Québecstasy

 

L'objectif de ce site est d'être une porte d'entrée dans le monde underground du rave. Vous y trouverez, tout d'abord, une étude faite sur le milieu rave de Québec dans le cadre d'un laboratoire de recherche en sociologie à l'Université Laval. Vous y trouverez aussi une sélection d'adresse des principaux sites sur le même sujet. De plus, ce site donnera de l'information pertinente sur les drogues en général, dans une optique de réduction des méfaits. Ce site s'intéressera aussi à diffuser de l'information sur les activités du monde rave au Québec.

Les party rave : Étude exploratoire du phénomène à Québec

Nous, les auteurs, d'un commun accord, admettons que nous fûmes dépassés par les événements lorsque fut le temps de décrire en mots ce que sont les « Rave ». Nous faisons consensus pour dire que nous avons vécu du Baudrillard « Live » certes, mais beaucoup plus que cela. Nous avons certainement visité le «Grand Temps» d'Éliade et les états archaïques de l'extase, mais ce n'est pas assez pour rendre compte de l'ampleur de la subversion de ce nouveau rituel urbain. Depuis les cirques de Rome où les chrétiens criaient: «notre royaume n'est pas de ce monde», le sacré ressuscite: «Nous sommes le monde». Des catacombes à l'underground, passons-nous de l'aliénation éternelle du monde à son actualisation temporelle ? (...)

Nous nous devons de dépasser les notions habituelles de temps et d'espace. On peut toujours parler de l'occupation de l'espace et de la séquence des événements dans le temps, mais quel sens peut-on donner à ces notions quand disparaît inexorablement tout repère spatio-temporel de la subjectivité? On pourrait bien décrire la musique et la danse comme support à l'ambiance et comme moteur d'expression, mais, ici, la musique n'est pas de la musique et la danse n'est pas de la danse. Les corps hurlent de joie dans une gestuelle mécanico-musicale. L'apothéose spirituelle s'incarne dans une structure sonore qui remplace tout langage. L'architecture spatio-temporelle du corps en transe-en-danse monopolise toute velléité de symbolisme abstrait. L'esprit saint dans un corps sain, voilà l'idéal mythique du dieu incarné. Nous sommes à la frange de l'inertie du monde et de l'évolution du surhomme de Nietzsche.

On pourrait aussi élaborer sur la communication, les interrelations et les aventures de tout un chacun. L'essentiel réside dans le fait que chaque individu intègre sa totalité de lui-même, porte son "soi" noyé dans le grand "soi" d'une mer empathique. Les mots d'amour et les gestes de tendresses fusent de partout. C'est quoi un rave finalement? C'est un grand cri de joie d'exister. C'est la préhension consciente du présent, présent nié par une société trop occupée à ressasser son passé et préoccupée à se répéter au futur.

Il y a autant de versions de ce qu'est un rave qu'il y a de raver, mais il y a des dénominateurs communs. (...)

Le rave ce n'est pas seulement un geste en réaction au socio-politique dans un silence armé non plus un rituel de reproduction symbolique. C'est avant tout un rituel de destruction de tout repère symbolique, autant repère spatio-temporel imposé par l'univers cartésien que les repères de réalité sociale, morale et religieuse. Rien n'est laissé au hasard, ou plutôt tout est chaos. Çiva, troisième personne de la trinité hindou (trinûrti), dieu de la danse, n'est-il pas le symbole de la destruction «éternelle génératrice de la vie»? Ne sommes-nous pas encore en plein Baudrillard, mais Baudrillard n'est jamais allé dans un rave. C'est pourquoi il contemple encore la scène de la disparition de tout; c'est aussi et surtout la création du monde. Les raver ont la prétention de recréer le monde, n'en déplaise à Dieu. Dans l'intensité du présent instantané, ils s'infiltrent dans l'éternité d'où émanent l'imagination et les rêves. Ils osent croire qu'ils ne sont pas comme les autres, les homogènes. Ils sont les hétérogènes: un nouveau code génétique, des mutants, une nouvelle race, un nouvel être.

Le simple regard froid d'un observateur extérieur au phénomène ne peut pas vraiment rendre compte de cette immensité. En effet, ce n'est que lorsqu'on vit de l'intérieur un Rave, qu'on y participe en totalité, qu'on est en mesure de saisir l'ampleur de ce phénomène des temps à venir. Il n'y a aucun doute là-dessus; le rave n'est pas qu'un simple loisir, qu'une simple distraction ou sortie. Vivre pleinement un rave c'est comme toucher au fondement de l'irrationnel, là où la cause disparaît, là où il n'y a plus que l'effet en temps réel. On délaisse les vieilles tendances qui ont toujours oscillé entre le passé et le futur, on cesse de se projeter une existence en s'inspirant du passé, on s'accapare du présent pour le vivre pleinement. L'intensité du moment présent est d'une puissance si extrême que la conscience rationnelle est complètement dépassée et elle ne réussit plus à comprendre et à conceptualiser le déroulement des événements. Dans un rave, on assiste vraiment à une disparition de tous les points de repères traditionnels: émotifs, sentimentaux, sonores, temporels spatiaux et de tous ceux qui guident habituellement les rapports sociaux. Plus rien ne résiste, plus rien ne conserve sa forme normale.

Tout d'abord, il est important de bien expliquer la musique techno et, surtout, de déterminer quelle est son implication dans cette éclipse de la raison. C'est en jetant un regard analytique sur la structure même de la musique techno que l'on est en mesure de saisir le rôle primordiale qu'elle joue. Il serait impossible de la substituer par un autre genre de musique comme le rock par exemple. Le fait est que cette musique ne comporte en elle aucun son qui soit rattaché à une quelconque parcelle de la réalité tant objective que subjective, contrairement au rock en général.

On pourrait décomposer cette structure musicale en deux principaux aspects. D'une part il y a la structure répétitive et d'autre part il y a la structure évolutive. C'est l'évolution éternelle dans l'instantanéité du temps présent.

La structure répétitive de la musique techno est ce qui assassine le temps. Elle détruit toute possibilité d'avoir un point de référence dans le temps puisque cette répétition en vient à fondre le passé et le futur dans l'instant présent. Le rythme passé et celui à venir sont le même que celui qui est et c'est en lui qu'on se perd dans l'infini, dans l'éternité. Le temps humain, celui des minutes et des secondes n'a plus tellement de signification, il n'y a plus que le présent , rien que le présent.

La deuxième partie de la structure musicale du techno est celle qui vient interférer au niveau des points de repères sonores, émotionnels et sentimentaux. Elle les détruit tous et nous laisse dans le néant symbolique qu'est le corps. À travers le rythme qui se répète sans cesse, il y a tous ces sons qui se mutent constamment pour nous transporter vers de lointains horizons. Ces sons sont le fruit de la technologie, non pas d'un instrument de musique précis comme la guitare par exemple. On ne peut pas les rattacher concrètement et rationnellement à ce qui les cause. C'est là la grande différence d'avec le rock. Dans ce dernier type de musique, on attribue facilement les sons aux instruments, tout comme pour la musique classique. Mais avec la musique techno, on ne sait jamais où le D.J. nous amènera, comment la musique évoluera, notre conscience se voit confrontée à de nouvelles formes d'harmonie et elle ne peut y associer aucune image mentale.

Le fait qu'il n'y ait pas de paroles dans cette musique accentue l'effet de détachement du réel qu'elle nous procure. Plutôt que de nous renvoyer à certains sentiments, la musique nous procure un état émotionnel qui est en constante mutation, qui n'a de valeur que dans le moment présent. Tout au long de son déroulement, cette musique venue d'ailleurs nous transporte au plus profond de nous- mêmes. La conscience, face à ce néant référentiel, n'a qu'une seule porte de sortie: le corps. C'est par la danse que tout un nouveau système symbolique se crée, en parfaite harmonie avec l'instant présent. Les émotions prennent place dans le corps sacré. Elles ne cessent d'évoluer, atteignant des sommets toujours plus élevés qui, une fois atteints, s'enlisent dans les abîmes du passé. Elles n'ont une forme qu'en temps réel seulement lorsqu'elles sont vécues.

Pour ajouter au débalancement symbolique causé par la musique techno, il y a la transformation de la scène traditionnelle. Plus rien n'est organisé de manière à contempler quelque chose. C'est un très grand changement dans l'art du spectacle. Il n'y a plus de vedettes à admirer, le participant devient l'artiste. On ne vient plus regarder un spectacle, on vient le créer. Chacun à sa manière, selon ce qu'il est, construit l'ambiance d'un rave. Ce qu'il crée, à l'aide de son corps, c'est une symphonie émotionnelle. Chaque participant devient le centre de la scène et chacun d'eux décide de ce qui sera le devant ou le derrière. La piste de danse n'est pas réellement définie. Bien qu'une majorité de gens danse dans le cadre défini par les colonnes de son, on danse un peu partout, en allant au «Smart Bar», quand on est assis et même dans les salles de toilettes.

Dans un rave, c'est le chaos, pensé de manière intelligente. En effet, il n'y a pas vraiment de règles ou de normes qui soient explicites ne serait-ce que le respect. Il n'y a rien qui dicte ce que l'on doit faire et ce que l'on ne doit pas faire, chacun est libre de faire ce qu'il veut. C'est d'ailleurs ce moment sacré de liberté que l'on vient chercher. Contrairement à d'autres phénomènes sociaux dénudés de règles et de normes comme l'émeute de la St-Jean par exemple, cette absence, plutôt que de ramener l'homme à l'animal, le berce dans le respect le plus total. Ce qui compte dorénavant, c'est uniquement d'être soi-même. Nul part ailleurs, le respect ne s'exerce avec autant de pureté, sans qu'il soit régi par un quelconque protocole. Il n'y a que cette règle qui ait su résister au changement de dimension du rave. Tous et chacun s'acceptent tel qu'il est, sans jugement préconçu.

L'habitude que l'on a de se conformer à une quelconque règle, est confronté à une nouvelle réalité où elle n'a pas sa place et disparaît. Notre conscience entre en état de panique et elle n'a plus que le corps comme unique refuge, et c'est là que l'univers entier du rave s'incarne et s'épanouit.

Comme le dirait Léo Ferré (1973), « le désordre, c'est l'ordre moins le pouvoir » et cette symphonie intellectuelle ne s'adapte que trop parfaitement à l'univers rave. La totalité des forces extérieures qui dictent notre conduite est réintégrée en la seule volonté du corps. Plutôt que de s'inquiéter face à cette subculture au sens où Angleton l'entend, nous devrions nous réjouir de voir que l'être humain est capable de si belle chose même si c'est en dehors du cadre social établi. Pénétrer dans l'univers rave c'est avoir un choc culturel à coup sûr et ce, dans notre propre ville. L'absence de tout repère symbolique ainsi que l'absence totale de règles et de normes nous mènent à une obligation: tout recréer le temps de vivre cette appropriation de l'être entier, ce moment sacré de haute communion avec soi-même. On devient une personne entière et totale, qui a réintégré tout ce qui lui était extérieur, une volonté et un corps à l'instant présent et en un lieu précis. C'est dans le corps et par le corps que tout l'univers entier du rave s'incarne. Le langage est dépassé, on peut communiquer ses émotions sans avoir à les traduire, le corps devient l'unique loi.

Cependant, et c'est là une distinction majeure avec ce qui se passe dans notre société moderne et industrialisée, le rave n'est pas qu'un phénomène individualiste, égocentrique. C'est une vaste manifestation collective où la norme est d'être soi-même, et c'est dans ce sens que va la destructuration symbolique. Qu'est-ce qu'être soi-même si ce n'est pas d'incarner ses émotions?

Le rave a donné naissance à une nouvelle forme de communication, à une manière complètement différente de vivre la réalité. S'opposant radicalement à la superficialité de la communication de masse cette parodie de ce qu'est communiquer, l'échange qui s'effectue dans un rave se situe au niveau des émotions. Mais, avant d'élaborer davantage sur cette évolution du genre humain, nous allons jeter un regard sur l'activité principale qui se déroule dans un rave, la danse.

On ne peut pas considérer la danse dans un rave simplement comme de la danse, c'est bien plus que cela. Puisque l'univers entier du rave s'incarne par la danse, il serait peu réaliste de ne s'en tenir qu'à ce concept. D'une manière technique, la danse est généralement soumise à un ensemble de règles. Or, une des principales particularités de la danse rave est qu'elle n'obéit à aucune règle. C'est la mort de toutes formes de chorégraphies, entendue au sens classique du terme. Chacun danse à sa manière, certains ne sont nullement en concordance avec le rythme imposé par la musique. Ce qui régit le pas de danse d'un rave, c'est l'émotion ressentie au moment présent, c'est elle qui s'incarne dans le corps et qui le fait vibrer. C'est dans ce sens que le corps devient le langage. On communique ses émotions par le corps. En fait, la marge est très étroite entre la danse et la transe. À la suite de nos entrevues, nous avons constaté que, peu importe que l'on consomme de la drogue ou pas, tous parlent d'un moment où chacun se sentait dépassé par soi-même et même certains n'hésitaient pas à parler de transe carrément. Aussi, nous avons remarqué lors de nos observations cette particularité de la danse-transe. Cet état de la transe personnelle se répercute sur l'ensemble du groupe, l'amenant à un état de transe collective lorsque entre autres, tous se mettent à crier en même temps. C'est là une distinction majeure de l'expérience de type chamanique. En effet, elle n'est pas qu'individuelle, c'est une expérience collective.

La réintégration de tout ce qui est extérieur à l'être n'a pas laissé de côté les moyens de communiquer. Les outils sont abandonnés, le langage est réintégré dans l'expression par le corps. C'est un échange direct d'émotions vécues et communiquées en temps réel. L'émotion ressentie est aussitôt incarnée par le corps. C'est un peu comme si l'homme évoluait d'un échelon ou comme s'il venait d'effectuer la dernière des trois transformations de l'esprit de Nietzsche, celle du lion à l'enfant. «L'enfant est innocence et oubli, un recommencement, un jeu, une roue roulant d'elle-même, un premier mouvement, un oui sacré. Oui, pour le jeu de la création, mes frères, il est besoin d'un oui sacré: c'est sa volonté que l'esprit veut à présent, c'est son propre monde que veut remporter celui qui est perdu au monde » (Nietzsche). Le corps devient une toile en perpétuelle construction sur laquelle l'artiste s'exprime par la couleur de ses émotions.Comme nous l'a dit Éveline : "Le rave, c'est un monde parallèle, un monde poétique."

La logique conceptuelle du langage est dépassée par la pureté de ce contact. En fait, communiquer dans un rave se fait à l'inverse de la logique des mots. Plutôt que de conceptualiser plusieurs réalités semblables en un concept, c'est une réalité qui est traduite par différentes symboliques. C'est, en quelque sorte, une désuniversalisation des moyens de communication et d'expression comme on peut le voir avec le témoignage de Martin : "Tu peux connaître des tas de gens sans avoir à leur parler. On communique bien plus pour de vrai, juste par la danse et le regard."

C'est l'endroit par excellence pour laisser l'imaginaire et l'esprit créateur envahir la soi-disant réalité. Les gens dansent en changeant constamment d'endroit, tels des nomades. Ça nous change de la danse des bars ou discothèques. Les danseurs se font des signes; on gesticule les bras, les avant-bras, les poignets et les doigts, on se fait des sourires éclatant de bonheur, on se perd dans le regard des autres. Il ne semble pas y avoir un sens précis à toute cette gestuelle; c'est le plein exercice de l'imaginaire, une autre manière de communiquer, de dire à l'autre qu'on est heureux sans rien de plus. Stéphane, un habitué des rave nous a expliqué comment il en vit un : "Quand le MDMA prend le dessus sur ma personne, j'me transforme en Çiva, le dieu de la danse. Je détruis tout et je réinvente le monde à ma manière, j'y donne le sens que j'veux."

Après tout, rien n'est immuable, pas même le rationalisme. Il y a aussi la motivation de communiquer pour simplement le faire qui est particulier dans un rave. Il n'y a pas de but précis qui dicte une communication, c'est en quelque sorte une communication improductive, qui n'a d'autres utilités que de s'exercer. On ne fait que partager une émotion semblable vécue en même temps.

Afin de bien illustrer ce qui peut se passer au niveau de la communication, nous utiliserons l'expérience personnelle de Charles, qui, nous trouvons, illustre bien ce qui en est. Il nous a expliqué comment il avait vécu ce « trip communication » comme il disait : "C'est un peu comme si je me sentais appelé de partout. J'ai passé la soirée à danser avec tout le monde (...) j'ai dansé avec au moins 100 personnes différentes que je ne connaissais même pas. J'ai eu avec eux un contact réel durant quelques secondes. J'étais face à eux le regard braqué dans le leur, nos sourires brillaient de joie. C'est un peu comme si j'avais été branché directement sur leur cerveau."

Cet effet d'empathie qui semblait intimement lié à la consommation d'Ecstasy, devient à la lumière de nos entrevues et observations une caractéristique propre au contexte rave lui-même. Plusieurs personnes qui ne consomment pas d'Ecstasy nous ont décrit ce même effet, ce sentiment d'être avec tout le monde, de former un grand tout. Certains, poussant un peu, peut-être, mais ayant tout de même l'air sincère, vont jusqu'à parler d'une certaine forme de télépathie.

Cette forme de communication ne tient pas compte du statut de la personne qui est en face de nous. Cette barrière de la catégorie sociale tombe dans un rave pour ne faire place qu'à la catégorie d'êtres humains. L'expérience de notre ami Charles nous montre bien ici ce qu'il en est : "J'ai dansé autant avec des gars que des filles (...) J'me préoccupais pas tellement de l'apparence non plus (...) Juste de les voir là, le sourire aux lèvres, était suffisant pour me rendre heureux."

Il nous a expliqué comment, pour lui, ces interactions étaient profondes, comme elles étaient vraies et à quel point il pouvait vivre et surtout partager un bonheur intense comme il n'aurait jamais pu le faire ailleurs. Le contexte rave fait disparaître l'espace vital et les facultés inhibitrices. Une autre caractéristique qui semblait, à première vue, être essentiellement liée à la consommation d'Ecstasy se voit aussi imputée à l'ambiance même du rituel rave: l'acceptation des autres tels qu'ils sont. On ne se préoccupe plus de l'apparence extérieure des gens: ce qui compte, c'est d'être là, dans sa totalité. La gêne disparaît le temps de vivre ce moment sacré.

Encore une fois, le rave innove au niveau du comportement collectif. Contrairement à ce qui circule dans l'opinion publique en général, il n'y a pas vraiment d'acte sexuel qui soit commis dans les party rave. Le touché, oui, peut faire partie des moyens de communication employés mais celui-ci n'est pas sexuel ou érotique, il est plutôt sensuel. D'ailleurs, l'expérience de notre ami Martin démontre bien l'aspect non sexuel du touché dans les rave : "Une fois, j'étais dans mon « high » d'Ecstasy, j'étais vraiment en transe, pis à un moment donné, y'a une fille qui m'a pris les mains et elle m'a massé les bras pendant qu'on dansait ensemble les yeux dans les yeux. Ce n'était pas du « cruisage » c'était juste merveilleux."

Il y a aussi l'expérience de Patrick qui nous montre cette réalité rave. C'était lors de son premier rave, il venait tout juste de danser très intensément, il était épuisé : "J'étais tout en sueur et pis j'me suis « accotté » sur un poteau pour relaxer. À un moment donné, y'a une fille qui est venue vers moi pis elle m'a soufflé tout doucement dans le cou et le visage. C'était très hallucinant et je l'ai pas revu par la suite."

Cette forme de communication, par le touché, contrairement à d'autres sphères de la vie sociale ne semblerait pas liée à des pensées d'ordre sexuel ou à de quelconques préludes. Cependant, cette pratique n'est pas généralisée à l'ensemble des raver, du moins pour les rave de la région de Québec.

Les moyens de communication étant réintégrés à l'intérieur de la personne, toute une nouvelle symbolique apparaît pour remplacer ce vide. La gestuelle devient le concept. C'est aussi en ce sens qu'on ne peut simplement parler de danse pour un rave. Le corps devient l'outil de communication, c'est par la danse que l'on s'exprime; c'est plutôt du langage non verbal.

L'ensemble des interactions entre les individus se déroule de manière différente de ce que c'est normalement en société. Si on s'en tient à la salle principale, au «Ritual Room» (c'est que dans le shill out room on ne fait que se reposer, on est assis), on remarque qu'un simple événement des plus banals, devient un prétexte à une célébration du bonheur. Par exemple, lors de Sparkling, un gars est entré en collision avec une fille qui dansait alors que lui marchait. Lorsque les regards se sont croisés, ils se sont mis à danser ensemble pendant quelques minutes. Plutôt que d'avoir recours à la communication verbale, c'est le corporel qui a transmis les excuses du gars à la fille. On peut présumer que ce type d'interaction aurait été relativement mal vu dans un bar ou dans une discothèque.

On pourrait facilement être tenté de comparer le rave à une nouvelle forme de religion. Comme on nous le montre dans transe chamanisme et possession, « le besoin de transcender la suffisance du moi est l'un des principaux appétits de l'âme» (Fulchignoni) . Si ce besoin n'est pas rempli par un culte religieux, par l'exercice spirituel il sera rempli par un succédané à la religion. Thomas Luckmann, a qualifié de « religion invisible » tous les nouveaux thèmes exploités de nos jours comme substituts fonctionnels de la religion traditionnelle. Il entend par les thèmes toutes formes d'intériorisation ou d'intégration individuelle dans de nouveaux espaces spirituels toujours plus libres et plus autonomes: « Le principal résultat de la religion invisible est précisément l'intériorisation de toute décision relative au cosmos considéré comme sacré ». Ces thèmes répondent à autant de besoins innés de l'homme que la société n'hésite pas à exploiter sous différentes formes. Le besoin de rites répond à trois fonctions précises soit la fête, la thérapie et le rituel religieux. La société occidentale a substitué des évènements à ces rituels qui remplacent ces trois fonctions comme les bars, les psychologues et les églises. Ceci réussit toujours à combler une majorité de la population mais il reste une partie pour qui ces événements ne suffisent plus. C'est pour eux et par eux que le rave existe. C'est une réponse à l'absence de rites dans notre société contemporaine. Bien sûr, il y a de grandes différences d'avec les religions ou sectes traditionnelles. La première caractéristique de cette religion athée est que ce qui constitue le sacré, ce qu'il y a à contempler, n'est plus extérieur à l'homme, c'est l'homme lui-même dans l'immensité de son corps et de sa conscience. Le corps est sacré et la conscientisation de celui-ci est sacrement. Le rave est bien plus qu'un spectacle de résistance à l'ordre établi ou qu'une alternative aux modèles de vie proposés par le système, il offre une libération complète de la réalité quotidienne. C'est un peu comme si on prenait des vacances de l'existence, le temps de vivre ce rituel de danse et d'hédonisme, cette déconstruction du soi par l'abandon de celui-ci dans une célébration Dionysiaque. Tous les gens qu'on a interviewés nous ont affirmé qu'aller dans un rave est pour eux une manière de fuir la vie quotidienne.C'est d'ailleurs ce que nous expliquait Sophie : "C'est quelque chose qui nous sort de la routine. Tout le monde a l'esprit ouvert, il n'y a pas de préjugé, pas de violence. On est libre de faire ce que l'on veut, c'est une société réinventée."

Dans un rave, on vénère la création, l'art, le vrai, celui du corps. Afin de se libérer de la pression quotidienne, l'homme n'a qu'une solution et c'est l'art qui lui offre cette ultime possibilité : l'imagination. Pour Nicolas Schöffer (La ville cybernétique, Édition Denoël, Paris, 1972, p.208), il est temps, prisonniers que nous sommes des vieux concepts spatio-temporels, de faire éclater notre carapace. La seule base référentielle dans laquelle pourrait s'exercer cette libération est précisément dans ce qu'il appelle le microtemps. Le microtemps serait l'entrée vers l'intemporel. L'action humaine qui permet de dépasser tous systèmes temporels de domination est l'art, « la seule qui donne à l'homme, par l'intermédiaire de l'homme, une substance supérieure à l'homme » (p.209). Le sublime se subjugue à la terreur dans l'art parce qu'elle est délivrée de l'absurdité (Nietzsche). L'ordre symbolique est bouleversé et il ne réussit jamais à se stabiliser. Le rave est bien plus qu'un simple rituel de danse Dionysien, comme nous l'on dit plusieurs personnes, c'est plus qu'une alternative aux modèles de vie proposés par le système, c'est totalement une autre manière de vivre. C'est un culte au surhumain de Nietzsche, l'éternel dépassement de l'homme par l'homme, son bouleversement continuel. Les barrières sont tombées, la voie est libre pour une incessante transcendance des symboliques qui naissent pour disparaître. Bien qu'inconnue des participants, c'est la quête du surhumain de Nietzsche qui trouve finalement sa place après avoir été si mitigée. C'est « la doctrine du marteau », celle qui brise, qui détruit, mais aussi, celle qui reconstruit. Il n'y a plus de frontières à ce que l'homme ne soit plus un but mais un pont, un moyen vers le surhumain, l'éternel dépassement. Il n'y a plus de référent extérieur pour guider l'homme qui n'a plus autre choix que d'être par-delà lui-même.

Nous sommes tenté, ici, d'inventer un nouveau concept afin de décrire les participants aux rave. Ils ne sont d'aucune allégeance particulière, ni ne représentent aucun stéréotype permettant vraiment de les classer. Puisqu'ils voyagent littéralement dans le temps chevauchant le présent nous aimerions les appeler les « nomades du présent », formule chère à Melucci pour décrire les nouveaux acteurs sociaux. Ils sont aussi de tous ghettos, de toutes tribus, de toutes familles, de toutes régions, de toutes croyances. Qu'ont-ils en commun autre que ces rencontres sporadiques, jamais au même endroit où l'on refait le monde. C'est une nouvelle sorte de tribu essentiellement urbaine, une tribu qui n'a pas de lieu de résidence ni de migrations programmées, ni de système symbolique à transmettre, une tribu qui crée spontanément ses mythes pour aussitôt les détruire, une tribu où tous sont chamanes.

Afin de qualifier ces adeptes d'un nouveau rituel, nous retenons à coup sûr le terme de nomades. Nomades, ils le sont dans le sens fort du mot: nomades du temps et de l'espace, nomades en perpétuelle évolution sans dénominateur symbolique commun. Le concept de « Nomads of the present » de Melucci est extrapolé ici jusqu'aux confins du réel.

Comme ce phénomène n'aurait pu émerger d'aucun autre contexte qu'en ce monde urbain des sociétés postmodernes hautement technologiques, nous retiendrons le qualificatif d'urbain associé au concept de nomades. Les nomades urbains ne sont pas une tribu. Ils ne sont pas un système de reproduction sociale et de production symbolique. Les nomades urbains ne sont pas non plus une gang de rue. Ils n'ont pas de normes explicites, de code commun d'appartenance. Ils ne sont pas de ghettos partageant des conditions de vie communes ou des allégeances idéologiques.

C'est encore Melucci qui se rapproche le plus de la définition de l'identité rave qui est en jeu dans ces hauts lieux des rencontres rave. Il n'y a pas d'identité préétablie, conceptualisée ou requise lors de ces manifestations ponctuelles. Comme nous l'avons vu avec Melucci, c'est le fait même d'être là qui est le sens. Être là dans son intégralité, dans sa totalité comme une réaction d'intégration contre l'aliénation subie dans le monde social. On se rapproprie le sacré, le rêve, l'imagination, on réinvesti le présent, on incorpore son corps de sa propre symbolique totale et unique. Il n'y a plus de tiers prétexte de rencontres, de repère symbolique consensuel, il n'y a que des singularités concrètes qui communiquent hors de toute réalité abstraite. Chacun est immanent à lui-même et transcendant à son devenir. Henry Laborit fait l'éloge de la fuite, en ces termes, comme un ultime refuge de la personnalité retrouvée : "... mais lorsque le monde des hommes me contraint à observer ses lois, lorsque mon désir brise son front contre le monde des interdits, lorsque mes mains et mes jambes se trouvent emprisonnées dans les fers implacables des préjugés et des cultures, alors je frissonne, je gémis et je pleure. Espace, je t'ai perdu et je rentre en moi-même. Je m'enferme au faîte de mon clocher où, la tête dans les nuages je fabrique l'art, la science et la folie."

Les nomades urbains, cloîtrés dans une enceinte où l'éphémère tient lieu d'éternité, où le corps devient le siège de l'infini, voyagent d'eux-mêmes, en eux- mêmes. Les prisonniers de l'évasion égrainent leur chapelet de beats techno au fil du temps quand leur conscience secrète des mantras de prière synthétique.

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