Introduction aux derniers projets de
Nicolas Schöffer
(Institut Hongrois, 14-30 juin 1989)

 

par Jean-Louis FERRIER

 

Un Nicolas Schöffer ondoyant, tournoyant, débordant, souple et, pour tout dire, baroque par opposition au Schöffer angulaire, orthogonal que l'on avait connu jusqu'ici.

C'est peut-être ce qui apparaît avec le plus de netteté dans les derniers travaux de l'artiste depuis que, il y a trois ans, la maladie devait lui retirer l'usage de la main droite et limiter ses déplacements dans l'espace. D'autres, avant lui, ont dessiné de la main gauche, mais en s'y obligeant, afin de désapprendre, de se décultiver par une sorte de régression et dans l'espoir de retrouver nos commencements, parfois même une innocence première. Ce n'est pas le cas de Schöffer : il n'a jamais eu beaucoup d'indulgence pour les dessins d'enfants, les productions des malades mentaux, l'art primitif. Son vif intérêt pour le progrès des connaissances a toujours été planté à l'inverse, au centre de ses neurones et il ne l'est pas moins aujourd'hui. "Nous vivons une nouvelle préhistoire qui sera marquée par la disparition progressive du muscle et l'activité de plus en plus consciente du travail neuronien", écrit-il. Il l'a toujours pensé et cela est sensible d'un bout à l'autre de son oeuvre. Et, peut-être, doit-il à la maladie d'avoir pu aller jusqu'au bout de sa pensée créatrice.

Les dessins organisés en parcours - droites, courbes et points de rebroussements -, parfois ponctués de flammèches, qu'il a composés jour après jour depuis qu'il s'est remis au travail, il ne les aurait sans doute jamais réalisés si sa santé ne l'avait pas trahi, et c'est un peu de lui-même qui serait resté dans l'ombre. Il faut tous les avoir vus dans leur succession chronologique pour comprendre que là quelque chose d'important s'est passé.

Cette souplesse, ce tournoiement, cette invention nouvelle en rupture avec la rigueur géométrique qui le caractérisait, révèlent un autre Schöffer, peut-être inconnu de lui, et de nous en grande partie insoupçonné. Des plus élaborés aux plus épurés, il nomme ces dessins Choréographics, dans la mesure où il considère qu'ils sont comme une danse à laquelle, à travers sa main gauche, participe son être tout entier. Beaux dessins qui mesurent de leurs pas et de quelques pirouettes la surface blanche du papier et qui semblent être la trace, effectivement, qu'un danseur immatériel y aurait laissé.

Les Ordigraphics ont suivi,composés au moyen d'un ordinateur, comme leur nom l'indique. A ce titre, l'origine de ces dessins est doublement neuronienne puisqu'ils sont dûs non seulement au cerveau de l'artiste mais aussi à l'informatique qui marque la fin de l'âge musculaire autant que d'un certain mécanisme inintelligent de la machine. Ces Ordigraphics sont, par conséquent, le reflet matériel d'une double dématérialisation. Un mot sur la création des Ordigraphics. Schöffer les réalise en trois temps. D'abord, de sa main gauche et à l'aide de souris et clavier il détermine un certain nombre de structures, à partir de paramètres qu'il choisit parmi les nombreuses possibilités que lui offre l'ordinateur ; il les agence, les organise. Ensuite, c'est ce vocabulaire qu'il a fait surgir à la surface de l'écran cathodique que Schöffer complexifia sur papier, par des superpositions, symétries ou permutations qui donnent naissance à autant de combinaisons différentes. Enfin, toujours de la main gauche, il ajoute la couleur au graphisme noir de l'imprimante laser.

Schöffer a toujours insisté sur la potentialité artistique des techniques et leur importance dans l'évolution de l'art, évoquant, par exemple, le fait que la statuaire de marbre du Parthénon, contemporaine de l'invention du ciseau de fer, n'aurait jamais pu être réalisée au moyen du ciseau de bronze, suffisant pour tailler l'albâtre mais non pour sculpter le marbre. Ce qui ne signifie pas que la technique prime l'art, mais tout le contraire, à savoir qu'elle le sert. Ainsi, il ne suffit pas de tapoter sur le clavier d'un ordinateur pour faire acte de création. Mais, comme on peut le voir dans cette exposition, l'ordinateur présente une gamme de disponibilités techniques susceptibles d'ouvrir à l'imaginaire d'autres portes que celles dont la mine de crayon ou l'encre de Chine étaient les clefs.

Notre cerveau, on le sait, est plus compliqué et plus mystérieux qu'une étoile.
Le neurone qui le compose est l'unité fondamentale, fonctionnelle et anatomique du tissu nerveux. On suppose que l'homme possède entre 10 et 100 milliards de ces neurones. Groupés en cordons dans la moelle épinière et dans le tronc cérébral postérieur, en noyaux dans les régions sous-corticales et en nappes dans le cortex, ils peuvent avoir (?) jusqu'à d'autres neurones. Ils agissent de manière indéterministe et lancent des signaux électriques ...

Les aléas de la vie auront voulu que leur activité déferle pratiquement sans relais musculaires et sans transition autre qu'informatique dans les Choréographics et les Ordigraphics de Schöffer. L'évacuation corporelle la plus complète possible étant décisive dans la mesure où il ne saurait être question, pour ces deux séries, d'inconscient du corps ainsi qu'il arrive aussi bien dans les dessins automatiques d'un André Masson que dans l'Action Painting, mais seulement d'esprit, pour reprendre une des définitions que Schöffer a pu, naguère, donner de l'art.

La création artistique doit aller, selon lui, "dans le sens de la transcendance, de la sublimation et de l'enrichissement spirituel par le truchement du jeu complexe de la sensibilité et de l'intellect des humains. Ce serait cela le baroque schöfférien : la primauté de l'effet sur la matière. Non pas la négation de la matière, mais son prolongement par d'autres moyens. La conception antimatérielle - comme les physiciens parlent d'antimatière - d'un au-delà qui, pour ne pas être celui de Platon, de Mondrian ou de Hegel, ne peut cependant se caractériser, pour l'instant, que par le mot "esprit". Si l'on s'en réfère à une image facile, la matière et l'esprit sont soudés comme la paume et le revers de la main. Si la matière est la paume, personne n'ignore depuis la théorie des quanta et la relativité qu'il en est bien fini du vieux déterminisme et de son cortège de certitudes positivistes. Malheureusement, on ne voit pas, jusqu'ici, que le revers de la main en ait été beaucoup changé, les conceptions spiritualistes actuelles continuant à jouer sur les oppositions anciennes et les antinomies. Or, la pensée baroque s'est toujours caractérisée par le fait qu'elle donne une notion sensible de la transcendance qui continue le monde de la perception au lieu de s'en détourner et de se trouver en rupture - platonicienne ou chrétienne - avec lui.

L'oeuvre de Schöffer, me semble-t-il, est de celles qui peuvent apporter un début de réponse au problème actuel et futur de la spiritualité. Non qu'elle ait grand chose à voir avec la croyance ou la religion. Mais dans la mesure où elle spécule, comme les mathématiques modernes, sur l'existence d'une ènième dimension : l'effet, justement, que les dernières recherches de l'artiste permettent de lire en toute clarté.

J'en veux pour preuve les Fontaines Hydrothermochronos dont Schöffer a conçu de nombreuses variantes dans les années 1983 et 1984 qui mettent en jeu tout ensemble l'eau, le laser et le feu selon autant de programmes aléatoires préétablis par ses soins. "Fumée, eau, flammes, vapeur, laser, faisceaux lumineux qui alternent ou naissent des rencontres, jouent isolément ou en groupes. Les effets visuels et audio-visuels se combinent à ceux du vent, de la lumière, du soleil, de l'ombre et de la nuit"... On sait combien importantes sont les connotations psychiques de l'eau, à la fois eau noire de la mort et lieu de tous les possibles, virtuelle, informelle, germe des germes, pureté des puretés, source des sources. On sait également quelles sont les significations du feu destructeur et purificateur lui aussi, ou du vent porteur de vanité et d'inconstance. Et l'on imagine la cosmogonie qui en résultera, le jour où ces fontaines seront réalisées. L'art des fontaines, pendant la Renaissance, ne parlait que de gorgones, tritons, Vénus, Neptune, mêlés pour la naissance ou la destruction des mondes puis, progressivement, il s'est amenuisé pour n'être plus, de nos jours, que pauvres jets d'eau qui giclent, bruissent et mouillent sans raison. Avec Schöffer, l'art des fontaines retrouve sa véritable vocation, tour à tour magique ou terrifiante, avec ce que peuvent lui ajouter d'entièrement neuf les moyens de notre temps.

Mais le baroque, s'il se veut spiritualité sensible, est conjointement ironie, provocation, insolence, ne serait-ce, déjà, que parcequ'il n'est sûr de rien, et l'on peut dire que Schöffer de cela ne s'est jamais privé. C'est, en tous cas, la manière dont je vois ses récents Percussonors, gigantesques sculptures à taper dessus, dédiées à une jeunesse ayant besoin de se défouler. "Taper ... frapper... cogner... même un bébé le fait.. en souriant... à cause du bruit! Alors, pourquoi ne pas offrir des surfaces idéales de frappe où gestes, sons et effets lumineux contribueraient à transformer la violence en beauté". Quant à ses Basculantes montées sur vérins hydrauliques, tripolaires, quadripolaires, pentapolaires, hexapolaires, heptapolaires,... selon leur nombre de pieds, on les verrait, par dessus les toits, s'incliner à droite, à gauche, puis se redresser pour s'incliner à nouveau dans la direction opposée, comme si elles allaient tomber. Plus fort que la Tour de Pise qui, elle, ainsi que l'a remarqué un humoriste, ne penche jamais que d'un seul côté.

Baroque, dans le langage courant, veut dire choquant, excentrique, extravagant. Or, n'était-ce pas extravagant, en 1956, d'équiper une sculpture d'yeux photoélectriques et d'oreilles microphoniques, lui permettant de réagir aux sons, aux bruits, paroles et claquements de mains, ainsi qu'aux couleurs et de se mouvoir. Sous le nom de Cysp.1, ce fut la première sculpture cybernétique autonome. Avec, dans son socle, une technologie remise à neuf, elle est, depuis plus d'un an, en tournée aux Etats-Unis, dans le cadre de la Première Exposition Internationale "Computers and Art". Extravagant, Schöffer l'était déjà pour la joie de nos âmes. C'était il y a trente-six ans. Comme il me plaît qu'il le soit - totalement - resté !