par Guy Habasque
CYSP 1. (nom formé des
premières lettres de cybernétique et spatiodynamique)
est la première "sculpture spatiodynamique" dotée d'une
autonomie totale du mouvement (déplacement dans tous les sens
à deux vitesses) ainsi que rotation axiale et excentrique
(animation de ses 16 plaques polychromées pivotantes).
Nicolas Schöffer a réalisé cette composition
spatiale en acier et duraluminium, à laquelle a
été adjoint un cerveau électronique mis au point
par la S.A. Philips.
L'ensemble est fixé sur un socle monté sur quatre
roulettes, dans lequel sont logés le mécanisme et le
cerveau électronique. Chaque plaque est actionnée par
des petits moteurs placés sous leur axe. Des cellules
photo-électriques et un microphone intégrés dans
l'ensemble captent toutes les variations intervenant sur le plan de
la couleur, de l'intensité lumineuse et de l'intensité
sonore.
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CYSP 1. en mouvement
Nicolas Schöffer aimait, dans le mouvement, la disparition de l'objet en tant que tel, au profit d'un effet dynamique abstrait. Toutes ses sculptures ont été anamorphosées par des moyens très divers. |
L'ensemble de ces changements
provoque des réactions de la sculpture consistant en des
mouvements de déplacement et d'animation combinés. Par
exemple: elle s'excite à la couleur bleue, c'est-à-dire
qu'elle avance, recule ou tourne rapidement, et fait tourner
rapidement ses plaques; elle se calme au rouge, mais en même
temps, elle s'exalte au silence et se calme au bruit. Elle s'excite
aussi dans l'obscurité et se calme à la lumière
intense.
Etant donné que ces phénomènes sont constamment
variables, les réactions sont également toujours
changeantes et imprévues, ce qui donne à l'ensemble une
vie et une sensibilité quasi organique.
CYSP 1. tente une aventure unique dans l'histoire de l'art. Il
participe à la vie artistique sur des plans multiples.
Au spectacle proprement dit, il danse dans des ballets avec un ou
plusieurs partenaires humains. Il prend place dans des spectacles
cinématographiques. C'est ainsi qu'est prévue la
réalisation d'un film abstrait utilisant tous les effets
visuels possibles, par exemple, l'effet stroboscopique qui se produit
quand ses plaques polychromées tournent à la vitesse
des vibrations lumineuses, donnant ainsi un effet de mélanges
colorés immatériels; son ombre projetée en
mouvement dédouble le spectacle. Sa transparence lui
confère des aspects multiples en arrêt partiel. Il fait
du théâtre et participe à des expositions.
Il constitue un contrepoint vivant, un contraste nouveau et
harmonieux avec les mouvements articulés des corps ondulants
des humains par ses évolutions et sa structure transparente,
orthogonale et métallique.
Cet être artificiel est le prototype de toute une série
d'autres sculptures spatiodynamiques qui, en groupe, pourront
réaliser un grand spectacle cybernétique au sol et
même dans les airs, créant ainsi une véritable
synthèse entre les conceptions esthétiques les plus
avancées et les moyens scientifiques les plus actuels,
susceptibles de décupler leurs possibilités
attractives.
La réalisation d'une sculpture
spatiodynamique animée marque le premier effort tendant
à allier la sculpture abstraite et la chorégraphie.
Reflétant toutes deux une expression artistique comparable,
elles ont pu être réunies en un seul objet grâce
à l'électronique et à la
cybernétique.
Maurice Béjart a présenté ce robot-danseur pour
la première fois en 1956 dans un spectacle de ballets. Il
exécuta avec lui un pas de deux sur un accompagnement de
musique concrète de Pierre Henry.
La sculpture spatiodynamique permet, pour la première fois, de
remplacer l'homme par une oeuvre d'art abstraite, agissant de sa
propre initiative, ce qui introduit dans le monde du spectacle un
être nouveau dont le comportement et la carrière sont
susceptibles d'amples développements.
Guy
Habasque
in "Nicolas Schöffer" (Editions du Griffon,
Neuchatel, 1963)
par Guy Habasque
Le dynamisme auquel Nicolas Schöffer était arrivé, pour intéressant qu'il fût, restait jusqu'alors ce que j'ai appelé ailleurs un "dynamisme statique" (dunamis signifie en effet force et non mouvement). Il avait déjà essayé, il est vrai, dès 1950, dans une "Horloge spatiodynamique", d'introduire le mouvement réel par l'adjonction à la sculpture de petits moteurs électriques, mais la cybernétique lui ouvrait un champ d'action beaucoup plus vaste et lui offrait même des combinaisons de mouvements en nombre pratiquement illimité. Elle introduisait surtout une réelle part d'indétermination dans le comportement cinétique de l'oeuvre. Après de difficiles recherches et une très délicate mise au point (réalisée en collaboration avec François Terny, ingénieur de la Société Philips), Schöffer présentait le 28 mai 1956, au Théâtre Sarah-Bernhardt à Paris, à l'occasion de la "Nuit de la Poésie", sa première "sculpture cybernétique", CYSP 1., dont le nom est formé par les premières lettres des mots "cybernétique" et "spatiodynamique". Capable de s'animer et d'évoluer sans le secours direct d'aucun être humain, celle-ci semble douée d'une sensibilité presque organique. Je dis "semble", car il est bien évident qu'aucune sculpture ne peut être comparée à un être vivant. Néanmoins, comme le savent tous ceux qui ont un peu étudié la cybernétique, l'information étant donnée au départ, la machine acquiert dès lors une véritable autonomie d'action. Munie d'un cerveau électronique (dissimulé dans son socle) agissant sur un ensemble d'organes moteurs, CYSP 1. se déplace à deux vitesses différentes en mettant en mouvement l'ensemble de ses seize plaques polychromées pivotantes. Grâce à un jeu de cellules photo-électriques et de microphones, elle est sensible à toutes les variations intervenant dans les domaines de la couleur, de l'intensité lumineuse et de l'intensité sonore. Une lumière bleue, par exemple, émise par un projecteur, produit un mouvement rapide, alors qu'une lumière rouge la calme en lui imprimant une animation plus lente. De même, elle s'excite dans le silence ou l'obscurité pour se calmer sous l'effet du bruit ou d'une lumière intense.
Malgré les cris des esthéticiens attardés qui redoutent toujours que le créateur ne se montre plus suffisamment à travers son oeuvre, l'application de la cybernétique ouvre d'immenses horizons aux arts plastiques. La possibilité d'animer l'espace d'une façon entièrement nouvelle se double en effet de l'introduction d'un élément temporel qui n'était encore jamais entré en jeu dans la conception d'une oeuvre d'art. Espace et temps sont désormais indissolublement liés.
D'autre part, l'oeuvre d'art n'est plus un objet inanimé, s'embrassant d'un coup d'oeil, mais constitue à elle seule un véritable spectacle. Cette dernière propriété a, du reste, amené Schöffer à mettre l'accent sur les possibilités en quelque sorte "théâtrales" de ces sculptures et à faire participer CYSP 1. à certains spectacles, notamment à des spectacles chorégraphiques. C'est ainsi que Maurice Béjart, alors directeur des "Ballets de l'Etoile", composa spécialement pour elle un ballet qui fut créé en août 1956, au premier Festival d'art d'avant-garde à Marseille, sur le toit de la célèbre unité d'habitation de Le Corbusier. Il y associa la sculpture à des partenaires humains, la souplesse et la grâce des danseurs créant effectivement un contraste très heureux avec les lignes rigides et orthogonales de l'ossature spatiodynamique.
Guy
Habasque
in "Nicolas Schöffer" (Editions du Griffon,
Neuchatel, 1963)
par Guy Habasque
L'électronique concerne toutes
les techniques utilisant l'électron.
Cette utilisation se fait par l'intermédiaire de tubes
cathodiques ou de semi-conducteurs.
Elle peut provoquer la visualisation de phénomènes
rapides, la transmission accélérée et
l'amplification de signaux et d'informations diverses.
L'apparition des techniques à
base électronique a bouleversé complètement le
progrès humain. Elle a imprégné d'un nouveau
rythme le progrès technique et scientifique en constante
accélération.
Calculs et communications, tout spécialement, ont pris un
développement imprévu, et ont provoqué une
véritable remise en ordre dans les structures vitales de la
société, en intégrant dans ses circuits les
complexes calculateurs (cerveaux électroniques) d'une part, et
des moyens de communication nouveaux d'autre part (radio,
télévision). L'électronique est par
conséquent là, à notre portée,
prête à révolutionner également les
techniques artistiques.
L'utilisation des cerveaux électroniques pour
révéler les possibilités multiples des
structures mouvantes, en utilisant l'intervention de
paramètres externes, permet d'introduire des
phénomènes statisticiens dans l'art. Tel est le cas de
la tour de Saint-Cloud (Nicolas Schöffer, 1954), de la tour de
Liège (Nicolas Schöffer, 1961), ainsi que de Cysp 1.
Les commandes électroniques ont permis la réalisation
du Musiscope (1959): structures en constante transformation avec
intervention d'indéterminismes divers.
Le Téléluminoscope (1978) enfin, avec sa commande
électronique, permet une exploration quasi illimitée de
l'image, qui s'amplifie encore considérablement par
l'introduction d'un circuit électronique composé
d'appareils de prise de vue, de malaxage, et d'émetteurs et
récepteurs de télévision. L'outil
électronique est né. Après le burin, le ciseau,
le modelage des matières lourdes, voici
l'électricité et l'électronique, le modelage de
l'immatériel: espace, lumière, temps.
Guy
Habasque
in "Nicolas Schöffer" (Editions du Griffon,
Neuchatel, 1963)




