Nicolas Schöffer à la recherche de l'art total

 article de Jean Mandelbaum paru dans Le Monde le 1er août 1982

Sculptures cybernétiques, tours spatiodynamiques, musique visuelle,... Le grand rêve de Nicolas Schöffer, à travers ses nombreuses inventions futuristes, est de réaliser la synthèse entre tous les arts : urbanisme, architecture, sculpture, musique.

 

Né en 1912 à Kalocsa, Hongrie, Nicolas Schöffer s'est installé dès 1936 à Paris. Il n'a cessé depuis lors de faire preuve d'une créativité hors du commun en de multiples domaines artistiques et tout spécialement dans la sculpture et l'architecture. Citons le développement du spatiodynamisme, dès 1948, l'intégration de la cybernétique dans les oeuvres d'art en 1954, la présentation de la première sculpture cybernétique CYSP 1 à la "Nuit de la poésie" en 1956 et d'une Maison à cloisons invisibles, à zones de température, de lumière, de couleur et de sonorités différenciées, en 1955 au "Salon des travaux publics". En 1957, il développe ses théories sur le luminodynamisme et le chronodynamisme. En 1961, il crée un Téléluminoscope et présente son Musiscope, instrument de musique visuelle.

Il a réalisé de nombreuses oeuvres monumentales, par exemple, en 1961, la Tour spatiodynamique et cybernétique de Liège, sculpture abstraite de 52 mètres de haut, avec soixante-six miroirs tournants et cent vingt projecteurs multicolores, programmés cybernétiquement.

Il a monté des spectacles totaux, par exemple, en 1973, Kyldex 1, spectacle cybernétique expérimental à l'Opéra de Hambourg, avec la collaboration musicale de Pierre Henry et chorégraphique d'Aldwin Nikolaïs. Il est l'auteur de sept "ouvrages d'idées" dans lesquels il développe une "combinatoire" semblable à ses sculptures programmées.

 

*
* *

 

Jean Mandelbaum: - Vous êtes artiste plasticien, mais en écrivant il y a quelques années la Ville cybernétique et la Nouvelle Charte de la ville, vous avez montré que vous étiez urbaniste et architecte. Quel est votre point de vue sur l'évolution actuelle de l'urbanisme et de l'architecture?

Nicolas Schöffer: - L'urbaniste a aujourd'hui le choix entre une activité de type commercial ou une activité de laboratoire. Le laboratoire est la voie que j'ai choisie. Je développe parallèlement et synthétiquement mes recherches au niveau de l'urbanisme et de l'architecture en intégrant tous les arts, visuels ou sonores. On ne peut pas, en effet, dissocier ces diverses activités artistiques. Pour moi, il n'y a pas un problème d'architecture ou d'urbanisme, d'art plastique ou de musique, car chacun de ces paramètres converge dans un ensemble cohérent. Et c'est cet ensemble qui est la solution de l'avenir.

J.M.: - Sommes-nous sur la bonne voie?

N.S.: - Le développement de l'urbanisme et de l'architecture s'effectue toujours par des voies plus ou moins médiévales. Nicolas Ledoux, dans un certain sens, est allé plus loin que ce qui se fait actuellement. Il a créé, entre autres réalisations, une ville socialiste à Arc-et-Senans. Mais aujourd'hui, l'économie a mis la main sur l'architecture et l'urbanisme. Depuis la Renaissance, il n'y a qu'un seul exemple de construction d'une ville réellement contemporaine : Brasilia. C'est aussi une véritable ville d'Art. L'architecture n'est qu'un des aspects de l'art, on ne peut donc pas faire d'architecture si on ne la transforme pas en activité esthétique.

J.M.: - Que voulez-vous dire lorsque vous vous référez à un relief négatif dans l'architecture ?

N.S.: - Dans l'urbanisme, on ne se préoccupe pas des creux et du modelage du terrain. Il y a quelques années, j'avais proposé de conserver ce merveilleux trou creusé aux Halles et de réaliser une architecture très originale pour le valoriser ; ce projet a été étudié, analysé puis abandonné. A l'époque, on avait investi 60 à 80 millions de francs pour creuser ce trou, et l'on a dépensé une fortune pour le boucher. Pourtant, l'espace négatif ainsi constitué aurait permis, pour la première fois dans l'histoire, de développer un relief négatif extraordinaire d'une grande utilité sans perdre de vue son aspect artistique.

J.M.: - L'un de vos derniers axes de recherche est l'architecture solaire. Vous avez des projets de tours solaires. De quoi s'agit-il ?

N.S.: - J'ai, en effet, de nombreux projets dans le domaine de l'architecture solaire. Une tour solaire est une sculpture monumentale constituée par un axe central sur lequel sont greffés plusieurs reliefs-soleils. Ces derniers tournent et condensent la lumière solaire, le jour, et la lumière artificielle, la nuit. Leur mouvement hélicoïdal est programmé, de même que la lumière artificielle la nuit. C'est un symbole du dieu-soleil, source de la vie et de l'énergie. C'est l'énergie solaire qui, dans certaines conditions, pourra fournir l'électricité nécessaire au mouvement et à l'éclairage de la tour.

J.M.: - Y en a-t-il en fonctionnement ?

N.S.: - Non, tout est en maquettes, dans mon atelier.

J.M.: - N'y a-t-il pas un risque de totalitarisme de la part de l'urbaniste qui imposerait ses vues esthétiques dans les espaces urbains ?

N.S.: - Absolument pas. Quand j'ai fait mon spectacle cybernétique à l'Opéra de Hambourg en 1974, il s'agissait certainement de l'un des spectacles techniquement et artistiquement les plus complexes que l'on ait jamais fait ; cent vingt collaborateurs ont travaillé avec moi pendant trois ans. Je n'étais pas seul. L'urbanisme, de même, est une oeuvre collective et pluridisciplinaire

J.M.: - Vous semblez privilégier la complexité. Ne peut-il y avoir des oeuvres d'art de grande simplicité crées par une seule personne ?

N.S.: - Apparemment, la simplicité et la complexité sont antagonistes. Mais nous savons aujourd'hui que c'est le niveau de complexité qui détermine la valeur de l'oeuvre d'art. Je cite toujours en exemple un Autoportrait devant le miroir qui se trouve au Musée de Vienne. La projection du portrait, son inversion, son installation dans l'ensemble du tableau, représentent une énorme complexité. La surface du tableau est composée de petites surfaces minuscules, comme la matière est composée d'atomes. Et le rapport entre ces surfaces, en nombre considérable, représente une unité harmonieuse fantastique à percussion esthétique considérable. On constate une maîtrise totale et exceptionnelle des paramètres choisis et utilisés par l'artiste.

J.M.: - N'est-il pas étrange de vous voir vous référer d'une manière si positive à une peinture alors que vous proclamez partout que la peinture sur chevalet est morte ?

N.S.: - Le monde évolue. Selon les physiciens, il resterait à l'humanité cinq à dix milliards d'années potentielles devant elle. On ne peut pas imaginer qu'on va continuer éternellement à peindre sur toile. Les besoins artistiques de l'homme, de notre environnement seront différents. Ils le sont déjà aujourd'hui.

J.M.: - Vous semblez disqualifier tous les artistes peintres ?

N.S.: - Non, je ne disqualifie personne. Mais la peinture sur chevalet, en tant que technique, concept et fait socio-culturel, a vécu. Ce qui n'empêche pas de continuer à peindre ; mais la peinture ne pourra plus infléchir l'histoire galopante de l'Art. En outre, depuis la Révolution française, la conception purement économique du profit à pris le pas sur l'art pur. Comme disait Malraux: "On regarde non plus la valeur d'une oeuvre mais son prix." Or, l'art a une finalité tout à fait différente de la finalité économique. Pour moi, l'activité artistique est une activité socio-culturelle ; on doit travailler pour le plus grand nombre et non pour soi-même. La finalité et la liberté d'un artiste ne peuvent pas être censurées par la finalité économique.

J.M.: - Il faut bien vivre pourtant ! Alors comment vivez-vous ?

N.S.: - Très difficilement ! J'ai passé vingt ans de ma vie dans une misère totale ; je n'en suis sorti que parce qu'une toute petite minorité m'a passé quelques commandes. J'ai fait les métiers les plus durs. Maintenant j'ai dépassé soixante-cinq ans et je suis retraité.

J.M.: - En cas de commande, il y a bien une relation économique entre ces consommateurs d'art et vous ?

N.S.: - Bien sûr, je ne peux travailler gratuitement. Mais je me fais payer une rémunération qui correspond à des honoraires d'architecte. Je ne travaille pas pour des raisons spéculatives, ni pour le marché.

J.M.: - Vous avez publié en novembre 1978, un ouvrage qui s'appelle Perturbations et chronocratie, dans lequel vous montrez l'importance fondamentale du temps. Pour la première fois, il vient d'être créé en France un ministère du temps libre. N'y a-t-il pas un rapprochement inattendu entre votre ouvrage et cette innovation ?

N.S.: - Je me suis penché sur le problème du temps depuis fort longtemps. L'ensemble de mes oeuvres depuis vingt ans s'appelle d'ailleurs Chronos. Le temps est mon matériau : je l'ai programmé, je l'ai organisé. Presque toutes mes oeuvres sont chronodynamiques.
Dans ce livre, je développe un système socio-culturel et socio-économique, dans lequel le temps devient la base de référence des valeurs, une sorte d'étalon, et je propose des solutions. Par exemple, la réalisation de laboratoires temporels dans lesquels les gens peuvent effectivement dilater ou contracter leur temps. Aujourd'hui, le grand problème, ce n'est pas de prolonger la vie et la vieillesse pénible, mais de valoriser le temps énorme dont nous disposons. Dans le monde occidental, pour une moyenne de vie de soixante douze ans, si l'on enlève trente-quatre ans consacrés à la vie physiologique, huit ans consacrés au travail et six aux transports, il nous reste près de vingt cinq ans de temps libre. Le problème de l'avenir est d'organiser cette énorme masse de temps. La vraie valeur dont nous disposons, c'est notre temps : il faut l'exploiter, le valoriser, le transformer, et surtout en temps culturel pour éviter l'inaction, la drogue, l'alcool...

J.M.: - Que signifie l'expression que vous utilisez de "stockage du temps" ?

N.S.: - Le stockage du temps signifie pour moi, l'organisation de grands centres de réflexion dans lesquels on introduira le public comme on l'a introduit dans les cathédrales autrefois et où on lui donnera des programmes audio-visuels esthétiques, de telle manière que le temps passé dans ces centres permettra aux gens de jouir pleinement de leur temps, de développer leur niveau culturel et esthétique et donc de répertorier leurs connaissances. Je me bats depuis trente-cinq ans pour une socialisation de l'art, car le premier élément à socialiser, ce n'est pas l'argent, le bien-être matériel, c'est l'accès à la culture et à l'art.

J.M.: - Quel serait le rôle de l'information dans l'organisation du temps libre ?

N.S.: - Je suis bien obligé de constater - et je ne suis pas le seul à le faire - que l'actuelle hypertrophie informationnelle ne fait que masquer la réalité.
En effet, la masse d'information qui tombe sur nous à un rythme accéléré grâce au développement des médias, provoque une sélection naturelle au niveau des masses qui favorise surtout la médiocrité. Plus la médiocrité est diffusée et captée, plus on en demande et plus on en produit. L'information forme ainsi - ou déforme - les informés, qui deviennent à leur tour de plus en plus médiocres. Alors que l'information réelle, l'information de qualité, devient lentement le privilège des minorités : créateurs, chercheurs, penseurs, intellectuels de toutes sortes, qui constituent, qu'on le veuille ou non un ghetto culturel isolé dans la masse grandissante d'un prolétariat culturel.
Pour en sortir, il faudrait utiliser l'information à bon escient et améliorer la qualité du temps en introduisant dans celui-ci une nette prédominance culturelle avec la présence active des minorités que je viens d'évoquer.
Ainsi pourrions-nous inverser un processus social malsain qui se développe dangereusement.

J.M.: - Vous, artiste plasticien, vous allez travailler au laboratoire de l'IRCAM qui est, en principe réservé aux musiciens, comment expliquez-vous ce changement d'orientation, pour vous qui n'avez a priori, pas de formation musicale ?

N.S.: - Comme je vous l'ai dit, mon matériau principal, c'est le temps. Stravinsky disait : "La musique ce n'est pas l'art des sons, c'est l'art du temps." Dès que j'ai développé le maniement du temps sur le plan esthétique et visuel, j'ai été conduit à m'intéresser à la musique, ce qui m'a conduit à créer des structures sonores, au même titre que des structures visuelles. Avec des moyens électroniques complexes, je réalise des structures sonores bâties sur la même trame que mes structures visuelles dont les plans peuvent être aussi convertis en sons.

J.M.: - Mais dans vos structures chronodynamiques, il n'y a ni commencement ni fin, tandis que pour la musique il y a un commencement et une fin ?

N.S.: - Oui. Non seulement il y a un commencement et une fin, mais la socialisation de la musique est limitée par l'existence des salles de concert, de la radio et de la télévision. On n'a jamais introduit la programmation des sons dans l'espace urbain. Mon objectif est d'introduire cybernétiquement, comme je le fais avec des paramètres visuels, des structures sonores qui permettront de remplacer les sonorités extrêmement malfaisantes que nous captons dans la ville. Ces structures sonores seront bien entendu, en harmonie avec l'environnement et leur émission sera programmée en fonction de ce dernier.

J.M.: - Vous avez publié un nouvel ouvrage sur la Théorie des miroirs. Pourquoi vous êtes-vous intéressé à cet aspect des choses ?

N.S.: - C'est assez complexe. Nous sommes tous linéarisés. Le temps est linéaire, le langage est linéaire et notre pensée, étroitement liée au langage, est aussi linéaire.
Comment y échapper ?
Par la
délinéarisation, et tout d'abord par celle du langage. Pour commencer, inversons celui-ci. Nous pouvons ainsi inverser notre pensée, tout en doublant notre vocabulaire. Et voici en vue la première grande révolution : Le doublement de la potentialité imaginative et créative de l'homme à double pensée multi-directionnelle. La théorie des miroirs analyse et développe ce phénomène omniprésent qu'est l'inversion dans tous ces aspects : de l'image jusqu'à la pensée en passant par le langage. S'ouvrent ainsi des perspectives nouvelles vertigineuses.
Notre avenir, sera peut-être déterminé grâce à l'inversion, par l'éclatement de la pensée et la démultiplication fantastique de nos capacités créatives.

J.M.: - Cette idée est-elle scientifiquement défendable ?

N.S.: - Bien sûr, l'antimatière est déjà une inversion ! Il y a très peu de temps, on a réussi à fixer un antiproton pendant plus d'une heure, ce qui est un événement fantastique. L'antimatière est une réalité insaisissable parce que non linéaire; c'est une inversion du monde, une image-miroir du monde.

J.M.: - Le phénomène du miroir est donc pour vous essentiel ?

N.S.: - Absolument ! Et je développe ce thème à propos des phénomènes de l'amour, de la sexualité, de la politique, de la communication, de l'économie... L'auto portrait que je vous ai cité est un des constats esthétiques les plus éclatants de la théorie des miroirs.

J.M.: - A l'IRCAM, le musicien dispose d'outils de travail et d'ateliers exceptionnels, tandis que dans le domaine des arts plastiques il n'y avait pas de laboratoires. Ne faut-il pas infléchir la politique culturelle et donner aux artistes des moyens appropriés de travail en laboratoire ?

N.S.: - Bien sûr ! J'ai réalisé mes grands projets surtout à l'étranger, alors qu'en France c'est très difficile. Il y a quinze ans que je me bats pour que l'on fasse une exposition universelle pour le deux centième anniversaire de la Révolution française de 1789.
Je constate avec plaisir que l'idée surgit enfin. J'aimerais que cette grande exposition soit une manifestation qui aille vers l'avenir et que nous, artistes-plasticiens, puissions travailler pour sa réalisation. Quant à moi, je propose ma
Tour cybernétique de la Défense, projet bien connu, dont on parle depuis de nombreuses années.

J.M.: - Comment réussissez-vous à être toujours d'avant-garde

N.S.: - Je continue mon petit bonhomme de chemin, mais à une condition : être libre. J'essaye donc de libérer constamment ma liberté et de supprimer toutes les censures. A la fois celles venant de l'extérieur et surtout celles venant de l'intérieur : l'auto censure.

Sommaire