A l'Ecole d'Architecture Marion Tournon Branly était professeur, amie de Stephane Duchateau, inventeur des structures tridimentionnelles.

sec2rCYBERNETIQUE ET ARCHITECTURE

Entretien avec Nicolas Schöffer

In: Architectes - n°48/mai 1974

Propos recueillis par Marion Tournon-Branly, architecte.


Vous avez, auprès du grand public, l'image d'un homme attiré par la science et la technique...

Je ne suis attiré ni par l'une, ni par l'autre. Je suis contre, mais je les utilise. Je me bats pour cela dans tous mes livres ; c'est la base de mon action : je rejette totalement toutes les recherches qui font de la technique pour la technique et de la science pour la science sous un prétexte artistique. Et je ne parle pas du commerce, qui est une forme suprême de la répression culturelle qui sévit plus que jamais.

La technicité et le scientisme artistiques sont extrêmement dangereux, ce qui n'empêche pas d'utiliser les techniques contemporaines, non pas pour montrer la technique, mais pour faire de l'art contemporain.

Est-ce que, parmi vos amis, vous êtes souvent en contact avec des scientifiques ou des chercheurs?

  

Pas trop, seulement dans la mesure où j'en ai besoin, et seulement avec les scientifiques qui n'ont pas d'oeillères, c'est à dire qui cherchent, comme moi-même d'ailleurs. Je ne suis pas un artiste "commercial". Je fais du "laboratoire", du laboratoire artistique, naturellement, pas du laboratoire scientifique.

Lorsque des problèmes techniques ou scientifiques complexes ou importants surgissent pour une réalisation, je m'adresse à des techniciens, mais ils restent cantonnés dans leur rôle technique.

On peut voir, dans votre atelier, une maquette de votre tour-sculpture pour La Défense. Quel a été son point de départ ?

Mon idée, en voyant l'opération "Défense" était d'introduire dans cet espace urbain nouveau mais banalisé - qui sera quand même plus contemporain que le vieux Paris - , un élément monumental qui pourrait perturber de façon assez puissante cet espace, faire la démonstration que l'art peut avoir sa place dans la ville et avoir en même temps plusieurs fonctions. D'abord une fonction esthétique, certainement, parce que ce sera avant tout une sculpture, une sculpture programmée - il y aura une série de programmes, dans le temps, dans l'espace et par la lumière - et en même temps, par sa fonction cybernétique, elle pourra remplir aussi d'autres fonctions, étant donné qu'il n'y a pas d'incompatibilité à associer les fonctions réelles d'une ville en tant qu'éléments de programmation à des fonctions esthétiques.
Cette sculpture aura 320 m de haut, sera réalisée en acier, garnie de 260 miroirs, dont certains ont une superficie de 200 m2, mus par des moteurs. L'ossature sera réalisée en tubes d'acier carrés, de 2 x 2 m dans lesquels seront installés 3000 projecteurs avec des programmes couleurs très différents, 2000 flashs également colorés. Il y aura 40 projecteurs de marine avec des faisceaux de 2 km, plus un certain nombre d'autres éléments.
Tous ces paramètres seront programmés en fonction des informations qui seront captées, rassemblées et traitées par ordinateur au sous-sol de la tour.
Quelles informations ? et bien celles qui concernent la vie de la ville, c'est à dire son animation, son excitation, sa relaxation. On va capter, par exemple, le nombre d'appels téléphoniques, le nombre de départs de métros ou de chemins de fer, la circulation, le nombre des dépêches qui tombent sur les télescripteurs de l'Agence France-Presse, etc. qui donneront des indices concernant l'activité de la ville. C'est en fonction de l'analyse et du traitement de ces informations que les ordres d'action seront donnés à la tour. Ainsi, cette sculpture, avec ses fonctions esthétiques, exprimera, reflètera en même temps la vie de la ville. Elle sera en symbiose avec cette ville, en donnera une image esthétisée, et en même temps deviendra une sorte de signal monumental, un spectacle permanent dans le ciel de la ville.

Ainsi on peut réaliser deux opérations très importantes. D'une part, une opération purement artistique et d'autre part, la démonstration, la visualisation du fonctionnement cybernétique de la ville. En effet, en même temps, ce centre de contrôle et de régulation cybernétique, en traitant ces informations, peut également devenir le centre d'une sorte d'analyse de la vie urbaine et une tour d'observation qui sera, en quelque sorte, une cathédrale de notre époque.

Où en êtes-vous actuellement dans sa réalisation ?

C'est une affaire règlée à 95 %, si vous voulez. Il ne reste plus que des problèmes financiers qui ne sont pas de mon ressort, et qui sont entre les mains des financiers.

Avez-vous choisi vous-même son emplacement ?

C'est une longue histoire. On a cherché pendant très longtemps cet emplacement et finalement il a été choisi par l'EPAD en parfait accord avec moi. C'est un emplacement qui personnellement , me convient tout à fait.

A cause de sa visibilité ?

Pas seulement, pour beaucoup de raisons et surtout pour des raisons qui sont prospectives. Un tel monument ne se fait pas en fonction des données actuelles, mais en fonction du futur immédiat et même à moyen ou long terme. L'urbanisation vers l'ouest se développera probablement très fortement parce que c'est une tendance universelle. De plus, il y a cette voie naturelle de la vallée de la Seine qui va progressivement s'urbaniser. La mer est une force magnétique considérable : Le Havre-Rouen, sont des étapes futures plus ou moins lointaines d'une longue succession d'agglomérations,et il y aura certainement une organisation humaine cohérente qui va suivre cette voie d'eau.

Vous avez récemment déclaré à un journaliste que l'organisation de la vie et de la ville pourrait reposer sur les trois temps de la règle de saint Benoît...

 

Il fallait tout de même transposer entièrement.

Naturellement. Mais, ce qui fait la force et la beauté des trois temps des bénédictins, c'est le silence. Comment pourra-t-on acquérir le silence dans votre ville ?

J'ai écrit plusieurs livres à ce sujet : "La Ville Cybernétique", et aussi un ouvrage qui vient de paraître " La Nouvelle Charte de la Ville".
Je considère que chaque ville existante ou future a trois aspects, et finalement dans chaque ville il y a trois villes : une ville conceptuelle qui est une sorte de soft-city, et puis deux villes qui sont des "hard-city", des villes gouvernées, c'est à dire qu'il y a d'une part, les concepts qui déterminent, non seulement les trois fonctions, mais un système relationnel entre chaque élément de ces trois fonctions et, en partant de ceci, il en résulte une ville qui vit. Une ville qui vit est d'abord une ville d'action et ensuite une ville qui donne des informations. Entre les deux villes, il y a toujours un passage qui est la partie cybernétique, existante ou non existante. Même si cette partie est défectueuse, comme c'est le cas aujourd'hui, ou plus ou moins élaborée, elle doit exister. Les trois villes qui sont la base de chaque ville sont étroitement reliées par des cordons ombilicaux rétroactifs et créent un ensemble total : une ville dont la réussite peut être considérée comme garantie. Pour cela, nous avons les fonctions techniques, les cinq topologies, c'est à dire, d'abord, une organisation des programmes, tout ce qui touche au temps, qui est le matériau de base de la vie et de la ville, puis le son - dont vous avez parlé - c'est à dire l'organisation modulée et harmonieuse des espaces sonores dans une ville, ce qu'on n'a encore jamais pensé à faire, puis le climat, la lumière et l'espace. Tout cela fait partie d'un ensemble cohérent.

En ce qui concerne le silence, il est certain que l'on doit prévoir des zones de silence dans une ville (jamais le silence absolu, c'est insupportable)... Seulement, comme il faut diffuser des bruits, il est certain que l'on ne peut pas introduire cette anarchie urbaine sur le plan sonore dans lequel nous vivons.
Il y a bientôt 20 ans, le Dr Sivadon a mis sur pied une très importante association d'hygiène urbaine, qui a très bien fonctionné, où, parmi d'autres, on a beaucoup étudié les problèmes du bruit. Sivadon est un des plus grand psychiâtres français et même mondiaux, avec qui, à l'époque, j'étais en contact. Il m'a beaucoup parlé des inhibitions provoquées par des bruits inesthétiques, qui sont les causes principales de toutes sortes de troubles mentaux et psychiques actuels, et qui sont totalement négligés.
Quand on fait une ville, on ne pense absolument pas - ni à l'intérieur ni à l'extérieur des habitations - à l'organisation des espaces sonores. Or, cela doit être un préalable absolu. Pas seulement de les organiser en vue de maintenir un niveau sonore, mais en même temps pour qu'ils remplissent une fonction artistique.

Ainsi, au lieu que les musiciens donnent des concerts pour certains privilégiés, qu'ils se penchent sur l'organisation sonore des villes. Créer des architectures sonores, c'est un très gros problème, parmi d'autres, mais c'est un problème purement artistique, ce n'est pas un problème technique. Or, tout doit être artistique. On n'a plus créé de ville d'art depuis la Renaissance, et c'est une des raisons pour lesquelles notre société est devenue tellement agressive, tellement violente et tellement contestataire.

Vous donnez la possibilité à chaque individu de règler lui-même son climat ?

Ce n'est pas tout à fait ça - car là aussi il faut distinguer entre les espaces privés, la cellule, et l'espace collectif. Dans l'espace collectif, il est nécessaire que chaque individu puisse participer à la programmation de son espace sur tous les plans, et là il n'y a pas d'autres solutions qu'un système de contrôle et de régulation genre cybernétique. Seulement, la réussite technique de cette organisation cybernétique varie selon la prise de conscience de chaque groupe et de chaque secteur. Ainsi, l'expérience de Rotterdam est certainement la première grande réussite cybernétique actuelle, mais seulement au niveau de la pollution.

Je ne sais pas si vous connaissez cette expérience urbanistique, c'est l'une des plus importantes de l'histoire. Il existe maintenant à Rotterdam un système cybernétique de contrôle et de régulation de la pollution et de son niveau. On utilise pour cela un appareil assez simple et pas trop cher qui mesure de façon très précise le niveau de l'acide sulfurique dans l'atmosphère. L'expérience a commencé dans un quartier industriel assez important. Des capteurs ont été placés un peu partout, dont les informations aboutissent à un centre de contrôle et de régulation. La population et les industriels participent à l'opération. Cela fonctionne depuis maintenant trois ans. En deux ans, le niveau de pollution est descendu de 60 %. Résultat : l'ensemble de la ville et toute la Hollande vont adopter le système ; c'est le premier pays qui sera déjà, dans un secteur bien défini, cybernétisé, c'est à dire régi par un système de capteurs d'informations traitées par un ordinateur qui déclenche des ordres d'actions en fonction des informations reçues.
Remarquez, ce système est déjà appliqué pour la circulation, plus ou moins bien, un peu partout, mais il faut que cela se généralise parce que, avec la quantité qui augmente d'une façon extrêmement spectaculaire et dangereuse, on ne peut pas résoudre les problèmes empiriquement avec des solutions qui viennent après coup et qui sont toutes des solutions batardes.

Il faut que le temps de réaction soit réduit au maximum.

Oui, exactement. Alors c'est un problème fondamental parce que la réussite de la vie, c'est la réussite de la ville. Vous savez très bien qu'il y a un siècle, il y avait seulement 15 % des français qui habitaient dans les villes, maintenant c'est 80 %.

Or, je ne conçois pas une ville sans préalable à la fois artistique et technique. C'est à dire que toutes les infrastructures, tout ce qui touche aux transports, aux communications, à l'approvisionnement en liquides, en gazeux, etc. doit être élaboré de façon absolument parfaite, sinon la ville ne pourra pas satisfaire les besoins de ses habitants. Mais pour cela, je suis convaincu qu'il faut changer les principes. A l'heure actuelle, ce qui est cher - et pour lequel on a des crédits illimités - c'est la guerre et les militaires. Je considère que ce qui devrait être très cher et où l'on devrait avoir des moyens illimités, ce devrait être la ville. Tant que l'on ne changera pas, à mon avis, on ne pourra pas faire grand chose. Je ne dis pas que c'est désespéré, mais je ne crois pas qu'on puisse faire une expérience valable, parce que le préalable artistique ne sera jamais accepté aujourd'hui. Cela coûte très cher et les préalables à ces infrastructures, c'est à dire les investissements à moyen terme considérables que l'on doit faire pour que ces villes vivent aisément sont impossibles à envisager, sauf, peut-être dans les pays autoritaires, comme à l'Est, où l'Etat a un certain pouvoir.

Il pourrait imposer la fixation de certaines priorités économiques ?

Il pourrait imposer, mais, malheureusement, si ici nous avons la spéculation foncière, ailleurs, il y a d'autres préalables politico-je-ne-sais-pas-quoi qui empêchent toute réalisation. Je suis en contact aussi, là-bas, avec des gens très intéressants, qui ont failli réaliser une expérience de ce style et puis tout cela est tombé à l'eau. A mon avis, il y a beaucoup plus de chances pour que cela se réalise là-bas plutôt qu'ici. Dans le système actuel, la répression est plus forte ici que là-bas, à cause de la sacro-sainte rentabilité et du pouvoir absolu de décision des financiers, qui sont des gens à courte vue.

Connaissez-vous l'oeuvre de Ledoux ? A-t-elle eu une influence sur vous ? Je pense à cela à propos de votre centre de loisirs sexuels.

Ledoux était certainement un phénomène extraordinaire et très important dans l'histoire de l'architecture. Il a été vraiment l'un des premiers vrais prospectifs et vrais conceptuels. Il est certain qu'il est un des premiers architectes qui aient pensé à un certain nombre de problèmes qui sont toujours actuels et contemporains. Ceci dit, pour ce centre de loisirs sexuels, j'ai simplement pensé que c'était un problème important, mais la solution que je propose est tout à fait différente de celle de Ledoux. A l'époque, si vous voulez, il a pensé faire une sorte de bordel évolué, tandis qu'aujourd'hui nous sommes pour la liberté sexuelle qui se développe d'une façon spectaculaire très saine, d'ailleurs. Le problème est alors tout à fait différent : aujourd'hui, il faut créer purement et simplement des lieux qui soient esthétiques et propices au développement à la fois des contacts et de cette extraordinaire substance - presque de la vie - qu'est l'amour, qui malheureusement est dévié de nouveau par des commerçants, des épiciers et des exploiteurs. Que ce soit à Pigalle ou dans n'importe quelle ville, vous avez des quartiers plus ou moins réservés, qui sont honteusement exploités, et tolérés, et qui sont totalement inesthétiques.

Vous considérez que, depuis la Renaissance, on n'a plus créé de villes d'art ?

Je fais une exception : Brasilia. Il est de bon ton de critiquer Brasilia. Je considère, personnellement que ce n'est pas l'échec que l'on veut bien dire, tout en n'étant absolument pas d'accord avec les concepts et le formalisme qui ont présidé à sa création. Mais enfin, on a fait une ville d'art, que la spéculation foncière est en train de noyer d'ailleurs. C'est le fameux pouvoir des banques ! Nous parlions du silence, tout à l'heure. Il y a, à Brasilia, une erreur de conception qui a des conséquences terribles : les tranchées ouvertes qu'utilisent les voitures pour circuler ont des parois obliques. Si bien que dès qu'il y a deux voitures qui roulent, toute la ville résonne du bruit de leurs moteurs ! Malgrè cela, Brasilia, c'est très beau, et surtout, ce qui est important, c'est qu'à ma connaissance, c'est la première expérience de création urbaine à partir d'un préalable artistique impératif, sans priorité à la rentabilité. C'est une exception unique.

Comment vous situez-vous dans l'art contemporain ?

Ici, vous êtes dans un laboratoire et pas chez un artiste qui fabrique des objets à vendre. C'est une distinction très importante parce que, malheureusement, l'art est actuellement l'objet d'une spéculation au même titre que la spéculation foncière qui a faussé complètement l'architecture et l'urbanisme de notre époque. Il est important que vous considériez tout ce que vous voyez ici comme une recherche absolument orientée vers des nouvelles conceptions de l'organisation de l'espace : programmation de la lumière et surtout programmation du temps - qui sont les matériaux essentiels de toute action plastique. Le problème qui me préoccupe, ce n'est pas de créer un objet, mais de créer des programmes, c'est à dire d'organiser le temps. Le temps est une matière non récupérable, mais en même temps constamment disponible. Ce temps, nous pouvons le modeler, nous pouvons le rythmer, l'organiser grâce à des effets perceptibles, soit sur le plan sonore, soit sur le plan visuel. Il y a aussi l'odeur et le toucher, mais les artistes plasticiens ont pour préoccupation essentielle d'organiser les effets visuels, de les programmer de telle façon que chaque programme intervienne dans le déroulement temporel de telle sorte qu'il modifie la banalité quotidienne et tout ce qui nous entoure, qu'il introduise une sorte de dépassement et percute sur le champ psychologique de chaque spectateur en perturbant le programme de chacun dans le bon sens.

Ce que vous voyez ici ce sont des propositions, des modèles de laboratoire qui doivent être traduits évidemment à différentes échelles selon leur destination, leur implantation, dans un milieu social et tout particulièrement urbain, parce que c'est la ville surtout qui nécessite un véritable préalable artistique qu'il incombe aux artistes de réaliser.

Vous avez au mois de mai, une exposition à Paris ?

Oui, vous voyez ici SCAM 1., une sculpture que j'ai réalisée à l'échelle réelle : 4 m de haut, qui va circuler à Paris à partir du 8 mai sur un socle roulant conduit par un chauffeur. Cette sculpture mobile permet d'introduire dans la circulation urbaine un élément artistique. Par rapport à des centaines de milliers de carrosseries qui polluent l'espace urbain, qui sont totalement inesthétiques et d'ailleurs redondantes parce que répétitives, j'ai senti la nécessité d'introduire une véritable perturbation esthétique grâce à ce genre de structure programmée, colorée, qui devrait évidemment intervenir en grand nombre dans la ville, mais c'est déjà un miracle d'avoir obtenu les crédits nécessaires pour réaliser cette expérience. Ce que vous voyez ici, c'est la maquette réduite de ces sculptures que vous verrez à partir du 8 mai dans mon exposition au Musée d'Art Moderne.

Vous croyez à un rôle social de la cybernétique ?

Mieux que cela. La cybernétique, c'est le summum de la démocratie : tous ces contrôles, toutes ces régulations se font toujours par des opérations majoritaires. Dès le moment qu'il y a une majorité quelque part pour exprimer un désir dans une ville cybernétique, cette majorité peut immédiatement faire interpréter ses désirs et leur donner une réalité. Je crois que c'est l'essentiel dans la conception prospective qui doit être la nôtre. Dans l'immédiat, c'est irréalisable, mais toutes les recherches artistiques que vous voyez ici vont dans ce sens, c'est à dire dans le sens d'une organisation de ces structures, de ces programmes en fonction d'une optimisation de leurs effets sur le plan social.

J'ai réalisé, l'an dernier, Kyldex 1., le premier spectacle cybernétique, où le public avait constamment la faculté d'intervenir dans le déroulement du spectacle au moyen de panneaux de formes et de couleurs différentes : répétition, accélération, ralentissement, demande d'explication ou arrêt du spectacle. Cinq évaluateurs donnaient constamment, grâce à leurs tableaux de pointage, le souhait de la majorité des spectateurs.

L'expérience de ce spectacle a admirablement réussi et montre que la cybernétique n'est pas un rêve, une idée vague. Ce que l'on peut réaliser à l'échelle de 2000 spectateurs doit pouvoir l'être à une plus grande échelle, celle de la ville.

Non seulement la cybernétique peut être réalisée, mais elle le doit. Au fur et à mesure que l'explosion démographique nous met en face de problèmes de plus en plus difficiles à résoudre, si nous n'avons pas un système souple qui corresponde vraiment, socialement, à un besoin qui résout les problèmes majoritairement et pas dictatorialement en fonction des intérêts de petits groupes, comme cela se passe aujourd'hui un peu partout, à l'Est comme à l'Ouest, à gauche comme à droite, il n'y a pas d'autre solution.

C'est aux artistes de prévoir - comme Duchamp, qui a achevé son oeuvre en 1925-26 et qui a vu alors un certain nombre de problèmes qui ont surgi par la suite. Le rôle de l'artiste n'est pas de satisfaire des besoins immédiats. Il serait alors obligé d'ajuster son travail et son imagination créatrice à quelque chose d'acquis, or la progression des idées et des faits ne se fait pas en stagnant sur les données d'une époque déjà révolue. Génétiquement, biologiquement, chaque génération naît avec de nouveaux besoins. Il y a de plus cette extraordinaire expansion numérique des espèces qui pose constamment des problèmes relationnels, de consommation, de production, qu'on ne peut pas résoudre avec les données du passé et même du présent. Dès le moment que nous ne sommes pas prospectifs, et que nous ne faisons pas de propositions constructives pour l'avenir, nous manquons à notre tâche. Le rôle de l'artiste, plus spécialement, dont la liberté d'imagination est beaucoup plus grande que celle des technocrates ou des scientifiques, est d'esquisser ces solutions et d'essayer d'imposer les conditions esthétiques et artistiques de ces solutions, ce qui est essentiel.

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