les plus sérieux aux grands prix de peinture et de sculpture, et de Piotr Kowalski, qui a sacrifié un an de travail et une salle particulièrement réussie aux idées qu'il estime justes, ont constitué des exemples contagieux et n'ont pas manqué d'impressionner la plupart des artistes et des critiques présents. C'est ainsi que pour la première fois l'essentiel de cette biennale s'est déroulé en dehors d'elle, dans les manifestations des étudiants vénitiens, dans la décision des artistes invités alors que l'exposition elle-même a été soudainement frappée d'un ennui, d'une dérision, d'une tristesse qui n'ont échappé à personne.

Fin de la dictature américaine

Ce que nous avons vu dans les Giardini c'était la biennale qui aurait dû se tenir si rien ne s'était passé depuis trois mois en Europe, c'était l'affirmation de ce style international qui réunit les séquelles du minimal-art américain, des structures froides, et des suiveurs de l'abstraction. D'un côté certains pavillons de l'Est découvrent des tendances qui se sont épanouies en Europe occidentale au cours des années cinquante, de l'autre des modernistes sacrifient à un art compassé qui n'est pas parvenu à dépasser les formules proposées par les vrais créateurs. Or ces derniers se trouvaient précisément dans le pavillon français avec Dewasne, Schöffer et avec leur cadet Kowalski, dont les recherches manifestent une véritable ouverture sur les matériaux nouveaux, les formes sérielles, la maîtrise des données technologiques.

Je citerai, parmi les meilleures impressions retenues, la salle de Marissol, au pavillon du Venezuela, d'une verve et d'un humour incomparables; le curieux pavillon japonais, dont l'unité s'imposait, de Sugaï au collectionneur d'oreilles Miki; le sculpteur attachant Preclik, chez les Tchécoslovaques; et la salle délirante de Red Grooms dans le pavillon américain, le plus désuet et le plus attendrissant que l'on ait pu voir depuis cinq biennales. En effet, paradoxalement, cette année, la manifestation du marché américain et de la dictature de l'art new-yorkais était absente de la représentation officielle des Etats-Unis tout entière vouée à des figuratifs inoffensifs. Elle était au contraire disséminée ça et là dans les salles brésiliennes, vénézuéliennes et françaises (puisque Arman attend sa naturalisation) et à travers la démonstration impassible des Anglais et des Canadiens, ou encore dans certaines salles du pavillon italien d'où ressortait pourtant, magistralement, de façon quasi écrasante, la maîtrise de Valerio Adami.

Gérald Gassiot-Talabot

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