article de Jeanine WARNOD paru dans LE FIGARO du 22 avril 1972
Nicolas Schöffer au milieu de ses tours métalliques mobiles et lumineuses fait penser à un Docteur Faust des temps modernes qui voudrait transformer la société en changeant son environnement. Il lui faudrait plusieurs vies pour réaliser ses projets tant ils sont vastes et monumentaux.
Son atelier, au pied de Montmartre, là où Cézanne, Signac et Marcoussis ont vécu et travaillé, offre l'aspect d'un laboratoire où des écrans, des prismes, des miroirs tournants renvoient des images variant à l'infini, projetées par des faisceaux lumineux multicolores. Lorsque Schöffer, après avoir tiré ses stores noirs, met en mouvement tous ses moteurs programmés, un spectacle éblouissant anime l'espace. Son regard s'illumine devant cet art qu'il voudrait social, à la portée de tous les publics, réconfortant, triomphant de toutes les laideurs des villes.
Ses difficultés commencent non pas au stade de l'invention, mais de la réalisation, dans ses rapports avec les pouvoirs publics et la haute finance, car la production de ses sculptures spatio-dynamiques et cybernétiques coûte cher. Il espère que sa plus récente réalisation, intitulée "Sculpture auto-mobile", dont une partie est entreposée dans son atelier, pourra circuler dans les rues de Paris en octobre prochain. Il s'agit d'une tour de 4 mètres de haut fixée sur un plateau tournant de 1m 80 posé sur une camionnette 8 CV construite spécialement pour ce transport insolite. Les conflits sociaux ont retardé la finition de la camionnette, qui devait sortir le mois prochain mais qui se trouve encore actuellement à Turin.
Schöffer a construit sa tour, Renault offre la camionnette, Denise René paie la carrosserie (Coggiola à Turin) et la sculpture auto-mobile sera conduite par le chauffeur de Schöffer (à Milan, la sculpture-automobile, SCAM1, fut conduite par le chauffeur du Centro Industria où avait lieu une grande exposition; à Paris, elle fut conduite par André Devalet, alors jeune architecte, collaborateur de Schöffer) lorsque les pouvoirs publics auront donné le feu vert. Elle sera présentée ensuite au musée Guggenheim et parcourra les rues de New York. Schöffer voudrait aussi créer une sculpture volante, mais il désespère d'y parvenir. Dans son atelier se trouve également un modèle de cabine téléphonique lumino-dynamique que l'artiste voudrait installer dans la rue, son objectif étant "d'euphoriser" les monuments les plus banals. On entre dans la cabine, aussitôt s'inscrivent sur les murs et les plafond des images paradisiaques, des horizons colorés, accompagnés de parfums odorants.
Devant les maquettes de sa tour qui se dressera à la Défense en 1976, après huit ans de démarches pour obtenir les autorisations et autant de temps pour sa réalisation, Schöffer explique son idée directrice : "Depuis la Renaissance, dit-il, l'art a toujours été tributaire du commerce ou le fait d'une minorité de créateurs dans un laboratoire. Il faut que l'art rentre dans le circuit de la vie collective afin d'éviter les dépressions nerveuses et l'agressivité d'un public traumatisé par un environnement d'où l'art est exclu. La pollution sonore et visuelle que nous subissons provoque des inhibitions. Que faire? On ne peut pas changer le système. Il faut donc introduire des éléments pour le perturber. Je veux prouver par quelques exemples que cela est possible. L'art doit se manifester à une grande échelle au même niveau que les événements sociaux, technologiques et politiques. C'est, à mon avis, plus important que la peinture de chevalet propre à décorer les murs d'un collectionneur."
Schöffer nous confie son plus fantastique projet : monter à l'Opéra de Hambourg un spectacle cybernétique expérimental programmé selon le comportement et les désirs du public. Différentes séquences se succéderont d'une façon permanente. Cinq sculptures de 6 mètres de haut se déplaceront comme des personnages, des séquences érotiques, des choeurs parlés, des films combinés avec d'autres projections composeront un spectacle exceptionnel que Libermann présentera à Hambourg le 9 février 1973 et ensuite à Paris.
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