par Eléonore Schöffer
Le physicien-artiste de Kazan, celui
qui appelait Nicolas Schöffer "Maître", et que
Schöffer désignait toujours comme "le plus grand artiste
de notre époque ... avec l'américain Len Lye, tout
aussi ignoré des français..." , celui qui avait la
chance de vivre à Kazan et de disposer de ce fait de toutes
les possibilités technologiques de l'Aérospatiale pour
ses recherches, celui qui n'avait pas la libertéde sortir de
cette ville interdite, ni de faire connaître le fruit de son
travail à l'étranger, mais qui s'arrangeait pourtant
pour faire parvenir à Schöffer toutes ses publications
avec les plans détaillés de ses inventions... Bulat
GALEYEV , donc, était là, au beau milieu de l'Atelier,
accueilli par les oeuvres vivantes de tout leur éclat et
bientôt de tout leur dynamisme de lumières
colorées et de mouvements. Derrière les verres
épais, les yeux asiatiques de ce petit homme
râblé disaient l'émotion de la rencontre avec
l'artiste... car c'est bien Schöffer qu'il rencontrait dans cet
Atelier et, la caméra au poing, il pensait déjà
à ce qu'il dirait à ses amis de Kazan, aux images qu'il
leur montrerait... car il emporterait film et photos...
Il arriva à 14h et repartit à minuit. Grâce
à une traductrice compétente et cultivée qui
l'accompagnait , les échanges furent à la fois
passionnants et amicaux. Idées, informations, histoires, sur
la vie, sur la politique, petites histoires, et histoires sur
l'Histoire telle qu'on la fait, telle qu'on la fait croire, sur les
"problèmes", les espérances, le travail à faire
quand on est éveillé... Il m'avait apporté un
petit souvenir de son passage en plus des revues et des livres, un
coeur... un coeur de paille tressé par des mains russes...
"non, Kazan, ce n'est pas la Russie, pas plus que la Georgie, ou ..."
Cela fait tout drôle, au moment où l'on construit
l'Europe, d'apprendre que la Russie, ça n'existe presque plus
! ... et dans le coeur de paille, épinglé à la
paroi, l' insigne des"pionniers"... l'effigie de Lénine sur
fond d'étoile rouge , emblème de tous les enfants
"scouts" de Russie, devenu symbole du "pionnier Schöffer"
!
Ce passage de l'artiste russe, créateur et continuateur des recherches musicales et lumineuses de Scriabine, savant physicien et mathématicien, théoricien ingénieux et inspiré, aurait comblé Schöffer de joie, et il aurait aussi beaucoup rit aux chocs constant des "différences", ces moments où un détail, par sa vision éclatée, fait accéder à un autre degré de liberté, celui d'échapper un instant à une façon habituelle de comprendre , permet d'investir le regard de l'autre.
Mais QUI est BULAT GALEYEV ? Je
devais le découvrir le surlendemain, dans le cadre des
3èmes Rencontres Internationales ART-CINEMA-VIDEO-ORDINATEUR,
organisées par A.S.T.A.R.T.I., au cinéma des
Cinéastes de l'avenue de Clichy, et ayant pour thème
"Pour une écologie des médias".
Sous le titre SYNESTHESIE 3 - Musique lumineuse en ex-union
sovietique la conférence de Bulat Galeyev comportait des
projections de diapositives, et une série de petits films
parmi lesquels une vidéo de 15' sur l'Institut Prometei et
"Ballad for Berndt", 1989, Vidéo 3'50 suivie de "The Space
Sonata", 1981, 35mm, 9'46.
Bulat GALEYEV, fut présenté en tant que physicien, historien de la musique lumineuse et directeur de l'Institut PROMETEI à Kazan.
Après une historique de la
"musique lumineuse" sur le plan des idées, depuis Pythagore et
sa musique des sphères dans laquelle chaque planète
joue sa note (Saturne SI, jupiter DO, etc), jusqu'à
l'élaboration d'une science et d'un nouvel art à part
entière, en passant par Képler et son fameux : la terre
chante MiFaMi, suivi de Newton, qui attribue aux sept sons les 7
couleurs du spectre mais ne voit pas là les prémices
d'une utilisation artistique. Il fallut attendre L.B. CASTEL,
jésuite français et spécialiste renommé
des mathématiques et de la physique, pour qu'apparaisse le
concept "musique pour les yeux", dans la ligne des travaux de Newton,
accompagné d'un projet de construction d'un clavecin de
couleurs.
En France, ces idées nouvelles provoquèrent un
tollé général et furent violemment
critiquées par d'illustres scientifiques contemporains :
Rousseau, D'Alembert, Diderot... et Voltaire qui, sarcastique,
appelait Castel le Don Quichotte des mathématiques. Rameau,
Téléman et Grétry, par contre, suivaient
attentivement ces idées novatrices.
C'est donc en Russie à St Pétersbourg, un certain 29
avril 1742, à l'occasion de l'accession au trône
d'Elysabeth I, qu'une séance extraordinaire se tint à
l'Académie Impériale des Sciences, spécialement
consacrée à l'ingénieux concept de musique pour
les yeux.
Il fallut attendre la fin du 19ème siècle, le
développement des arts, et l'apparition de nouveaux besoins
esthétiques, pour que devienne possible l'idée d'une
synthèse entre lumière et musique. Les titres des
oeuvres musicales de Liszt, Mussorgski (Tableaux d'une Exposition),
Debussy (Clair de Lune), Rimsky-Korsakov témoignent d'un
impressionisme musical quasi descriptif d'images vivement
colorées. Mais c'est SCRIABINE, qui introduisit, en 1910, dans
la partie Luce, de son poème symphonique Prometei, une
pratique qui se répandit dans le monde entier. L'idée
était simple, artistique, l'éclairage coloré de
l'oeuvre musicale variait en fonction des développements de la
tonalité selon la faculté d'écoute
colorée du compositeur.
A la suite de Scriabine, de nombreux compositeurs
intégrèrent la lumière dans leurs partitions.
Schoenberg, Stravinsky, Xenakis, pour ne nommer que les plus
connus.
Inversement, les peintres futuristes, cubistes,
chèrchèrent à représenter la musique :
sonates de Ciurleonis, improvisations de Kandinsky, compositions de
Mondrian.
La combinaison de ces tendances avec l'utilisation de l'arsenal des
projecteurs de théâtre et les techniques de l'image en
mouvement conduisirent à l'art dit cinétique, aux
oeuvres lumino-dynamiques et au cinéma non-figuratif,
où les couleurs mouvantes sont abstraites comme dans la
musique. Ainsi les artistes en vinrent-ils à l'idée
d'une vision musicale et se réalisa la prédiction du
grand poète russe Bryusov :
"De nouveaux arts peuvent apparaître. Je rêve d'un art
pour les yeux qui serait comme un art sonore à entendre...avec
des combinaisons variables de lignes, de couleurs et de
lumières." Valery Bryusov, 1899.
Dès 1920, de nombreux musiciens s'exercent dans le monde et
inventent des instruments, utilisant les techniques de la
lumière. Citons entre autres Baranov-Rossiné et un
autre français d'origine, le génial Léon
THEREMIN, dit "Termen" - qui dût s'expatrier en Russie pour
pouvoir travailler. La liste est longue de chercheurs qui
mériteraient d'être mieux connus. Sur écran, on
peut citer Fishinger, Len Lye, Disney, Bute et McLaren.
Au Bauhaus, dans le FarbeTon-Forshungen group ainsi qu'à
l'Académie des Sciences artistiques et à l'Institut
soviétique d'Histoire de l'Art en URSS, les études
théoriques portèrent sur les domaines de
l'esthétique et de la psychologie.
Mais l'expérimentation d'avant la guerre et surtout celles de
notre époque conclurent à l'absurdité de tout
concept de transformation directe de la musique en lumière, de
l'idée de Castel jusqu'aux concepts basés sur la
cybernétique...
On en revint au "niveau" où se situe la synthèse, celui
de la perception et de l'expression sensibles de la musique, harmonie
de sons et gestes que les grecs appelaient "moysice", à la
fois perçue par les organes de l'ouïe et de la vision,
dont le plus haut degré de développement fut le ballet
avant d'en arriver aux possibilités apportées par les
nouvelles technologies de projections lumineuses immatérielles
et sans poids sur écran. On mit alors l'accent sur la notion
d'intonation que pouvaient apporter la choréographie, le
cinéma et la télévision dont la "musique
lumineuse" assimila les potentialités d'intonation. De ce fait
la musique lumineuse peut être considérée, de
même que la musique même, comme "the art of intonated
sense". Si le contenu de l'art musical est en grande partie le reflet
d'une relation au monde intérieur, des relations
d'homme-à-homme, et des relations de l'intérieur de
l'homme au monde etc., le propos de l'art de la musique lumineuse est
dans une large mesure les relations d'un homme avec le monde
extérieur, avec la nature, le cosmos et tutti quanti,
humanisés de façon indirecte.
Le geste à intonation est le critère qui
différencie la musique lumineuse de toutes les
expériences dada ou psychédéliques.
...la musique est d'abord l'art de l'intonation ; sans intonation il
n'y a qu'une suite de sons... et le jeu instrumental sans intonation
n'est, lui, qu'un jeu d'enfant..." Boris Asaf'ev (1945)
Pour l'éminent et regretté sociologue Abraham Moles, le
jeu est le principe créatif le plus élevé,
présidant à la création de tous les nouveaux
arts, dont la musique lumineuse. Bulat Galeyev se demande s'il est
possible de considérer la créativité de
Dostoyevsky, de Tschaikovsky ou de Rembrandt comme un jeu...
Laissons la parole à Scriabine :
"Dans Prometheus, je voudrais atteindre un parallélisme,
je voudrais renforcer l'impression sonore par une impression
lumineuse. Maintenant, j'ai besoin de contrepoints lumineux... La
lumière joue son rôle, et le son joue le sien. Il est
même possible pour la mélodie, que la ligne
mélodique commence dans un art et se termine dans l'autre art.
En instrumentation, par exemple, le thème exposé est
souvent joué par la clarinette, puis intercepté par les
violons; ici, de la même manière, mais plus largement,
la mélodie commence avec des sons et continue, comme dans les
gestes, ou commence avec des sons et continue par la symphonie ou une
ligne de lumières..." Alexander Scriabine (1914)
L'actuelle philosophie et
théorie des systèmes montre qu'en synthétisant
divers éléments il est possible d'atteindre
différents niveaux d'intégrité -
conglomération, ensembles organisés et, finalement,
ensemble organique. Ce n'est qu'au niveau de l'ensemble organique
qu'un système synthétisé est capable de
s'auto-développer. Dans la mesure ou la totalité des
relations dans la structure de la synthèse fournies par la
polyphonie audio-visuelle serait atteinte, la musique lumineuse peut
être considérée comme un art à part
entière ayant ses propres contenus, matériaux et
techniques d'action. Ainsi, Scriabine arriva-t-il à
dépasser son époque.
La supposition concernant la polyphonie audio-visuelle est
corroborée par la théorie de l'intonation. Dans la
musique visuelle, les intonations déterminent à la fois
le mouvement visuel des images, le caractère de leurs
relations au son, un peu comme un musicien parlant des
nécessités d'intonations de la mélodie et du
timbre, de l'harmonie, de la polyphonie. Quand on considère la
polyphonie audio-visuelle comme la plus haute technique et la plus
significative des synthèses de musique lumineuse, il est
important de se rappeler qu'elle reflète la complexité
des relations existant entre les faces visuelle et audible de la
réalité dans le monde réel.
La société
actuelle offre à la musique visuelle l'aide des techniques les
plus récentes. Les complexes electroniques et l'ensemble des
techniques de la lumière sont utilisés dans des
concerts de musique lumineuse et des concerts de films, à St
Pétersbourg, Moscow, New York, avec des oeuvres de Malina,
Schoeffer, Sidenius, Reiback et Bentham. A la demande des artistes,
les lasers sont efficacement utilisés. En 1970, la Flûte
enchantée de Mozart, à Münich eut un large
succès avec ses puissants lasers, au moment où des
expériences intéressantes étaient menées
dans le Musée Scriabine de Moscou.
Maintenant, les potentiels des instruments électroacoustiques
sont tels qu'ils permettent aux sons musicaux d'évoluer
librement avec la lumière selon n'importe quel chemin
arbitraire dans l'espace.
La sphère des musiques lumineuses s'étend à
différents genres et différentes réalisations
techniques parmi lesquelles, la peinture lumineuse de Pravdyuk
à Karkov et Moscou, le Théâtre de laser à
Uzhgorod, les oeuvres de Malina, de Dryer, pionnier du spectacle de
laser, le Théâtre audio-visuel Lanterna Magica de
Svoboda.
En conclusion, on dit que le XIXème siècle est celui de l'invention du cinéma. La musique lumineuse est à un stade comparable à celui du cinéma dans les années 30. Quels seront les effets de l'ordinateur sur ce nouvel art qui va vers un futur dont les découvertes ne manqueront pas de nous étonner. De nouvelles recherches commencent, mais en tous cas, la connexion originelle entre la musique lumineuse et l'esprit humain, exprimée dans le geste musical se manifestera toujours, reliant les racines à la couronne.
La conférence fut suivie d'un concert de Lydia KAVINA, virtuose du Thérémine :
"Hommage à Lev THEREMIN, pionnier de l'interactivité.
Debussy, Clair de Lune
Franz Léar, Villa
Jorge Antunes, Mixolydia, composé pour
Théréminvox
Jorge Campos, Glissandi
Un débat abimé fit
suite aux explications et démonstrations de l'artiste
à l'issu du concert où elle reçut l'ovation d'un
public enthousiaste, aussi surpris que charmé.
AVIS et APPEL : Etant donné l'intérêt de cet instrument et la haute qualité d'un concert de cette artiste,
nous formons le projet de la faire jouer à Paris dans un haut-lieu de la musique, comme le Théâtre de la Ville, avec lequel nous prendrons contact, et, bien sûr dans toute autre ville de France qui l'accueillera.
Actuellement, Levina joue de son instrument à Frankfurt dans une pièce de Robert Wilson.
J'ai une cassette vidéo qui ne donne qu'une petite idée d'un concert en direct. SI QUELQU'UN VEUT LA VOIR dans le but de favoriser des concerts, FAITES-VOUS CONNAITRE. Merci.