Madame,
Vous êtes dans la peine, et
nous sommes réunis, à vos côtés, pour vous
apporter un peu de chaleur humaine, à défaut de
consolation.
C'est au nom de l'Académie des Beaux-Arts que je me permets de
m'adresser à vous, pendant cette cérémonie
précédant la grande séparation.
Il est bien difficile de parler de l'homme et de l'artiste
qu'était Nicolas Schöffer, car il n'appartenait, selon
moi, à aucun classement connu, le situant dans une
catégorie, elle-même existant depuis de longues
années.
L'homme était unique.
L'artiste l'était aussi,
à la fois solitaire, novateur, révolutionnaire,
contesté violemment par les uns, admiré sans
réserves par d'autres. De toutes manières, le
phénomène d'indifférence ne pouvait le
concerner.
Dans un pareil éclairage, vous conviendrez avec moi qu'il est
difficile de tenter une synthèse, de projeter sur Nicolas
Schöffer une lumière exacte et complète.
Or, le silence m'est interdit.
Alors, si vous le voulez bien, ayant
bien réfléchi, et en utilisant de mon mieux ce que je
peux connaître de votre compagnon de vie, voici ce que je me
permets d'exprimer:
J'imagine l'homme, né en Hongrie, cet admirable pays, fort et
plein de charme, où il a passé son enfance. Il y
reçoit une éducation solide, donnée par des
ecclésiastiques, ce qui lui confère, à Budapest,
ses titres aux Beaux-Arts de la ville, et ceux de Docteur en
droit.
La seconde étape sera la France, qui sera son port d'attache
pour la vie. Il y continue ses études aux Beaux-Arts.
A partir de là, commence, en 1948 environ, sa carrière,
c'est à dire la mise en application de ses études, de
sa pensée, de sa formation professionnelle.
Mais : dans quel métier ?
Il me semble bien que ce soit la sculpture.
Si je me permets cette expression qui
paraît émettre un doute, c'est parce que la conception
de la sculpture de Nicolas Schöffer ne limite pas ce mode
d'expression à l'oeuvre sculptée statique, disant tout,
elle-même.
En effet, l'oeuvre en appelle à l'Univers, la situant dans
l'urbanisme, pour le dynamiser, l'influencer, utilisant la
lumière, pour se marier avec elle, et aller très loin,
très haut, ailleurs, comme avec un compagnon de voyage
éclatant, changeant de mille manières, et ne
connaissant pas de limites.
L'autre compagnon d'évasion, de transcendance, était le
son, qu'il sait apprivoiser et servir aussi; on peut, sans redouter
le ridicule, se demander si ce grand sculpteur n'est pas autre chose,
quelqu'un d'indéfinissable, d'une puissance hors du commun, et
d'une haute poésie.
La liste des oeuvres qu'il a réalisées et présentées, ses interventions multiples, à travers l'univers, dans le monde de la danse, du théâtre, montre, à l'évidence, la dimension de l'homme et de l'artiste, bouillant, en perpétuel mouvement à création illimitée.
Mais, avant de conclure, comment ne
pas lever, aussi légèrement que possible, un coin du
voile sur l'homme, dont les qualités multiples et profondes
pouvaient se définir ainsi par:
- une foi absolue en son oeuvre et ses motivations;
- une très grande humilité, quant à sa
personne;
- un acharnement quotidien dans le travail;
- un très grand amour de la nature et des bêtes;
- un désir profond d'aider, de conseiller les jeunes
générations;
- un courage et une patience permanents, qu'il a montrés, au
plus haut point, dans la maladie.
Comment pourrait-on, dans un tel paysage, faire autrement que de constater la dimension de la perte que, non seulement notre Académie, mais le monde des Arts ressent, en voyant partir Nicolas Schöffer.