NICOLAS SCHÖFFER

LE NOUVEL ESPRIT ARTISTIQUE

Editions Denoël, 1970, Paris

"Le rôle de l'artiste
n'est plus de créer une oeuvre,
mais de créer la création".
Avertissement :

Le présent volume est formé de textes et de manifestes dans lesquels Nicolas Schöffer expose les principes du spatio-lumino-chrono-dynamisme en même temps qu'il repose le problème général de l'art dans notre société scientifique. Ecrits dès 1952 et restés en partie inédits, ces textes conservent aujourd'hui toute leur force d'impact. On est frappé aussi bien par leur actualité que par la solidité des thèses qu'ils soutiennent. Si nous les avons groupés sous le titre : Le nouvel esprit artistique, c'est parcequ'ils nous paraîssent former un ensemble prospectif qui, non seulement permet de reconnaître notre présent, mais contient une exceptionnelle valeur d'avenir.

L'EDITEUR.

"L'histoire est le développement de l'idée dans le temps." HEGEL.

PRÉFACE


Commentaire
d'Eléonore Schöffer :
"Parmi les historiens d'art, les critiques, les écrivains, les journalistes et les professeurs, les savants et même les amis qui eurent à se familiariser avec les idées de Schöffer au long d'entretiens, d'interviews ou de discussions passionnées, ceux qui comprirent vraiment la pensée de Schöffer, dans son essence et dans les prolongements de ses lignes de force, sont rares. Chacun en saisit un aspect, selon sa nature et la nature de ses intérêts personnels.
L'un ne comprit pas ce qu'était le "chronodyamisme" et continue encore à classer l'oeuvre de Schöffer dans le "cinétisme".
Certains s'arrêtèrent au côté ludique de l'oeuvre ou à son aspect utopique.
Rares furent ceux qui embrassèrent vraiment la totalité de sa pensée dans son miroitement à l'infini des multidirectionnalités qu'il ouvrait, dans son langage un peu difficile, il faut bien le dire.
Philippe SERS est un des rares que Schöffer, peu de temps avant sa mort, considérait comme connaissant bien son oeuvre et "autorisé" à en parler.
C'est la raison pour laquelle j'ai tenu à mettre à la disposition de tous ce texte très clair."

 


 Sculpture Spatiodynamique 4.

Sculpture
Spatiodynamique 4.


Tour d'Ain
Tour d'Ain


LYONEON
LYONEON

L'artiste bohème qui, dans les romans de Balzac, tirait sur sa pipe en attendant le génie, est mort. Il est mort de sa belle mort, mais pas, comme on le croit généralement, avec l'apparition des premiers cubistes et abstraits qui ont renouvelé la peinture de chevalet autour de l'année 1910. Il est mort beaucoup plus tard.
Les premiers signes de l'apparition du nouveau créateur se manifestèrent entre 1917 et 1920, époque où naquirent les quatre grands mouvements avec lesquels l'art allait avoir à compter : dada, qui prônait l' "anti-art" pour mieux conduire sa table rase à l'absolu, de Stijl, qui orienta vers la recherche de l'environnement l'ascétisme pictural de Mondrian, le Bauhaus, qui s'attacha à définir une architecture conforme à son époque tout en commençant l'exploration des nouveaux domaines de l'art, le Constructivisme russe, qui remit tout en question pour faire battre la création au rythme même de la vie.
D'efforts en efforts, allait se dégager une autre image, celle d'un art radicalement sérieux à vocation sociale, apte à répondre de manière positive aux besoins esthétiques de l'époque.
Le mérite de Nicolas Schöffer est d'avoir poussé l'exploration jusqu'au système, à partir d'une réflexion rigoureuse dont le cheminement se retrouve dans ses textes. Au départ de son analyse, il y a un constat de faillite : la création artistique est saturée. Elle est condamnée à la redondance, c'est à dire à la répétition interminable des mêmes formes. D'autre part, il y a un décalage entre le travail de l'imagination créatrice, responsable de la conception, et les réflexes neuro-musculaires, responsables de la réalisation.
Il faut donc changer à la fois les moyens et les formes. Le créateur se trouve ainsi confronté à la nécessité de rénover la technologie artistique, et aussi les matériaux mêmes de l'art. La prise de conscience du phénomène cybernétique qui, tout en amplifiant les facultés de création, apporte une sorte d'autonomie à l'oeuvre, va permettre la révolution dans les moyens.
Mais, si la cybernétique est un moyen, elle est aussi une méthode, et c'est cybernétiquement, en fonction d'informations et de perturbations volontaires ou involontaires, que Nicolas Schöffer va faire une approche phénoménologique des nouveaux matériaux.
Trois étapes principales vont marquer cette approche : le spatiodynamisme, d'abord, où l'espace se trouve défini comme un matériau de base de la création artistique. Non l'espace figé et froid, support neutre des formes, mais un espace plein d'énergies potentielles, un espace dont l'artiste doit libérer le dynamisme et qu'il lui appartient de valoriser. Les sculptures qui en résultèrent dès 1948, aérées, transparentes et pénétrables, accusaient la valeur du vide "actif" opposé aux masses déliées.
En 1956, Schöffer introduit dans son oeuvre un second matériau, la lumière, conquête de notre époque, dont l'utilisation par les cinéastes a affirmé le pouvoir de fascination.
Mais l'étape essentielle va être, en 1960, la découverte et l'utilisation du matériau temps, c'est à dire du matériau préalable fondamental, base de la vie de la conscience. Comme l'espace, le temps est dynamique, comme lui, il contient de potentialités, comme lui, il va se trouver valorisé par l'action du créateur. Mais, à la différence de l'espace, le temps est une nécessité inéluctable, dont les philosophes ont fait la marque de nos limites. User de ce matériau, le convaincre et le vaincre pour parvenir à percer sa carapace, c'est la marque de notre liberté. Ce fut le travail des premiers cinéastes abstraits, qui le rythmèrent, le programmèrent et jouèrent en quelque sorte avec lui. C'est aussi l'objet du chrono-dynamisme.
Les toutes récentes découvertes de la perception neuronienne, enregistrement inconscient d'images trop rapides pour être perçues par la rétine, vont accentuer encore le pouvoir de fascination de l'effet artistique, qui s'exerce désormais par- delà les limites mêmes de notre conscience.
L'immatérialité des nouveaux matériaux et le relai cybernétique vont entraîner la formulation d'une théorie de la création en rupture radicale avec la tradition. L'oeuvre d'art, l' "objet" artistique, n'est qu'un intermédiaire provisoire entre le programme conçu par l'artiste, c'est à dire l' "idée", et l' "effet" produit sur le spectateur, qui est un effet de fascination. En outre, la programmation, c'est à dire l'élaboration d'un certain nombre de paramètres qui vont se combiner de manière presque autonome - ce qui fait dire à Nicolas Schöffer que le rôle de l'artiste n'est plus de créer une oeuvre, mais de créer la création -, nous amène au concept des formes " ouvertes " qui est peut-être l'apport capital de la nouvelle création. C'est le sens de ces anamorphoses optiques et temporelles, où une structure se voit définie par rapport aux modifications, aux combinaisons actuelles et potentielles qu'elle recouvre. Ces formes ouvertes sont une garantie contre la saturation et offrent en même temps la possibilité d'un art industrialisé et par là même rendu accessible à tous, socialisé.
L'oeuvre d'art apparaît donc comme une qualité en constante fluctuation, dont la beauté réside dans la programmation de " rapports inédits, optimaux et spécifiques ". Deux phases permettent d'effectuer cette programmation de l'oeuvre : une phase éliminatoire, où se choisissent les différents éléments, et une phase combinatoire où se déterminent les meilleurs rapports possibles.
Si le nouvel art est " ouvert ", il est aussi synthétique, ou plus exactement total. Car il ne s'agit pas seulement d'opérer la synthèse des arts, c'est à dire la fusion des formes plastiques codifiées, mais de parvenir à une programmation totale de tous les éléments intéressants non seulement les cinq sens, mais aussi le pouvoir de fascination lui-même, qui peut être accentué en outre par des éléments biochimiques.
Bien entendu, un tel art ne peut ignorer l'urbanisme, l'organisation de l'environnement. Dès 1954, Schöffer, en quête de néologismes perturbateurs (au sens cybernétique), créait le vocable de " plasticosociologie ", voulant définir la science des rapports d'interdépendance qui unissent l'homme à son environnement. Il s'attaque alors au problème de la construction d'un environnement de qualité.

Le GIAP
Le G.I.A.P.

En architecture et en urbanisme, le même décalage et la même saturation s'observent que dans la création artistique. De la même manière que la peinture de chevalet, l'architecture de chevalet est morte. Les solutions à appliquer doivent donc être les mêmes : il faut déceler les besoins nouveaux et programmer une organisation de la ville qui en tienne compte et qui mette en oeuvre les nouveaux matériaux et les nouvelles technologies.
La question est donc double : l'organisation de l'environnement habité doit s'orienter vers la souplesse, l'immatérialité et le non-formalisme. Il faut que l'expansion des villes soit contrôlée en fonction des informations qui la conditionnent. Pour cela, la cybernétique est, bien entendu, un allié précieux. mais le problème de l'architecture est aussi celui de la programmation de la lumière, de l'espace et du temps, et les différentes solutions qu'il lui appartient de fournir sont des solutions esthétiques.
C'est la raison de l'activité de Nicolas Schöffer au sein du Groupe International d'Architecture Prospective, où avec Friedman, Maymont, Jonas, Ragon, il a défendu depuis 1964 la recherche architecturale. C'est la raison d'un livre comme La Ville Cybernétique où le projet le plus révolutionnaire est allié à la méthode la plus rigoureuse.
On trouve dans les pages qui suivent différents aspects de cette méthode. Il faut souligner l'importance de cette réflexion qui investit la création artistique d'une véritable mission. L'artiste doit intervenir dans l'organisation de la vie non seulement parcequ'il est une garantie de qualité esthétique, mais aussi parceque la recherche artistique est l'unique phénomène de dépassement non prédéterminé et non définissable de manière rationnelle. La recherche artistique est un moyen d'exploration, d'amélioration qualitative de la vie humaine. Elle a pour rôle de révéler des possibles encore inexplorés. Le créateur nouveau est le chercheur de la cité. Aidé d'équipes de spécialistes, iloriente et définit les directions nouvelles, il prépare l'avenir en programmant les solutions inédites et optimales, donc esthétiques et socialement efficaces.
C'est ainsi que se définit un nouvel esprit artistique qui comporte une exigence de rigueur considérable dans sa démarche et dans ses réalisations, mais qui recouvre un espoir : celui de parvenir enfin à bâtir un univers habitable placé sous le signe de la qualité.
Philippe SERS.

Chapitre 1.

Définitions

2.

Les trois étapes de la sculpture dynamique ( 1963)

3.

Le spatiodynamisme (1964)

4.

Arts et sciences (1961)

5.

Structure et indétermination. Formes ouvertes. Anamorphose optique et temporelle (1962)

6.

Existence et persistence. Son et vision. (1965)

7.

Le temps, l'information et l'art (1966)

8.

Les microtemps (1966)

9.

Rapports structuraux entre l'homme et la société (1967)

10.

L'expansion humaine (1967)

RÉFÉRENCES

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