"Nicolas SCHÖFFER inconnu"Catalogue de l'exposition à l'Institut Hongrois - 26 09 / 1710 2000
1. Pensées sur la peinture - par Nicolas SCHÖFFER
(28 juillet 1944 Cahier 5. p.26 . Extraits)
Que la peinture est l’art le plus abstrait et le plus spiritualisé (comprenant bien entendu l’art résultant des Ouvres des génies) n’est pas prouvé seulement par le fait que cet art intéresse une fraction infime de la société, on pourrait estimer sans hasarder à deux ou trois mille personnes qui comprennent ou plutôt sentent cet art (dans la société) mais une comparaison avec les autres arts le démontre éloquemment ...
…Ce quelque chose, c’est l’esprit, c’est l’âme de chef d'œuvres, dont l’existence est indéniable, mais son origine et son existence étaient jusqu’à maintenant peu explorée, recherchée ou discutée. Pourtant c’est là que nous nous trouvons en face du secret et du véritable mystère de la peinture, l’art le plus sublime, étant donné que la création divine se manifeste le plus intensément dans cet art. Avant de le comparer du point de vue spirituel avec les autres arts, je voudrais éclaircir cette intervention de la création divine. C'est indiscutable que dans les chef d’œuvres des génies nous nous trouvons en face non seulement d’une toile couverte d’une croûte, mais aussi d’un esprit qui se dégage plus ou moins fort selon la grandeur de ces chef d’œuvres. Ici nous devons constater deux données très importantes. Une, que cet esprit se manifeste seulement chez les génies et pas dans la cohorte interminable des peintres plus ou moins habiles. Deuxième chose, que même chez un génie, il y a des tableaux où cet esprit est plus puissant que dans un autre, et il arrive même qu’il manque totalement. De ces deux circonstances nous pouvons déduire avec assurance que la création de cet esprit est indépendante de la volonté de l’homme. Mais si ce n’est pas l’homme qui crée cet esprit, d’où vient-il alors ? C’est là que nous touchons le mystère de tous les arts mais surtout de la peinture.
C’est ce mystère que nous devons tacher d ‘éclaircir sinon d’expliquer. C’est indiscutable que tout artiste, soit-il un génie ou non, en faisant un tableau tend sa volonté, sa science pour faire l’optimum de ses possibilités et veut toujours faire un chef d’œuvre, seulement pas tous y réussissent et même pour ceux qui réussissent, ils n’y réussissent pas toujours. Pourtant, si la création d’un chef d’œuvre ayant un esprit puissant était dépendante de la volonté humaine, les chefs d’œuvres pulluleraient sur terre, mais ils ne pullulent pas.
Pourquoi ? parce que la création de chef d’œuvres nécessite l’intervention d’une volonté extrahumaine, disons extra ou surnaturelle même. C’est là l’aspect divin de la création artistique, c’est une suprême volonté, Dieu, qui intervient, qui choisit un homme par qui il crée le chef d’œuvre, où le génie n’est pas autre chose en fin de compte qu’un pinceau intelligent, un intermédiaire involontaire et tourmenté par ce procédé surnaturel inexplicable et mystérieux. Je dis tourmenté. Pourquoi ? Parcequ’il sent en soi-même la force créatrice, surhumaine, amis cette force échappe à sa volonté et cette force est limitée. La création artistique, malgré son aspect surnaturel, n’est pas à confondre avec la création divine pure, l’esprit d’un chef d’œuvre n’est pas l’âme, encore loin de là. C’est seulement un petit fragment de la beauté divine, qui est donné pour le bonheur de l’homme, comme la guerre est donnée pour son malheur. La suprême volonté que nous nommons Dieu a son dessin. Il distribue le bien et le mal selon qu'il les juge nécessaires. Un de ces biens le plus sublime, c’est l’art, pour cela il choisit certains hommes, ce sont les génies, qui exécutent sa volonté, en général très inconsciemment, comme je l’ai dit tout à l’heure ils sont même pour la plupart tourmentés par le mystère qui les touche de si près…
2. NICOLAS SCHÖFFER (1912-1992) par Dimitri SALMON Collaborateur scientifique au Département des Peintures du Musée du Louvre, Conseiller artistique de l'Association Internationale des Amis de Nicolas Schöffer (A.N.S.I.)
Français d'origine hongroise, humaniste, novateur solitaire, peintre, sculpteur, architecte, urbaniste, désigner à l'occasion, compositeur, vidéaste et infographiste avant l'heure, plasticien, professeur, théoricien de l'art, Schöffer a toujours proclamé que la fonction première de l'art et le rôle de l'artiste dans la société étaient de changer la vie et de faire évoluer les hommes.
Après avoir embrassé la carrière de peintre et laissé derrière lui plusieurs centaines d'oeuvres d’abord figuratives puis abstraites sur toile ou papier, témoignant de périodes (Classique, Mystique, Turque, Surréaliste, Lyrique, Géométrique...), de techniques (huile, encre, pastel, fusain, pistolet puis pendule à peindre) et de supports (papier huilé ou émeri, fibrociment...) divers, Nicolas Schöffer se consacre à une recherche novatrice dans le domaine de la sculpture à partir de 1948, date à laquelle il décide de donner à voir les trois matériaux immatériels de la vie : l'espace, la lumière et le temps.
Contesté par certains, admiré sans réserves par d'autres, il eut, sa vie durant, tous les hommages dont un artiste peut rêver : les nombreuses expositions personnelles qu'on lui a consacrées à travers le monde, comme la reconnaissance médiatique et institutionnelle internationale qu'il a connue (environ 2500 articles de presse en témoignent) lui permirent, en effet, de diffuser sa pensée et, surtout, de réaliser puis présenter ou installer ses oeuvres -souvent à échelle monumentale- dans la plupart des hauts lieux de l'art de la planète.
Dense et complexe, l'oeuvre que Schöffer nous laisse est cependant loin d'avoir livré tous ses secrets : outre sa richesse, qu'il reste à explorer - si ce n'est à exploiter ! -, plusieurs périodes méconnues (peintures, dessins, collages...) et maint écrits inédits dignes d'une exégèse, font ainsi aujourd'hui l'objet d'études nouvelles et passionnantes...
3. L'OEUVRE PEINT ET DESSINE DE NICOLAS SCHÖFFER, par Eléonore Schöffer
En 1991, une année avant qu'il ne quitte ce monde, Nicolas Schöffer me demanda de monter dans la chambre du sixième étage de la Villa des Arts - où se trouvent toujours ses ateliers -, et d'en descendre "tout".
Je trouvais là des valises en carton, d'autres en métal, et une quantité de toiles plus ou moins bien entassées ou rangées, au milieu du fatras habituel des greniers. Quelques vieilles sculptures de la première époque spatiodynamique s'y trouvaient aussi.
Il avait toujours dit qu'à partir de 1949, il avait effectué sa "rupture" et qu'il avait détruit son oeuvre. En fait, sa "destruction" avait été une mise à l'écart totale et systématique, une "mise au placard" avec décision irrévocable de ne jamais y revenir.
Un mois avant sa mort, lorsque je lui demandais quelle était l'idée, parmi toutes celles qu'il avait toujours expliquées et défendues, sur laquelle je devais le plus insister, il répondit sans hésitation :
"La rupture !" Cette rupture de 1949, avec "mise au grenier définitive" lui avait permis de tourner la page et d'innover constamment jusqu'à son dernier souffle, et c'est cela qu'il voulait pour les autres artistes, pour les autres hommes, et pour la société toute entière, dans ce tournant d'évolution où le développement technologique irréversible que nous vivons lui fait vivre le plus grand des bouleversements.
Je descendis donc du grenier les valises mystérieuses, et en découvris les trésors au fur et à mesure que je les plaçais un à un à ses pieds, devant lui. Il était assis dans son fauteuil roulant, hémiplégique depuis 1985, et il les regardait paisiblement, silencieusement, le visage appuyé sur sa main gauche. De temps en temps, il disait : " Mon Dieu, quel travail ! Comme j'ai travaillé !" Et puis : "Ce n'était pas si mal, finalement...."
Je demandais de temps en temps de quand datait telle oeuvre ou telle période, mais il ne répondait jamais de façon précise : "C'était entre la guerre et 49" - "Avant la guerre ?" - "Non, d'avant la guerre tout a été perdu quand je suis parti de la maison de Voltaire où j'habitai, pour me réfugier en Auvergne… Au-dessus de chez moi, il y avait Joseph Kozma. Il me faisait entendre ses derniers airs et je lui montrais mes dessins. De cette époque tout a été perdu."
Et effectivement, des photos le montrent à Cagnes sur mer, où il passa de lumineuses vacances, entouré de peintures qui n'ont rien à voir avec les oeuvres du 6ème étage. Sur d'autres photos, on le voit le pinceau à la main, devant un grand portrait de femme en cours d'exécution, son modèle auprès du chevalet, et au fond sur le mur, des nus académiques... Rien de tout cela n'a été retrouvé.
Avant 1936, il était en Hongrie, à Kalocsa. Quelques photos le montrent dans la rue, assis sur un tabouret bas, devant sa toile et peignant un personnage haut en couleurs. Sa grand mère pose aussi sur quelques photos, à côté de son portrait sculpté, admirablement ressemblant.
Tout son travail de peintre depuis son premier maître, vers l'âge de 7 ans, jusqu'à son départ pour la France, en passant par ses travaux de l'école des Beaux-Arts de Budapest, ont été laissés derrière lui, dans la maison natale, occupée et pillée pendant la révolution. Son père était mort en 36, sa mère, déportée, n'avait rien pu mettre à l’abri.
Il était cependant arrivé à Paris avec deux grands tableaux "fétiches" qu'il avait exposés et dont il reste des photos : "La ville de Paris", telle qu'imaginée en rêve... - dès l’âge de deux ans il disait qu’il irait à Paris - et "le Prophète", un autre rêve qui l'avait marqué au plus profond, comme un songe prémonitoire, qu'il me raconta à la fin de sa vie et qu'il voulut me dessiner, sans que sa main puisse encore le faire. Il voulut aussi retrouver un de ces tableaux qu'il me dit appartenir à une Madame Marcovitz qui habitait un ancien atelier de Delacroix, rue des Martyrs... Je téléphonais à des numéros trouvés dans l'annuaire, mais sans résultat. Il en était contrarié. Il savait que cette dame était partie à Marseille après la mort de son mari... Ce tableau réapparaîtra peut-être un jour.
Pendant toute la période de la guerre, il ne put travailler que sur des carnets ou des cahiers. Il ne pouvait se procurer aucun papier correct, aucune peinture. Il ne disposait que de crayons noirs, d'encre, parfois violette comme en ce temps là, ou "bleu des mers du sud", de crayons de couleurs, et de papier rayé ! Certains petits carnets ne l'étaient pas. Grâce à ces carnets et cahiers on peut voir la préparation de dessins ou de peintures qu'il exécutera très rapidement dès son retour. Il est donc parfaitement vraisemblable que les différentes périodes que nous possédons aient été parcourues en un temps très court : de 1945, date de son retour à Paris, à 1949, date de la "répudiation de son oeuvre peint" et des débuts de sa recherche "autre". A noter que son oeuvre géométrique, dessins, gouaches et huiles, est encore de 1949, date de la première sculpture Spatiodynamique.
De retour d'Auvergne, après quatre années de frustration et de gestation, connaissant le tempérament fougueux, intense et rapide de Schöffer, on peut imaginer cette empoignade boulimique allant de pair avec la nécessité d'accoucher de toutes les idées possibles et imaginables, passées et nouvelles. Il dit lui-même : "La main n'allait pas assez vite, pas aussi vite que la pensée, que l'imagination créatrice". C'est pourquoi, après les oeuvres patientes faites sur papier huilé (son invention), il se crée des outils au niveau de son tempérament et de sa fertilité imaginative. Le "pendule à peindre" lui permet des courbes pures à profusion, lui faisant vivre l'ivresse du mouvement et de la couleur en prémisse de ce que serait le Luminodynamisme. Quant au "pistolet à peindre", il fait de lui le premier tachiste, avant même que le mot n'existe (dixit l'historien Michel Ragon) et lui permet de montrer la lumière dans son contraste noir et blanc quasi photographique.
L'oeuvre dessiné et peint de Nicolas Schöffer nécessite un classement qui n'est pas encore fait de façon définitive. En effet, outre les difficultés de datation qui empêchent un classement chronologique, un classement par genre, sujets, ou techniques est également insatisfaisant. Des options seront à prendre, en s'appuyant aussi sur les caractéristiques des signatures.
Pour le moment, nous avons classé les quelques 700 dessins en tant que mystiques, visages, pendule à peindre, pistolet à peindre, surréalistes, lyriques, papier émeri, abstraits crayons, gouaches, pastels, etc... et parfois, les périodes se superposent ou au contraire se séparent...
Le classement de l'oeuvre ultime de main gauche est parfait, établi au fur et à mesure de la création, en quatre catégories titrées par l'artiste lui-même : les Choréographiques, qui lui permirent d'oublier les astreintes de l'immobilité et de danser sur le papier ; les Ordigraphics, où il découvrit les possibilités d'une nouvelle technologie, l'ordinateur, à une époque où celui-ci ne comportait pas de couleurs, et l'artiste les ajouta à la main ; les Colléographics, collages avec ou sans choréographics , et enfin les Ordicols dans lesquels les parties collées sont des pièces réalisées sur ordinateur.
Au cours des 7 années de création de main gauche, toujours aussi lucide et conscient des processus de création et de choix au niveau de son imagination et de ses facultés d'exécution, Nicolas Schöffer a vécu une période de création méditative dont il reste aussi un livre : "Surface et Espace", conclusion de son exploration de l'Espace, de la Lumière et du Temps, qui lui permit d'évoluer bien au-delà de la quatrième dimension et d'être encore aujourd'hui tout à fait présent dans notre espace-temps.
Autant l'oeuvre mystique de la guerre et de l'après guerre reflète la conscience de l'infinie souffrance de la condition humaine et sa possible et nécessaire transcendance, autant l'oeuvre ultime reflète l'harmonie contemplative, le pur bonheur méditatif, et même la joie subtile que procure l'accès à la réelle liberté.
Paris, 3 septembre 1999
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