Rapport d'étude à la Délégation aux
Arts Plastiques
Ministère de la Culture
TRANSDISCIPLINARITÉ
ET
GENÈSE DE NOUVELLES FORMES ARTISTIQUES
Jacques Sirot Sally Jane Norman
Responsable du Responsable
programme de recherche scientifique de l'étude
Novembre 1997
1. MATÉRIAUX ET
MÉTHODES
2. INTRODUCTION
- - Reconnaître le passé pour mieux
appréhender l'avenir
- - L'émergence de savoirs et techniques
hybrides
- - Évolutions/ révolutions du savoir
- - Outils et utilité de l'imaginaire
- - L'héritage des avant-gardes
3. LA TRANSDISCIPLINARITÉ :
QUELQUES FORMULES D'USAGE
- - Du ballet de cour au Gesamtkunstwerk
- - De la synthèse des arts à la
synesthésie numérique
- - Arts/ Sciences : guerre des précédents, ou
mythe de l'égalité ?
- - L'art comme instrument d'acculturation
technologique
- - L'art comme instrument de refonte sociale à
travers les nouveaux médias
- - La transdisciplinarité : ce qui échappe aux
catégories définissables
4. LES "CAS D'ÉTUDE"
- ARS ELECTRONICA CENTER
- ARTEC
- CICV
- CTI
- CYPRES
- GMD
- IRCAM
- KHM
- V2
- ZKM
5. DISCUSSION
6. CONCLUSIONS
7. ANNEXES
- I - extrait du projet initial /
questionnaire
- II - bibliographie sélective
- III - remerciements
"L'essence de la technique n'est rien de technique : c'est
pourquoi la réflexion essentielle sur la technique et
l'explication décisive avec elle doivent avoir lieu dans un
domaine qui, d'une part, soit apparenté à l'essence de
la technique et qui, d'autre part, n'en soit pas moins
foncièrement différent d'elle.
L'art est un tel domaine. A vrai dire, il l'est seulement
lorsque la méditation de l'artiste, de son côté,
ne se ferme pas à cette constellation de la
vérité que nos questions visent."
La Question de la technique
Martin Heidegger
1. MATÉRIAUX ET MÉTHODES
[sommaire]
Afin que cette étude soit autant que possible pragmatique
et programmatique, ancrée dans des pratiques actuelles
plutôt que dans un discours spéculatif, nous avons
sollicité les représentants d'une dizaine de structures
européennes susceptibles d'entrer dans un dialogue constructif
sur le sujet de la transdisciplinarité. Le choix initial se
limitait à des sites à vocation artistique,
caractérisés par une activité et une
programmation pouvant être qualifiées de
transdisciplinaires, c'est-à-dire, mettant en valeur des
interactions entre des personnes provenant de disciplines
différentes (nous avions déjà rencontré
les responsables de ces structures au moment de l'élaboration
du projet). Une partie de la recherche a pu se faire sur Internet,
les organismes sélectionnés ayant mis en place des
serveurs fournissant des descriptifs généraux de leurs
activités et de leurs principes de fonctionnement
[1].
Notre souci était d'entrer en contact avec les directeurs
et les décisionnaires qui font de ces sites des lieux
novateurs, susceptibles de nourrir une politique culturelle originale
au niveau de la formation, de la recherche, de la pédagogie
artistique. Nos échanges autour de la problématique
transdisciplinaire devaient permettre de voir comment ces personnes
ont su traduire une idéologie et une volonté
culturelles en une ligne de conduite, déterminant des actions
concrètes. Une étude de terrain de ce type paraît
fatalement "terre à terre", mais nous estimions qu'il
était urgent de décrire et de valoriser quelques bonnes
pratiques, aptes à fournir des modèles à des
responsables culturels.
Les réponses à un questionnaire,
rédigé en français et en anglais, comportant
cinq questions sur la transdisciplinarité, ont servi de point
de départ aux échanges avec des représentants de
ces lieux (cf. extrait du projet initial et questionnaire, fournis en
annexe) [2]. Des
entretiens avec nos interlocuteurs ont ensuite permis de focaliser
plus spécifiquement sur les programmes et les politiques de
recherche, d'enseignement, et de création artistiques dans ces
structures, situées dans cinq pays européens
(Allemagne, Autriche, France, Pays Bas, Royaume Uni)
[3]. Pour effectuer ces
entretiens, nous nous sommes rendus dans l'ensemble des lieux
étudiés. Ainsi, en dehors des réflexions que
nous ont livrées les représentants cités dans
les pages qui suivent, nous avons pu observer in situ les
activités menées à l'intérieur des
différentes structures. Très souvent, des contacts
informels établis avec d'autres intervenants (chercheurs,
artistes, enseignants, étudiants) ont permis de
compléter nos informations, témoignant notamment de
l'adéquation entre les projets décrits, et la
réalité des pratiques quotidiennes.
Dans le souhait de dépasser un simple inventaire, et
d'approfondir quelques pistes de réflexion sur les pratiques
transdisciplinaires, nous avons essayé d'analyser ces sites en
privilégiant les points forts qui les démarquent. Une
telle pondération des données devrait permettre de
mieux identifier les différentes démarches, et de
prendre la mesure de leur diversité. Ainsi, si
l'hétérogénéité des lieux
sollicités pour l'étude ne facilite pas les
comparaisons, elle permet en revanche d'apprécier la
multiplicité des approches et des pratiques. Corollaire
obligé : les points et les objectifs communs
transparaissent avec d'autant plus de vigueur.
Le but n'était donc pas d'effectuer une analyse
comparative, mais de réunir un nombre limité
d'expériences exemplaires. Les dimensions, les origines et les
historiques des sites étudiés, leurs vocations et leurs
degrés d'indépendance vis-à-vis des
autorités nationales et européennes, leurs moyens
financiers et leurs partenariats éventuels, leurs buts et
leurs perspectives réelles, diffèrent
considérablement. Les multiples modalités d'imbrication
avec d'autres institutions et organismes rendent quasiment impossible
une comparaison objective des ressources dont
bénéficient effectivement les structures
étudiées : pour ce faire, il faudrait pouvoir chiffrer
les contrats établis avec des industriels (missions de
recherche souvent d'ordre confidentiel), comptabiliser les effectifs
détachés d'autres structures pour des missions
officiellement qualifiées de ponctuelles (bien que la
durée de celles-ci soit parfois indéterminée),
mesurer l'apport fourni par des infrastructures extérieures
(les locaux, l'appui de secrétariats, de services de gestion
et d'administration, de serveurs et de moyens de diffusion/
publication)... Par ailleurs, ce qui peut paraître comme un
obstacle chez les uns est parfois revendiqué comme un atout
chez d'autres : la taille réduite vécue par certains
organismes comme un handicap, peut être enviée par
d'autres structures, victimes de leur lourdeur et de l'inertie qui en
résulte.
Parallèlement aux échanges entretenus avec les dix
structures "élues", nous nous sommes rendus à plusieurs
manifestations consacrées aux nouvelles formes et aux lieux
d'expérimentation artistiques. Nous avons pu suivre de
nombreuses initiatives européennes et
extra-européennes, ayant trait à l'art et aux nouvelles
technologies, permettant d'aborder sous d'autres angles la
problématique de la transdisciplinarité ; ces
informations ont enrichi et infléchi notre réflexion.
De même, nous avons consulté des études
internationales sur la place de la culture dans la
société contemporaine, notamment le rapport de la
Commission Mondiale sur la Culture et sur le Développement
[4], et le rapport
préparé pour le Conseil de l'Europe par le groupe de
travail européen sur la culture et le développement
[5].
La première partie de notre étude comporte une
introduction générale évoquant la portée
historique des liens scientifico-techniques et artistiques, suivie
d'un résumé de quelques conceptions clés de la
trandisciplinarité. La deuxième partie comporte le
corpus proprement dit, constitué par les descriptifs succincts
des dix structures permanentes étudiées. Ensuite, dans
la partie discussion, nous avons essayé de cerner les
interrogations et les préoccupations les plus
récurrentes, et de confronter les différentes visions
de la transdisciplinarité et de la situation actuelle en ce
qui concerne la création artistique. Enfin, nous avons
tenté de dégager quelques conclusions
concrètes.
___________________________________________________________________________
1] Au moment de
l'élaboration du projet initial correspondant à cette
étude, l'intégration de documents iconographiques avait
été envisagée. Au cours de cette recherche, il
s'est avéré que les données iconographiques
témoignant des oeuvres et des activités au sein des
différentes structures de recherche étudiées,
sont pour la plupart disponibles sur les serveurs Internet de ces
mêmes structures. Puisque nous visons une publication sur
Internet de ce projet, il nous a paru plus utile de présenter
le rapport sous forme d'un texte traditionnel, en y faisant figurer
les adresses électroniques des structures
étudiées. Lors de sa mise en réseau, des liens
pourront être établis avec ces sites, qui offrent
d'importants compléments d'informations textuelles et
iconographiques.
2] Le français et
l'anglais ont été les langues de travail
utilisées pour l'établissement de ce rapport. L'auteur
a assuré la traduction vers le français des
données recueillies auprès des interlocuteurs anglais,
allemands, autrichiens, et néerlandais.
3] Au cours de cette
deuxième phase, l'étude a été
recentrée sur dix "cas" en écartant quatre organismes
pour les raisons suivantes: 1] nous n'avons pas pu obtenir
suffisamment d'informations sur la structure, tandis que d'autres
organismes se sont avérés plus directement
concernés par la problématique transdisciplinaire (le
Netherlands Design Institute a ainsi été
remplacé, dans le cadre de l'étude, par la structure
rotterdamoise V2); 2] nous n'avons pas pu approfondir avec nos
interlocuteurs une discussion sur la transdisciplinarité (ce
fut le cas pour l'ACROE, bien que nos échanges sur des sujets
annexes aient beaucoup nourri la réflexion qui suit); 3]
indépendamment de ses mérites, la structure s'est
révélée plutôt conventionnelle, alors que
nous voulions focaliser l'étude sur des cas exemplaires (nous
avons ainsi été amenés à écarter
le St Louis Institut d'Informatique, à Bruxelles, et le
département infographie/ nouveaux médias de London
Guildhall University, malgré l'écoute que nous a
généreusement accordée le directeur de ce
dernier, Mike King); 4] les innovations apportées par la
structure ont pu utilement nourrir notre réflexion, sans faire
l'objet d'une étude séparée. Ce fut le cas pour
CAiiA, le Centre for Advanced Inquiry in the Interactive Arts, que
dirige Roy Ascott à l'University of Wales College, Newport,
Grande Bretagne. L'activité essentiellement on-line de CAiiA
est présentée sur son serveur; par ailleurs, nous
n'avons pu nous rendre aux séminaires ponctuels
organisés par Ascott [http://caiiamind.nsad.newport.ac.uk/].
4] Our Creative
Diversity, UNESCO, 1995.
5] In from the
Margins, Conseil de l'Europe, 1997.
2. INTRODUCTION [sommaire]
Reconnaître le passé pour mieux
appréhender l'avenir
Si le rôle de l'art est de porter un regard créatif,
critique, interrogatif, sur le monde, de piquer et d'étendre
notre imaginaire en bousculant les modes de pensée habituels,
alors il lui faut pour remplir ce rôle une dynamique
singulière. Les rapports de l'art aux courants de
pensée qui l'entourent, au monde politique et
socio-économique, à l'environnement scientifique et
technique, changent constamment. La création artistique a
toujours témoigné à sa façon des
mutations et des réorganisations culturelles. Cependant, les
changements de société impulsés par les
technologies ancrées dans l'informatique et dans les
communications semblent avoir miné notre aptitude à
saisir et à apprécier cette évolutivité
propre à la création artistique. Par conséquent,
parmi les nombreuses conceptions de l'art qui ont cours aujourd'hui,
on rencontre fréquemment deux tendances
particulièrement contestables : d'une part, pour ceux dont les
critères artistiques épousent encore ceux du
siècle dernier, l'artiste serait identifiable grâce
à son maniement du burin ou du pinceau (outils plus ou moins
modernisés par quelques métamorphoses techniques).
Cette vision est confortée par les lois d'un marché de
l'art voué à défendre des valeurs "sûres",
réifiées par l'oeuvre-objet-produit: les ventes
d'objets d'art chez Drouot ou chez Sotheby's font facilement des
émules, chez les créateurs comme chez les marchands. Au
pôle opposé de cette posture réactionnaire, on
rencontre la joyeuse bande des iconoclastes, qui voudraient amputer
la création artistique de son histoire, et aborder l'art
contemporain comme un phénomène sans
précédant. Ainsi, les messies du numérique
annoncent un monde nouveau, en rupture totale avec le
passé.
La révolution entraînée par les technologies
numériques est colossale. Rappelons toutefois que le
rapprochement et l'enchevêtrement des pensées
artistiques et scientifiques n'est point nouveau. En même
temps, il paraît urgent de nuancer une interprétation de
l'histoire qui est aujourd'hui en vogue, selon laquelle seule
l'époque de la Renaissance aurait connu une interaction entre
arts et sciences comparable à celle que nous vivons. La
volonté de voir dans cette période - certes exemplaire
- l'unique précurseur digne de la mouvance
transdisciplinarité contemporaine, trahit une lecture
biaisée de notre héritage culturel, comme il en existe
à toute époque (nos ancêtres de la Renaissance
lorgnaient avec une nostalgie excessive vers l'Antiquité). La
focale à travers laquelle nous contemplons l'histoire, et les
périodes dont nous privilégions l'analyse, constituent
à plusieurs égards un indicateur de nos besoins et de
nos aspirations, un "symptôme" des manques de notre ère.
Mais en arrêtant trop notre regard sur les bouleversements du
XVe-XVIe afin de comprendre les chamboulements
épistémologiques actuels, nous négligeons des
transformations conceptuelles plus récentes, transformations
qui sous-tendent pourtant de manière déterminante la
culture de cette fin du XXe siècle.
L'émergence de savoirs et techniques
hybrides
Pour rester dans la période dite moderne,
l'émergence des théories psychophysiologiques de la
perception et de la cognition, l'élaboration des études
biomécaniques de la morphogenèse, recherches qui font
éclater les cloisons traditionnelles entre les sciences dites
physiques et celles dites naturelles, remontent à une centaine
d'années. Si nous avions davantage mesuré l'impact de
ces thèses (restées étonnamment modernes dans
leur portée) sur l'imaginaire des avant-gardes du début
de ce siècle, ainsi que l'impact idéologique de la
naissance même de ces nouvelles sciences hybrides, nous serions
sans doute mieux armés maintenant pour discuter des rapports
arts-sciences, arts-technologies, art-société.
De même, la naissance du design industriel et l'essor des
utopies urbanistes il y a cent ans, pourraient singulièrement
éclairer les mutations aujourd'hui induites dans nos
cités par les technologies de communication
[1]. Les matériaux
et principes de construction inventés vers la fin du XIXe
engendrent une sensibilité spatiale qui leur est propre.
Parallèlement, les moyens modernes de locomotion imposent
d'autres rythmes de circulation : autant que les alliages et les
ciments, ces technologies font naître une nouvelle conception
d'espaces vivables et praticables. L'environnement spatial et
matériel de l'homme urbain est ainsi conçu comme un
système vivant, tissé de réseaux de transports
et de communications : la cité est innervée par
l'automobile, le chemin de fer métropolitain, le
téléphone, la T.S.F. Ce sont des pluridisciplinaires,
des architectes, ingénieurs et décorateurs, qui
s'adonnent à créer le nouveau monde dans sa
globalité. Les charpentes métalliques de Louis Sullivan
engendrent les premiers gratte-ciel au cours des années 1880
(chef de file de l'École de Chicago, Sullivan est un
organiciste convaincu) ; Tony Garnier jette dès 1904 les
bases de sa Cité industrielle, intégrant une
gare souterraine, un autodrome, et une piste pour des essais
aéronautiques ; la Citta nuova projetée par
Antonio Sant-Elia (1914) est "un immense chantier tumultueux, agile,
mobile, dynamique de toutes parts". [2]
Or, de nombreuses analyses contemporaines portant sur la
restructuration des pôles urbains en fonction des
télécommunications, sur l'implosion des distances
géographiques à l'ère de l'ubiquité du
signal, oublient cette transformation maintenant centenaire du tissu
urbain par les réseaux de transport et les mass-médias
naissants. Malgré les travaux pionniers d'historiens comme
Pierre Francastel (Art et technique, La genèse des formes
modernes, 1956) et Siegfried Giedion (Espace, temps,
architecture, 1941), et malgré l'importance
attribuée à l'histoire et aux avant-gardes par des
auteurs aussi influents que Paul Virilio [3],
la réflexion sur l'art aujourd'hui semble souvent
déphasée et découpée de ces analyses et
de leurs implications.
Dans la mesure où ces lacunes paraissent
particulièrement flagrantes au niveau de l'enseignement
artistique, elles font perdurer une vision anachronique de la
dynamique culturelle, et notre époque reste tristement
à la traîne de l'évolution qu'elle prétend
appréhender et élucider. Nous disposons de bons outils
pédagogiques, mais qui restent souvent mal exploités :
parmi ceux-ci, L'Art cinétique (1967) de Frank Popper,
et Art et ordinateur (1971) d'Abraham Molès,
malgré leur portée globale sur les relations entre art
et technologie, ont été longtemps identifiés aux
seuls courants esthétiques propres à l'époque de
leur parution. Avec le déclin de certains mouvements
ultérieurs qui ont momentanément conforté les
technophobes, et la reconnaissance accrue de la durabilité de
la problématique "art-technologie", on commence aujourd'hui
à corriger cette tendance (ainsi qu'en témoignent les
ré-éditions de tels ouvrages). De même, quelques
publications récentes témoignent d'approches originales
et d'une nouvelle conscience du rôle et de l'histoire de la
culture contemporaine (signalons notamment les écrits du
Finlandais Erkki Huhtamo et du Russe Lev Manovich
[4, 5]). Il est
désormais urgent d'intégrer pleinement de telles
réflexions aux cursus de l'enseignement artistique.
Evolutions/ révolutions des savoirs
Le brassage des sciences, des savoirs, existe depuis que les
sciences et les savoirs existent ; le déploiement
d'énergies aux interstices et aux interfaces de domaines
momentanément cernés provoque les refontes qui
relancent constamment notre interminable quête pour
définir nos rapports au monde. Contre la méthode
de Paul Feyerabend [6],
La Nouvelle alliance d'Ilya Prigogine et d'Isabelle Stengers
[7], ne sont que deux des
ouvrages majeurs ayant récemment plaidé pour la
fragilité catégorielle des différentes
disciplines qui, pendant des siècles, ont
représenté les savoirs considérés comme
les plus absolus et fondamentaux (la fameuse polémique
lancée par Alan Sokal aurait au moins eu le mérite de
ranimer le débat sur l'opposition classique entre les sciences
"dures" et les sciences "molles" [8]).
Ces auteurs montrent combien la pensée supposément
objective est imprégnée et déterminée par
les us et coutumes de l'histoire culturelle -
décidément, des facteurs encombrants et incertains qui,
en même temps, constituent la condition même de
l'évolution scientifique. Bruno Latour quand il revendique une
sociologie de la science [9],
comme Donna Haraway lorsqu'elle exige une mixité entre les
sciences sociales, technologiques, et biologiques
[10], plaident en faveur
de pensées plus proches d'une réalité hybride et
changeante. Selon ces auteurs, des champs d'analyse résolument
sectaires ne peuvent saisir les formes latentes de civilisation qui
bouleverseront prochainement la vie telle que nous la
connaissons.
Il est absurde d'imaginer que les percées technologiques en
train de révolutionner nos identités sociales et nos
façons de communiquer laissent miraculeusement indemnes les
anciennes frontières entre les domaines de la pensée.
Avec les disciplines elles-mêmes, constamment redéfinies
au cours de l'évolution des savoirs et la transformation des
cultures, les interférences entre disciplines, leur incidence
et leur nature, changent fatalement au cours de l'histoire. Certaines
sciences et certains métiers se trouvent rapprochés
à des périodes données, pour des raisons aussi
bien conjoncturelles que philosophiques : le barbier-chirurgien du
moyen-âge et le lunettier-astronome de la Renaissance
fournissent deux exemples de métiers rétrospectivement
qualifiables de "pluridisciplinaires", dont le rapprochement jadis
fut pourtant spontané et logique, imposé par des
impératifs bassement matériels d'équipement.
D'ici quelques siècles, nos descendants trouveront sans
doute aussi surprenants les regroupements professionnels et les
pôles de compétences que les outils du vingtième
siècle auront favorisé chez leurs utilisateurs. Dans
notre manque de recul, nous passons aujourd'hui parfois à
côté de collaborations prometteuses et inattendues entre
les professions, comme celles des architectes qui, experts de la
modélisation topologique, assistent les neurochirurgiens
chargés d'intervenir sur la plastie cranio-faciale
[11]. Or, ce genre de
rapprochement entre disciplines est révélateur de
refontes et de bouleversements conceptuels, mais aussi
réellement opératoires. De telles associations donnent
ainsi vie aux nouveaux territoires de la pensée.
Outils et utilité de l'imaginaire
Plutôt que de nous obnubiler devant les
déferlées de la technologie numérique, nous
ferions mieux de prendre conscience d'un ensemble de processus et de
révolutions qui, sur le plan des idées comme sur le
plan des techniques, ont induit de profonds changements dans notre
façon d'appréhender le monde. Outils et oeuvres ne sont
pas reliés par de simples rapports de cause à
effet ; l'expression artistique n'est jamais le simple produit
d'un déterminisme technologique. Ce sont aussi de nouvelles
façons de voir et de concevoir qui exigent la mise en place de
nouveaux outils.
L'histoire est émaillée d'exemples d'inventions
techniques demeurées en quelque sorte aveugles,
reléguées au rang des farces-attrapes, jusqu'à
ce que des changements de point de vue aient rendu intelligible leur
utilité latente. La maîtrise de l'énergie
à vapeur chez les Chinois, de mécanismes hydrauliques
complexes chez les Romains, sans application utilitaire de ces
découvertes, n'est mystérieuse que pour ceux qui
veulent voir nos artefacts techniques comme porteurs d'une sorte
d'évidence suprême, pour ceux qui veulent établir
superficiellement des liens plaqués et faussement
déterministes entre idées et instruments
[12]. Oublier que
l'éclosion des fonctionnalités de nos artefacts
dépend très souvent des bonheurs de
l'herméneutique, c'est oublier combien les pouvoirs de
l'imaginaire sous-tendent le réel que nous nous construisons.
Par voie de conséquence, c'est oublier le rôle et le
pouvoir de l'artiste.
L'héritage des avant-gardes
Le fait d'ériger en oeuvre un processus dynamique, de
dissoudre la ligne de démarcation qui sépare
l'observateur de l'objet d'art, de préconiser l'accaparement
créatif de nouveaux média par ceux qui étaient
auparavant exclus d'une activité culturelle élitiste,
de passer à des modes de création collective : ces
questions et bien d'autres ont été clairement
posées pendant les années 1910-1920 par les
constructivistes et les productivistes russes, par les
Bauhäusler allemands, par les futuristes italiens. La
reproductibilité et l'ubiquité de l'oeuvre qui
bénéficie de puissantes technologies de diffusion ont
été longuement commentées par Benjamin dans son
essai sur L'Oeuvre d'art à l'époque de sa
reproduction mécanisée (1936). Des collaborations
entre artistes et ingénieurs, soutenues par des
mécènes technico-industriels, ont été
mises en place lors des "Experiments in Art and Technology",
menées en 1968 sous l'égide de Billy Kluver des Bell
Telephone Laboratories [13].
Sans avoir attendu lInternet, des artistes comme Robert Adrian
utilisent depuis près d'une vingtaine d'années les
réseaux téléphoniques et
télévisuels pour générer des
échanges et des collaborations artistiques, bâtissant
ainsi des communautés internationales de créateurs
utilisant les technologies de communication
[14].
Il ne s'agit pas ici de se perdre dans une insoluble querelle de
dates et de précédents, mais simplement de constater
que le désarroi si souvent provoqué par l'art
contemporaine est en partie imputable à une conception trop
longtemps figée de la création artistique, de ses buts
et de ses sens. En fait, une vision obstinément ontologique,
consacrée à l'analyse formelle, voire formaliste, de
l'objet d'art, a longtemps éclipsé la question des
modes de fonctionnement et d'imbrication sociale des oeuvres, celle
de leurs rapports avec les supports qu'elles empruntent, ainsi
qu'avec les autres registres de communication que nous utilisons. Si
ces questions paraissent maintenant si brûlantes, cette urgence
est due moins à la nouveauté de leur irruption dans
l'actuel paysage artistique, qu'à la mainmise d'une
réflexion culturelle anachronique, ancrée dans les
académies et les académismes d'un siècle bien
révolu.
___________________________________________________________________________
1] Le terme "urbanisme"
figure pour la première fois dans le Bulletin de la
Société géographique de Neufchâtel, en
1910. Le terme "design" est employé dans son sens moderne
dès 1915, avec la création par W.R. Lethaby de la
"Design and Industries Association".
2] Antonio Saint-Elia,
"L'Architecture futuriste - Manifeste" (1914), pp.233-235 in
Lista (éd.), Futurisme. Manifestes - proclamatations,
documents, pp.233-234.
3] Dans l'un de ses
oeuvrages majeurs, Guerre et Cinéma 1. Logistique de la
perception (Paris, Editions de l'Etoile, 1984), Virilio accorde
un rôle important aux avant-gardes lorsqu'il trace un
parallèle entre l'évolution des techniques
cinématographiques et la naissance d'une nouvelle
sensibilité du territoire.
4] En "archéologue
des médias", Huhtamo confronte les "machines de la vision" de
nos jours à celles d'hier, dans des analyses qui s'ouvrent sur
l'évolution de la perception et de la sensibilité
esthétique. Voir http://www.urova.fi/~ttk/media/ihmiset/huhtamo/essays.html
5] Spécialiste de l'avant-garde
russe, et notamment du mouvement constructiviste, Manovich, qui est
lui-même artiste et programmateur, considère que
l'esthétique aujourd'hui est intimement identifiable à
l'outil - aux interfaces, aux logiciels. Son ouvrage sur The
Engineering of Vision from Constructivism to Computer, University
of Texas Press, est actuellement sous presse. Pour d'autres
publications, voir [http://jupiter.ucsd.edu/~ manovich]
6] Paul Feyerabend,
Against Method, Londres - New York, Verso, 1993 (1ère
éd. américaine 1975).
7] Ilya Prigogine et
Isabelle Stengers, La Nouvelle alliance, Paris, Gallimard,
1986 (1ère éd. 1979).
8] Cf. [http://weber.u.washington.edu/d09/jwalsh/sokal/october.html]
9] "...par
l'intérêt qu'elle porte aux objets et à la
construction de la vérité, (la sociologie des sciences)
s'attache d'abord au travail intellectuel, mais le
redéfinit tellement que les épistémologues n'y
reconnaissent plus leurs petits. A la place des idées, des
pensées et des esprits scientifiques, on retrouve des
pratiques, des corps, des lieux, des groupes, des instruments, des
objets, des noeuds, des réseaux. Comme les sciences cognitives
avec lesquelles elle se trouve de nombreux points communs, la
sociologie des sciences a transformé la pensée en une
pratique collective, distribuée, et située." Bruno
Latour, La Science en action, Paris, Editions La
Découverte, 1989 (1ère éd. américaine,
1987).
10] "Les sciences de la
communication et la biologie sont des constructions
réalisées à partir des objets naturels et
techniques de la connaissance, constructions dans lesquelles la
différence entre machine et organisme est complètement
floue. L'esprit, le corps, et l'outil sont intimement liés.
L'organisation matérielle "multinationale" de la production et
de la reproduction de la vie quotidienne, et l'organisation
symbolique de la production et de la reproduction de la culture et de
l'imagination, sembleraient être impliquées à un
degré égal. Les images qui nous permettaient
traditionnellement de distinguer entre la base et de la
superstructure, entre le public et le privé, entre le
matériel et l'ideal, n'ont jamais paru plus faibles." Donna
Haraway, Simians, Cyborgs and Women. The Reinvention of
Nature, Londres, Free Association Books, 1991 (1ère
éd. Routledge, 1989), p.165.
11] Nous faisons
référence à une expérience menée
par Jacques Zoller et Michel Florenzano, architectes au GAMSAU,
Marseille, en collaboration avec le neurochirurgien Lorenzo Genitori,
du Service de Neurochirurgie Pédiatrique de l'Hôpital
des enfants de la Timône, à Marseille. Cette
collaboration visait à développer des protocoles de
simulation des procédures opératoires, notamment en
faisant appel, pour l'analyse de la topologie cranio-faciale, des
techniques de sectorisation des données utilisées par
le GAMSAU. Pour des informations sur le GAMSAU, cf.
[www://gamsau.archi.fr]
12] Voir sur ce sujet
Jeanne Randolph, Psychoanalysis and Synchronized Swimming,
Toronto, XYZ Books, 1991, et plus particulièrement le
chapître "Influencing Machines. The Relationship Between Art
and Technology", pp.37-53.
13] Sur les
soirées "E.A.T.", voir Jack Burnham, Beyond Modern
Sculpture, New York, George Braziller, 1968, pp.359-363.
14] Voir Frank Popper,
L'Art à l'âge électronique (Paris,
Editions Hazan, 1993), p.133-134; Robert Adrian X, Sam Auinger,
Deep Blue, Offenes Kulturhaus, Linz, 1996.
3. LA TRANSDISCIPLINARITÉ : QUELQUES
FORMULES D'USAGE [sommaire]
Sous sa forme initiale, la proposition thématique qui a
donné lieu à ce rapport était "la
transdisciplinarité dans les arts électroniques". Bien
que l'art contemporain soit intimement lié aux techniques et
aux technologies électroniques, nous avons trouvé cette
appellation trop restrictive pour désigner le vaste champ
herméneutique dont dépend l'activité
créatrice. Dans notre étude, nous avons voulu
éclairer les démarches de quelques organismes qui
cherchent à promouvoir la création artistique en
favorisant la réalisation d'oeuvres, mais surtout en
instaurant et en maintenant un débat sur la place de l'art
dans la société d'aujourd'hui. Les organismes
pressentis nous ont paru moins préoccupés par un
fonctionnement de type "productiviste", où leur
finalité serait identifiable aux oeuvres
réalisées, que par la nécessité de
ranimer constamment le questionnement épistémologique
qui conditionne l'émergence de nouvelles formes artistiques.
Le titre définitif de l'étude se veut un reflet de
cette préoccupation.
Concernant la "transdisciplinarité", terme couramment
employé en français depuis une vingtaine
d'années, son étymologie le rend facilement
compréhensible dans beaucoup de langues, même si son
emploi est moins habituel en dehors des régions francophones.
Ainsi, par exemple, les anglophones ont plutôt tendance
à parler de l'"inter-", de la "pluri-", et de la "multi-"
disciplinarité. Mais à la différence de la
notion d'une multiplicité de disciplines,
suggérée par la "pluri-" et la
"multi-"disciplinarité, et à celle d'une imbrication de
disciplines, suggérée par
l'"inter"-disciplinarité, le préfixe "trans" introduit
le sens de "au-delà de" (ex. transalpin), "à travers"
(ex. transpercer), et "qui marque le passage ou le changement" (ex.
transition, transformation). Lorsque nous parlons de
"transdisciplinarité", nous privilégions ces
caractéristiques de transversalité et de transcendance,
estimant que la rencontre synergique entre disciplines est une
activité à la fois transformatrice, et formatrice d'un
nouveau champ de recherche.
A force de trop étendre l'aire d'application d'un mot,
on le déforme et le vide de sens ; inversement, lorsqu'on
en resserre trop l'usage, on se prive des zones de contamination qui
font vivre un mot en lui permettant d'évoluer. Au risque d'un
rigorisme stérile, nous avons préféré
celui d'une ouverture sans doute hasardeuse, mais, nous
l'espérons, plus apte à tenir compte de
démarches artistiques, dynamiques et plurielles par
excellence.
Du ballet de cour au Gesamtkunstwerk
La "transdisciplinarité" se prête à des
définitions et des interprétations multiples. Pour
certaines personnes, elle désigne avant tout la
synthèse des arts, principe qui sous-tend des formes
artistiques parfois anciennes : le ballet de cour, au XVIe,
était la création commune du poète, du musicien,
du peintre du roi. Ce principe a surtout été rendu
célèbre par le Gesamtkunstwerk auquel
rêvait Wagner, bien que la portée de l'esthétique
wagnérienne ait été généralement
abordée de façon caricaturale [1].
En gros, selon l'idéal de la synthèse des arts, est
transdisciplinaire ce qui relève d'une collaboration entre
différentes disciplines artistiques : musique, danse,
arts littéraires, arts plastiques, arts des lumières,
arts olfactifs [2]... Dans
ce contexte, la création transdisciplinaire se résume
parfois à un savant casting, la qualité de l'oeuvre
artistique étant garantie par la réputation des
collaborateurs. Ce principe a cependant engendré quelques
réalisations majeures, notamment les productions des Ballets
russes et suédois au début du siècle,
l'expérimentation scénique menée au cours des
années soixante par John Cage, David Tudor, Merce Cunningham,
et Jasper Johns, voire plus récemment des collaborations
telles celle de Phil Glass, Bob Wilson, et Lucinda Childs pour
Einstein on the Beach [3].
Cette interprétation de la transdisciplinarité en tant
que principe essentiel du Gesamtkunstwerk est loin
d'être caduque. Lors des entretiens effectués pour cette
étude, nombre de nos interlocuteurs ont vu dans des
échanges et des confrontations entre différentes
disciplines artistiques un foyer unique et privilégié
pour la création contemporaine.
De la synthèse des arts à la
synesthésie numérique
Le rève de la synthèse des arts a été
une force motrice au tournant du siècle chez les symbolistes,
les orphistes, et d'autres artistes plus ou moins mystiques qui,
à l'instar de Kandinsky, cherchaient à établir
des équivalences et une nouvelle cohérence
sensorielles. Or, ce rêve synesthésique, enraciné
dans des recherches psychophysiologiques que nous avons tendance
à oublier, renaît étrangement aujourd'hui
à travers les recherches de pointe menées sur la
simulation et la stimulation sensorielles, sur les différentes
modalités perceptives et leurs interactions. La course vers
des "réalités virtuelles", des mondes multisensoriels
fabriqués avec les technologies numériques, a
effectivement relancé des questions essentielles sur le
fonctionnement de nos organes de perception. Ainsi, ces nouvelles
technologies ont a leur tour et à leur manière
réveillé le débat sur la synesthésie, sur
la synthèse et la fusion sensorielles, sur l'oeuvre d'art
total(e), sur une transdisciplinarité qui impliquerait la mise
en commun des arts visuels, sonores, tactiles, olfactifs, bref les
saveurs dont dépendent notre savoir (rappelons
la parenté étymologique de ces deux termes).
Plusieurs manifestations culturelles récentes
témoignent de cette mouvance : les Rencontres pour ouvrir
le XXIe siècle, organisées tous les deux ans comme
un laboratoire d'idées par Mario Borillo et Anne Sauvageot
à FAUST (Forum des Arts de l'Univers scientifique et
technique, salon biennal toulousain), ont accueilli en 1994 une
série de débats consacrés aux Cinq Sens de la
création [4].
La création et la cognition, le médium olfactif et
gustatif, l'ouïe, le toucher, la vision, ont été
abordés sous l'angle physiologique, mais également sous
celui de leurs simulations et de leurs représentations dans le
cyberespace. De même, une série de rencontres
programmées sur une période de quatre ans par la Kunst-
und Auststellungshalle, Bonn, sur L'Avenir des sens (The
Future of the Senses), a promu divers échanges
transdisciplinaires, en regroupant des recherches portant sur les
modalités sensorielles de perception et d'expression
[5].
Il est révélateur d'observer cette refocalisation
sur la combinatoire sensorielle à la lumière des
écrits des grands scientifiques de la fin du siècle
dernier, "transdisciplinaires" par excellence : la mise en rapport
des fonctions physiques et physiologiques par Hermann von Helmholtz
et par Gustav Fechner (créateur du terme "psychophysique") a
eu une influence considérable sur l'évolution des
avant-gardes artistiques [6].
Selon l'empiriste Helmholtz (qui passe pour un
hérétique à une période dominée
par la philosophie des nativistes), l'artiste est à la fois
créateur de sens et constructeur actif de nos sens. Helmholtz
estime qu'il a pour mission d'inventer des formes
sensibles marquantes ; c'est lui en grande partie qui
bâtit et enrichit notre expérience sensorielle du monde.
Cette conception de l'artiste en tant qu'architecte de la perception
paraît d'autant plus pertinente aujourd'hui, lorsque l'on
considère l'oeuvre des ingénieurs développant
des interfaces et des dispositifs qui nous font découvrir des
"mondes nouveaux", en nous faisant éprouver des
phénomènes sensoriels dénués de toute
référence aux phénomènes
"naturels".
Arts/Sciences : guerre des précédents, ou
mythe de l'égalité ?
Pour de nombreuses personnes, la transdisciplinarité
désignerait avant tout la rencontre entre disciplines
artistiques d'un côté, scientifiques de l'autre. Les
arts et les sciences sont alors vus comme des forces vives et
foncièrement différentes, dont les
spécificités sont éventuellement à tester
et à éprouver dans le cadre de confrontations qui ne
peuvent être que d'ordre conceptuel. D'aucuns accordent
à l'art le statut d'une mystérieuse pré-science,
d'un éclaireur de nouveaux modes de penser, voire d'un
instigateur des "modifications de paradigmes" (les "paradigm shifts"
décrits par Thomas Kuhn [7]).
A l'inverse, plutôt que de présenter l'art comme un
précurseur des évolutions de la pensée, d'autres
le voient comme le fidèle suivant du scientifique
révolutionnaire : la tâche de l'artiste serait
alors d'illustrer et d'assurer la vulgarisation de nouveaux
modèles conceptuels, dont il faciliterait l'assimilation en en
fournissant des "traductions" sensibles et sensorielles. Globalement,
ce recours à la science en tant que justification du processus
et du sens artistiques revient à ce que Pierre Boulez appelle
un "scientisme comme mysticisme de remplacement" : "on s'en remet
pour les choses essentielles, à certaines
propriétés numériques en lesquelles en place sa
foi : ce qui est un moyen commode d'éviter le doute
individuel. D'une façon plus sophistiquée, voire plus
perverse, on amplifie certains aspecs de la pensée musicale
liée aux ciences pour dissimuler les difficultés du
choix esthétique et, soit les oublier, soit les
assujettir." [8]
L'établissement de rapports hiérarchiques entre arts
et sciences est considéré comme inacceptable par
certains auteurs, qui revendiquent, souvent de manière
superficielle et peu réaliste, que les disciplines artistiques
et scientifiques soient mises sur un pied d'égalité.
Or, paradoxalement, ces défenseurs d'une parité entre
disciplines sont ainsi amenés à remettre au goût
du jour la bonne vieille recette des têtes d'affiche à
la Diaghilev : au lieu de réunir un Satie, un Picasso, un
Massine pour créer une oeuvre, ils associeraient
naïvement tel plasticien oeuvrant sur des logiques floues, tel
physicien du chaos, et tel
philosophe-herméneute-spécialiste des nouvelles
technologies, chargé de bien expliquer et remballer l'ensemble
oeuvre/ enveloppe théorique justificatrice. Nous ne voulons
pas déprécier les mérites de tentatives et
d'expériences parfois porteuses - bien sûr, il peut
être salutaire de réunir les meilleurs de ce monde -
mais simplement de souligner les dangers inhérents aux
mariages forcés et aux collaborations expéditivement
plaquées.
L'art comme instrument d'acculturation
technologique
La transdisciplinarité est parfois considérée
comme désignant une symbiose complexe entre art et
technologie, se produisant dans les limbes où se joignent la
conception et la réalisation des oeuvres. L'artiste,
constamment à la recherche de nouvelles voies d'expression,
s'empare des outils, des techniques, des machines mis au point par le
monde scientifique et industriel. Ses oeuvres parviennent à
une démystification, ou du moins à un
détournement ludique, cathartique, de ces technologies. Ainsi,
l'art agit comme une force culturelle importante, puisqu'elle est la
seule force apte à gagner les hommes aux causes de la
mécanisation, de la technologisation (cette attitude se
rapproche de celle des défenseurs d'un art "illustrateur" de
la science).
En suivant la logique de cette vision jusqu'au bout, la
volonté créative de l'artiste risque de se trouver
subvertie, exploitée pour répondre aux besoins d'une
propagande pro-machinique, pour entreprendre une démarche de
séduction et de "vente" des nouveaux acquis technologiques.
L'art qui s'empare trop allègrement des derniers outils se
trouve ainsi réduit à l'état d'un
démonstrateur de leurs prouesses, l'oeuvre se résume au
tour de piste d'une invention vite obsolète. L'art n'est plus
que la parade des modes de la saison technique qui s'annonce.
Là où sa raison d'être est identifiable aux
outils qu'il emprunte, l'acte artistique devient une gesticulation
commerciale mal maquillée, vidée
d'intentionnalité créative.
L'art comme instrument de refonte sociale à travers
les nouveaux médias
Selon une approche qui se dessine aujourd'hui à la pointe
de l'activité artistique et du développement
technologique, la seule énergie transdisciplinaire et
transversale pouvant avoir un sens dans le contexte contemporain,
serait celle qui naît des médias et des réseaux
de communication. Ces technologies nous ouvrent de nouvelles voies
pour des échanges, pour l'apprentissage, pour la circulation
des informations, nous permettant ainsi d'outrepasser et de
court-circuiter les instances et les institutions traditionnellement
gardiennes du savoir, autrefois émettrices, grâce
à cette prérogative, des seuls discours
informés.
En revanche, le retraçage actuel des circuits du savoir
serait propice à une refonte et une reconstruction
d'identités socio-culturelles sur des bases qui ne
dépendraient plus des anciennes structures de la cité.
Pour quelques médiologues se référant à
Gutenberg, à MacLuhan, aux radios libres, à la
télévision câblée, à Internet, la
tâche de l'artiste serait d'investir les moyens de
communication qui sont en train de se mettre en place, et d'oeuvrer
afin d'entretenir leur dynamique propre, leur potentiel socialement
refondateur. L'artiste interroge, subvertit, détourne les
discours aux relents normatifs et réactionnaires, qui
risqueraient de canaliser, voire d'étouffer, la liberté
d'expression propre aux nouveaux médias. Dans ce cas, l'art
véhiculé par les nouvelles technologies releverait
avant tout d'une stratégie sociale, visant à instaurer
une prise de conscience du pouvoir de celles-ci, et à
promouvoir leur exploitation créative. Cette vision vire
parfois dans des dérives utopistes bien connues : tout le
monde deviendrait écrivain grâce à la plume (ou
au traitement de texte), tout le monde deviendrait musicien
grâce à la radio libre (ou au synthétiseur), tout
le monde deviendrait réalisateur grâce au VHS, tout le
monde deviendrait artiste multimédia grâce à
Macromind Director...
Entre la quête de l'épanouissement créatif de
l'individu, et la consécration d'un Art aux allures
élitistes, il est souvent difficile de faire la part des
choses. Ce débat sur la définition et le rôle de
l'art à travers les nouvelles technologies, sur cette forme
bien particulière de la transdisciplinarité qui
implique l'appropriation créative des médias à
des fins socioculturelles, est au coeur de l'action menée
aujourd'hui par de nombreux organismes de recherche
artistique.
La transdisciplinarité : ce qui échappe aux
catégories définissables
Enfin, la transdisciplinarité peut être
considérée comme la caractéristique essentielle
de toute activité artistique, le propre de cette
activité étant de frayer des chemins de la
pensée créatrice au-delà des disciplines
existantes. Certaines personnes interrogées sur le sens de ce
terme y voient une leurre, un terme alibi employé par les
institutions afin de désigner, donnant ainsi l'impression de
maîtriser, voire de connaître, ce qu'elles ne parviennent
pas à décrire autrement. Selon l'artiste irlandais
Heath Bunting, la transdisciplinarité correspondrait à
"une tentative de la part des institutions établies, ne
voulant pas se laisser distancer par les "nouveaux"
développements dans le monde de la création, pour
coloniser ces mêmes développements"
[9].
José Bragança de Miranda, théoricien culturel
et professeur en sciences de la communication à
l'Université nouvelle de Lisbonne, voit également ce
terme comme une simple tactique verbale, une convenance
langagière, qui prétendrait qu'il suffit de nommer un
problème pour le régler. D'après Bragança
de Miranda : "la transdisciplinarité chercherait à
maintenir en vie quelque chose qui est déjà mort, et
qui mérite bien de l'être. Les disciplines ne survivent
que sous des formes spectrales, bien qu'elles continuent à
fonctionner, à être opérantes, grâce
à des ruses de ce type." [10]
Jacques Sauvageot préférerait au terme de
"transdisciplinarité" celui de "transversalité", qui
"implique davantage l'idée d'un champ d'action et de
réflexion, qui en recoupe d'autres tout en étant
spécifique (ce qui fait moins penser à un
agrégat, à une accumulation, que l'idée de
transdisciplinarité)". Par ailleurs, Sauvageot a
questionné la pertinence de l'expression "nouvelles formes
artistiques" : "il y a certes de nouveaux outils, mais je ne suis
pas certain qu'il faille en déduire qu'ils sont à
l'origine de "nouvelles formes artistiques" (l'imprimerie n'a pas
fait apparaître le livre!)." [11]
Pour d'autres personnes encore, la transdisciplinarités
désignerait une tendance manifeste aussi bien dans le
croisement de l'art et des mathématiques lors de la
Renaissance, que dans celui de l'art et des mass médias au
vingtième siècle, à savoir la tendance propre
à l'art à germer dans les zones fertiles et
indéfinissables, où croisent différents modes de
pensées. La rencontre entre l'art et les disciplines
scientifiques nées de nos dernières machines à
calculer (la robotique, la vie artificielle, la réalité
virtuelle...), ne ferait que traduire, dans l'époque
contemporaine, cette mobilité constitutive de la pensée
créatrice. Finalement, serait transdisciplinaire ce qui est
par définition inclassable, interstitiel, hors
catégorie, heuristique et librement prospectif.
* * *
Au cours de cette recherche, nous avons rencontré des
conceptions très différentes de la
transdisciplinarité : d'un côté, il existe une
version on-line d'une très officielle "Charte de la
transdisciplinarité" [11]; de
l'autre côté, on rencontre fréquemment des refus
catégoriques de ce terme. Paradoxalement, ces refus sont
parfois motivés par des revendications qui recoupent
étrangement celles formulées par les défenseurs
de ce même terme [12].
Sans vouloir le galvauder, nous avons estimé que les enjeux
d'un large débat sur les formes artistiques émergeantes
dépassaient ceux relevant d'une seule dispute de
terminologie ; pour cette raison, les acceptions de la
transdisciplinarité discutées ci-après sont
nombreuses et, parfois, difficiles à concilier. La
transdisciplinarité est une notion polysémique par
excellence ; c'est là son atout et sa faiblesse. Cette
étude cherche à déceler quelques-unes des
interprétations de ce terme chez des praticiens, des
théoriciens, et des décideurs culturels, et à
cerner leurs implications en ce qui concerne la genèse de
nouvelles formes artistiques. Avant tout, nous avons voulu que la
transdisciplinarité serve de point de départ à
un dialogue sur le rôle et la place de l'art, dans une
société profondément transformée par les
technologies de l'information et de la communication.
___________________________________________________________________________
1] Pour une étude de
l'esthétique wagnérienne et de ses implications
historiques et actuelles, cf. L'Oeuvre d'art total,
études réunies par Denis Bablet, coordonnées et
présentées par Elie Konigson, Paris, Editions du CNRS,
coll. Arts du spectacle, 1995.
Si certaines personnes voient aujourd'hui dans l'idéal
wagnérien une force esthétique qui demeure valable,
d'autres interrogent sa pertinence pour l'artiste contemporain.
Jacques Sauvageot, directeur de l'Ecole régionale des
beaux-arts de Rennes, est de ceux-là : "En quoi la
synthèse des disciplines peut-elle relever du projet
artistique autrement que par la résurgence du projet de
l'"oeuvre globale" ou "totale", qui est un peu de l'ordre du monstre
de Loch Ness, ou d'une idéologie un peu romantique?"
(réponse à notre questionnaire).
2] Paul Fort, futur
directeur du Théâtre de lOeuvre, met en
scène en 1891 le Cantique des cantiques, où
sons, lumières et parfums sont censés créer des
harmonies synesthésistes.
3] Voir notre article,
"Danse et arts plastiques. Synergie véritable, exploration
multimédia ou simple gadget?", in
Transpositions. Hypothèses sur le mouvement, Marne la
Vallée, Centre d'art contemporain, 1993.
4] Mario Borillo et Anne
Sauvageot (directeurs des rencontres à Faust, ainsi que de
l'édition des actes), Les Cinq sens des la création.
Art, technologie et sensorialité, Seyssel, Champ Vallon
1996.
5] Cf. http://www.kah-bonn.de/i/forume.htm
6] Helmholtz a notamment
inspiré les artistes russes, qui voyait dans la
capacité de modeler la conscience et la sensibilité une
mission prométhéenne. Pour une étude des
relations entre les théories scientifiques et l'avant-garde du
début du siècle, voir Linda Dalrymple Henderson, The
Fourth Dimension and Non-Euclidean Geometry in Modern Art,
Princeton, New Jersey, Princeton University Press, 1983.
7] La Structure des
révolutions scientifiques, Paris, Flammarion, 1972
(1ère éd. américaine, 1962) : "...l'historien
des sciences peut être tenté de s'écrier que
quand les paradigmes changent, le monde lui-même change.
Guidés par un nouveau paradigme, les savants adoptent de
nouveaux instruments et leurs regards s'orientent dans une direction
nouvelle. Fait encore plus important, durant les révolutions,
les scientifiques s'aperçoivent des choses neuves, des choses
différentes, alors qu'ils étudient avec des instruments
familiers des questions qu'ils avaient déjà
examinées." p.136
8] Pierre Boulez, "Donc en
remet en question" (1974), pp.115-124 in Recherche et
création. Vers de nouveaux territoires, Paris, IRCAM/
Centre Georges-Pompidou, 1992, p.118.
9] Bunting a répondu
ainsi au questionnaire diffusé auprès de nombreux
individus, comme auprès des institutions ciblées, au
moment du lancement de cette étude.
10] Réponses
fournies au questionnaire.
11] Cette charte a
été rédigée par Lima de Freitas, Edgar
Morin et Basarab Nicolescu à la suite du Premier
Congrès Mondial de la Transdisciplinarité, Convento da
Arrabida, Portugal, en novembre 1994 [http://perso.club-internet.fr/nicol/ciret/chartfr.htm].
Parmi les travaux élaborés à l'occasion de ce
même congrès, cf. Anthony Judge, "Reflections on
Organization of Transdisciplinary Conferences. Challenges for the
Future" [http://www.uia.org.uiadocs/transcnf.htm].
12] Lors des nos
entretiens, Graham Harwood (ARTEC) a vigoureusement
dénoncé toute notion de "transdisciplinarité" :
ce terme implique la constitution préalable de disciplines, de
domaines de spécialisation, alors que de tels domaines
renforceraient les pratiques culturelles exclusivistes contre
lesquelles cet artiste s'engage. Plutôt qu'un monde de
création transdisciplinaire, Harwood revendique un monde de
création "inclusive", où l'expérimentation
artistique s'ouvrirait à des personnes
généralement exclues de ce secteur
d'activité.
4. LES "CAS D'ÉTUDE"
[sommaire]
Ars Electronica Center [section
4] [sommaire]
Linz
http://www.aec.at
L'Ars Electronica Center ne peut être
considéré tout simplement comme un centre de
compétences culturelles. Si notre définition de la
culture embrasse l'évolution technologique, alors le Centre
constitue lui-même l'un des projets artistiques de cette
culture. Par conséquent, ce projet a toutes les
qualités d'un "travail en cours" ("work in progress"),
à la fois en ce qui concerne sa capacité
d'intégration, et en ce qui concerne sa compatibilité
avec les intérêts du grand public. En même temps,
un projet aussi exposé aux influences du changement et de
l'innovation a besoin d'une identité forte, pour qu'il puisse
transcender l'ambiance de techno-chic et les excès de langage
qui entourent les projets éphémères. Pour ces
raisons, l'Ars Electronica Center ne peut se contenter d'être
une simple collection ou une galerie, mais doit se positionner comme
un partenaire, une infrastructure, un initiateur. Le Centre doit
forger lui-même sa raison d'être, en créant un
environnement fertil.
Mais alors, qu'est-ce qui différencie ce Centre, ce
"musée de l'avenir", des innombrables autres lieux qui font
aujourd'hui régulièrement l'objet de campagnes
publicitaires vigoureuses de la part de l'industrie de l'informatique
et des technologies de l'information ? Au fond, la différence
réside dans le fait que le contenu de ce "musée" n'a
pas été conçu par les fabricants de produits, ni
par les développeurs de logiciels. Au contraire, c'est le
résultat d'une approche et d'une motivation de type
essentiellement artistique.
L'Ars Electronica Center cherche à développer une
sorte de champ magnétique, non seulement pour attirer à
Linz des experts internationaux toujours plus nombreux,
représentant une gamme toujours plus étendue de
secteurs, mais également des gens curieux, portés par
l'expérimentation, des gens créatifs, et cela
indépendamment de leurs formations. Nous pourrons ainsi
créer un pool d'individus compétents,
intéressés, novateurs, qui se "laisseront aller" avec
l'attraction gravitationnelle du Centre, physiquement mais
également sur le plan de leurs idées."
Gerfried Stocker [1]
Créé en 1979 à Linz par la Brucknerhaus et la
télévision régionale de Haute-Autriche (l'ORF),
le festival Ars Electronica était à l'époque la
seule manifestation annuelle vouée aux nouvelles formes d'art
électronique [2].
Lieu de monstration d'oeuvres, de débats (une
conférence de deux jours rallie autour d'un axe
thématique fort des intervenants de nombreuses disciplines),
et de consécration de travaux pionniers employant les nouveaux
médias (le "Prix Ars Electronica", créé en 1987
par l'ORF), Ars Electronica figure depuis longtemps comme un
événement de référence dans le monde de
l'art contemporain. Lors de son édition 1996, Linz comme
capitale culturelle européenne des arts électroniques a
connu un nouveau tournant, avec l'inauguration de l'Ars Electronica
Center, "musée du futur". En se dotant d'un lieu permanent
pouvant fonctionner à la fois comme une vitrine et comme un
site de création d'oeuvres, l'équipe de Linz associe
à ses activités culturelles un impressionnant
consortium industriel et économique (on y trouve Digital
Equipment Osterreich AG, Ericsson Austria, Hewlett-Packard, Microsoft
Austria, Siemens Nixdorf, Silicon Graphics Osterreich...), tout en
impliquant davantage ses partenaires institutionnels. En offrant
à ses visiteurs un lieu d'initiation aux nouvelles
technologies, le Centre remplit une mission pédagogique
constante. Par conséquent, le festival, qui mobilisait chaque
année pendant une durée relativement courte (une
semaine environ) un public international essentiellement
composé d'initiés, s'inscrit aujourd'hui dans le cadre
d'une mission culturelle plus large, qui veut dorénavant
toucher chacun des citoyens.
Les cinq niveaux du bâtiment de l'Ars Electronica Center
remplissent des fonctions précises : la CAVE
[3], au sous-sol, est le
noyau de la partie consacrée aux "réalités
virtuelles". L'étage permettant d'accueillir les visiteurs
(Login Area), celui consacré à des simulations
de différents aspects de la ville de Linz (Cyber City),
l'étage voué aux réseaux (Knowledge Net),
et enfin le cybercafé qui surplombe le Centre et le Danube
(Sky Medialoft), constituent un ensemble cohérent et
attractif, sur le plan architectural comme sur le plan conceptuel. A
l'éclectisme du Festival Ars Electronica, haut lieu d'une
culture "de pointe", l'AEC répond et rémédie en
attirant un tout autre public - des familles, des groupes scolaires,
des étudiants. Ceux qui se sentaient auparavant quelque peu en
marge du Festival, parfois vécu comme une fête
organisée pour et par l'élite artistique
internationale, s'identifient volontiers aujourd'hui à ce
nouveau pôle culturel, jalon unique et prestigieux dans le
paysage européen.
Élargir, approfondir, sans affaiblir...
Directeur artistique du festival Ars Electronica, directeur
également de l'Ars Electronica Center, Gerfried Stocker, notre
interlocuteur à Linz, défend vigoureusement le principe
de la transdisciplinarité, principe qui recèle selon
lui une notion de "transfert" de connaissances, de transfert de
points de vue entre différentes disciplines. Ingénieur
de formation, fondateur d'une équipe d'artistes travaillant
sur des projets faisant appel à l'interactivité,
à la robotique, aux télécommunications, Stocker
voit dans la rencontre de différentes disciplines le seul lieu
d'une véritable expérimentation artistique
contemporaine et ouverte sur l'avenir. Sous-titré "festival
pour l'art, la science, et la société", le Festival Ars
Electronica reflète depuis ses origines une volonté de
forger une nouvelle identité culturelle en
décloisonnant les disciplines. Grâce à
l'ouverture du Centre, cette volonté peut désormais
s'exprimer à travers des activités durables.
D'après Stocker, de nombreux artistes voulant aujourd'hui
se rapprocher de la communauté scientifique partent de
prémisses erronées : moins que par l'instauration d'une
réelle coopération, ils seraient motivés par
l'opportunité d'améliorer leur accès à
des technologies de pointe. Or, étant donné la
complexité et la puissance de ces technologies, de tels
artistes se trompent en supposant qu'ils puissent créer des
oeuvres en tant que "donneurs d'ordres" aux
ingénieurs-exécutants qui maîtrisent les outils,
à l'instar des sculpteurs qui autrefois commandaient aux
métallurgistes leurs moulures de bronze. Pour que leurs
exigences soient compréhensibles dans le monde technologique
actuel, il faut que les artistes connaissent intimement les
ressources qu'ils souhaitent employer, au niveau des concepts qui les
sous-tendent, puis au niveau des supports que leurs oeuvres,
engendrées grâce aux nouveaux outils, pourront
éventuellement emprunter. Il faut donc créer les bases
qui permettent de bâtir des modèles coopératifs
originaux. Les projets soumis au Centre sont déjà
issues de la réflexion menée par une équipe
hétéroclite (réunissant des compétences
artistiques, scientifico-techniques, théoriques). Les
objectifs du projet, et ses enjeux pour les acteurs qui s'y
rejoignent, doivent être clairement explicités
d'emblée. En imposant cette démarche aux personnes qui
recherchent des infrastructures susceptibles d'accueillir leurs
recherches, on évite les regroupements hâtifs de
représentants de domaines différents, constitués
dans l'espoir que des projets communs émergent
spontanément de la rencontre (effectivement, de tels
regroupements ont tendance à dégénérer en
de simples réunions mondaines). Ainsi, le Centre devient plus
facilement le destinataire de projets qui sont en accord avec sa
ligne conductrice.
A l'heure où certains industriels voudraient séduire
un public désenchanté par le monde mercantiliste, en
passant commande à des artistes pour rendre leurs technologies
porteuses de l'Art et de la Culture, le souci de l'Ars Electronica
Center est de créer un cadre d'investigation réellement
transdisciplinaire, où l'oeuvre artistique est porteuse
d'énergies provenant d'un transfert et une transformation de
connaissances diverses. Cela exige également une
évolution des idées de la part des autorités
culturelles qui soutiennent le Centre, longtemps habitué
à des alliances plus simples et superficielles (elles
financaient l'artiste, leurs homologues industriels devant fournir
les équipements techniques permettant la réalisation de
ses oeuvres). Stocker s'efforce d'expliquer à ses partenaires
combien les nouveaux outils infléchissent en amont les
processus de création artistique, et combien leur utilisation
à des fins esthétiques exige par conséquent
l'élaboration de nouvelles modalités de travail entre
artistes et scientifiques / techniciens.
Cette cohabitation n'est pas nécessairement harmonieuse :
au contraire, c'est souvent dans les zones de conflit que se
profilent les apories les plus porteuses à long terme. Si le
Centre recherche avant tout des intervenants prêts à
quitter la sécurité d'une discipline bien
maîtrisée pour se confronter à des modes de
pensée étranger aux leurs, Stocker insiste sur le fait
que toute notion de réussite ou d'échec, en ce qui
concerne une production artistique, est nulle et non avenue dans ce
contexte de risque assumé. Ici encore, les écueils et
les "ratés" peuvent s'avérer à la longue plus
significatifs pour une réflexion esthétique, que les
réalisations couronnées de succès. Là se
trouve l'un des paradoxes qui résulte des évolutions
culturelles à Linz : la notoriété d'un Festival
international, dopé par la compétition instaurée
autour de ses "Oscars numériques", a fini par conduire
à l'établissement d'un lieu de recherche n'ayant de
sens que si cette recherche reste en dehors de toute
considération de type concurrentiel. Ce n'est pas dit pour
jeter l'anathème sur le Festival, ni sur ses Prix : au
contraire, leur valorisation d'un nouveau domaine d'activité
artistique a catalysé l'évolution des arts
électroniques, au point justement de nécessiter et
justifier la mise en place d'infrastructures fixes pour leur
développement futur.
Mais en voulant reporter l'attention sur les processus collectifs
de genèse et d'échange qui sous-tendent une
création transdisciplinaire, tout en refusant de porter un
jugement de valeur sur le "produit" artistique qui en résulte,
Stocker sait qu'il se heurte aux défenseurs de traditions
culturelles bâties autour de l'artiste individuel et de
l'oeuvre-objet (voire l'oeuvre-objet-marchandise). Par ailleurs, la
notoriété dont bénéficie "l'oeuvre
réussie", sa consécration par un prix international,
peut gagner plus facilement le soutien de sponsors traditionnalistes
dans leurs conceptions artistiques, qu'un laboratoire
d'expérimentation aux "résultats" obscurs, voire
invisibles. Stocker essaie d'éviter tout compromis, insistant
sur le fait que ceux qui sont animés par une véritable
mission culturelle sont ceux qui acceptent d'accorder des moyens
là où ils n'ont aucune certitude de "retour sur
investissement" à court ou à moyen terme.
Fidéliser le grand public
Le pari audacieux de l'équipe de l'AEC - dont Hannes
Leopoldseder et Christine Schöpf, qui ont joué un
rôle majeur depuis les premières années d'Ars
Electronica - consiste à revendiquer un lieu de recherche et
de création radicalement ouvert, où les
expériences peuvent être menées à l'abri
des critères culturels d'une ère dépassée
mais malheureusement tenace. En même temps, le Centre doit
être à l'écoute de ses partenaires, puisqu'il ne
peut fonctionner que grâce à de solides appuis
institutionnels et industriels. Pour son équipe de direction,
l'atout principal de l'AEC, qui lui permet de concilier ces
tâches apparemment contradictoires, est son impact
auprès du grand public, et sa mission déclarée
en faveur du développement de nouveaux moyens
éducatifs. Il accueille régulièrement des
groupes scolaires, initiant ainsi les jeunes mais également
leurs enseignants au potentiel informationnel et artistique des
outils technologiques. En privilégiant l'accès aux
enfants, ce "Musée du futur" assume clairement ses
responsabilités envers les citoyens de demain.
Son succès auprès du jeune public - les enfants
naviguent aussi facilement dans la "Cyber City" simulant la ville et
les environs de Linz, que dans les algorithmes
génétiques qui animent certaines modélisations
de "réalités virtuelles" au sous-sol - constitue un
argument fort auprès de ses sponsors. Selon Stocker, la
notoriété du Centre est telle que ces derniers se
contentent de s'afficher comme ses partenaires, ne cherchent
nullement à influer sa politique. L'équipe peut agir
plutôt librement, à condition que sa mission publique
soit respectée.
Pour Jutta Schmiederer, productrice du Festival Arts Electronica,
la possibilité d'accueillir des projets artistiques à
Linz tout au long de l'année donne au Festival une nouvelle
envergure, le reliant davantage au tissu local. Il sert de vitrine
planétaire aux réalisations du Centre,
récompensant doublement les efforts investis par ses
partenaires industriels et institutionnels. Schmiederer et Stocker
reconnaissent l'importance des manifestations ponctuelles
consacrées aux nouvelles formes artistiques, qui offrent
à la communauté internationale des occasions pour
présenter et discuter des dernières recherches, tout en
considérant qu'il est temps d'étendre et consolider le
réseau de lieux fixes dotés des infrastructures qui
permettent l'élaboration de ces travaux. Une tension vitale
est ainsi maintenue entre le Festival et le Centre Ars Electronica,
entre Linz et les autres hauts lieux de la culture
électronique (Karlsruhe, Shinjuku, Boston, Banff...). La
possibilité d'organiser la manifestation annuelle en oeuvrant
en amont grâce aux infrastructures propres au Centre - son
serveur permet notamment de lancer et gérer un Forum qui
prépare la conférence programmée pendant le
Festival - renforce fructueusement les relations entre cet
événement éphémère et le
musée permanent.
Enfin, concernant le grand public, un festival consacré aux
arts électroniques, qui peut dérouter et intimider des
non-initiés, n'est plus vu de la même manière
dès lors que ces mêmes personnes accèdent
régulièrement à des oeuvres employant les
nouvelles technologies. Le "Laboratoire du Futur" est consacré
à des projets portant sur la conception de sites internet,
l'animation 3D, et la recherche en réalité virtuelle.
La coexistence des oeuvres réalisées avec des travaux
en cours donne au Centre une dynamique inhabituelle pour un
"musée". De même, celle de modélisations
scientifiques et artistiques employant des plates-formes
technologiques communes, nourrit un débat capital sur les
rapports entre arts et sciences, sur la place culturelle de la
technologie.
Selon l'équipe de l'AEC, de nouvelles formes artistiques ne
peuvent naître que dans un monde éclairé,
où l'on serait parvenu à un consensus à minima
sur la nécessité d'échange entre arts et
sciences, entre création et technologie. Sans ce dialogue, les
disciplines respectives sont vouées à la
stérilité : les artistes ne peuvent plus se procurer
individuellement les outils leur permettant de créer des
oeuvres qui soient un reflet de leur époque, et les
industriels ne peuvent plus comprendre les demandes des artistes sans
passer par des instances de médiation culturelle. Ainsi, le
Centre joue le rôle d'un relais, en tant que lieu de recherche
et de création, mais aussi et surtout en tant que lieu
d'information et d'élucidation sur les enjeux de l'art
contemporain.
___________________________________________________________________________
1] Gerfried Stocker,
"Vector in Open Space / Vektor im Raum", pp.46-54 in
Ars Electronica Center/ Museum of the Future, Linz GmbH, 1996,
pp.46-48.
2] Voir le descriptif de ce
festival fourni dans le rapport établi par CHAOS, Art et
technologie: la monstration, Délégation aux Arts
Plastiques, Ministère de la Culture, 1996, pp. 105-107.
3] La CAVE (de l'acronyme
"CAVE Automatic Virtual Environment"), inventée par Daniel
Sandin et l'équipe de l'Université de l'Illinois, est
un dispositif complexe de projection, qui offre aux spectateurs un
puissante expérience d'immersion dans des mondes de
synthèse. La version brevetée équipe aujourd'hui
plusieurs grands centres scientifiques dont les travaux
requièrent la visualisation de données complexes.
L'InterCommunication Center à Tokyo a récemment suivi
l'exemple établi par l'AEC, en ouvrant une CAVE
dédiée au monde culturel. D'autres lieux ont
créé leurs propres dispositifs de visualisation : le
GMD possède un tel outil, tout comme le SICS (Swedish
Institute of Computer Science), qui a développé le
système appelé DIVE (Distributed Interactive Virtual
Environment).
ARTEC [section]
[sommaire]
Arts Technology Centre
Londres
[http://www.artec.uk]
ARTEC développe des utilisations novatrices et
expérimentales des moyens de communication
numérique;
ARTEC s'efforce d'étendre le contenu, la grammaire et
l'emploi du multimédia interactif, pour la création et
la dissémination d'informations culturelles;
ARTEC s'engage pour que les technologies numériques
trouvent des applications créatives, afin de fournir de
nouveaux outils et de nouvelles voies de communication;
ARTEC établit les normes les plus élevées
pour la formation, le design, et la production dans les applications
créatives des technologies numériques;
ARTEC encourage un débat critique sur l'impact culturel
des nouvelles technologies, afin de développer et
démontrer de bonnes pratiques dans l'utilisation du
multimédia au sein de l'éducation.
ARTEC se consacre à des travaux dont le point de
départ est un questionnement précis, propice à
défricher un terrain numérique qui préserverait
la plus grande diversité d'expression.
ARTEC rend accessibles des équipements de formation et
de production, dans le cadre d'une politique d'égalité
d'opportunités.
ARTEC [1]
Fondé en 1990, ARTEC a pour mission de développer
des applications innovantes à travers les nouveaux
média, et de promouvoir l'accès aux technologies
numériques, grâce à des programmes de formation
et l'élaboration de projets. Le Centre bénéficie
d'aides financières de la Borough d'Islington (Londres), du
Fonds Social européen, du Conseil des Arts d'Angleterre, du
London Arts Board, et du Conseil de l'Europe. Il emploie une dizaine
de permanents dans ses locaux à Islington.
Élargir le syntaxe de l'art numérique en
formant les exclus
En accueillant des individus et des groupes
généralement exclus du secteur de la création
multimédia (au moins 25% des places prévues pour les
stages sont réservées aux chômeurs), ARTEC tente
d'élargir la grammaire et d'enrichir le contenu des oeuvres
employant les nouvelles technologies, et ainsi de prévenir les
dangers d'une production homogène, provenant d'un seul groupe
d'artistes socialement privilégiés, souvent des
diplômés des écoles d'art, aux parcours
relativement semblables. L'ADAC ("Access to Digital Arts Course"),
stage d'un an s'adressant spécifiquement à seize
chômeurs de longue durée (neuf femmes, sept hommes), est
devenu l'un des fleurons des activités d'ARTEC. A travers de
telles formations, le Centre tente de pallier aux problèmes
d'accès aux technologies numériques,
financièrement inabordables pour la plupart des gens.
Les critères de sélection des candidats au programme
ADAC sont leur créativité et leur motivation, ainsi que
leur capacité à travailler en équipe. Aucune
qualification académique n'est exigée, et les abandons
en cours de route restent exceptionnels. Les trois derniers mois de
la formation se déroulent chez un producteur multimédia
ou au sein d'une société faisant appel à ces
technologies (Virgin, British Airways, Illuminations...). Les
sociétés d'accueil, dont certaines sont devenues de
véritables partenaires d'ARTEC, bénéficient
alors d'aptitudes professionnelles solidement acquises à
travers les outils les plus récents, grâce à des
cours assurés par d'excellents techniciens. Les services de
recrutement des sociétés intéressées
peuvent suivre le progrès des candidats potentiels pendant les
neuf premiers mois de la formation in situ chez Artec, en consultant
les pages sur internet que doit créer chacun des seize
apprentis. Ensuite, lorsqu'ils s'impliquent au sein de ces
sociétés, les stagiaires font preuve d'une motivation
et d'une énergie créatrice qui les démarquent de
nombreux jeunes diplômés. Les sociétés
d'accueil leur proposent souvent des emplois dès que les
stagiaires ont achevé leur année de formation. De
manière générale, une bonne réception est
accordée aux stagiaires à l'issu de leur passage chez
ARTEC : ainsi, par exemple, plus de 80% des inscrits à
l'ADAC trouvent un emploi mettant en oeuvre leurs nouvelles
compétences au cours des trois mois qui suivent la fin du
stage. Les débouchés sont variés : maisons
de production, développeurs du réseau, organismes
culturels et communautaires, secteur éducatif... A la
lumière des résultats obtenus par le Centre, sa
politique de sélection - inobjectivable, intuitive, et
résolumment humaine - porte bien ses fruits.
L'équipe d'ARTEC est consciente de la
nécessité de faire évoluer ses programmes de
formation, afin de garantir un niveau professionnel à la
pointe des technologies disponibles. Ainsi, cette année, en
plus des stages de courte durée et du cursus ADAC, le Centre
inaugure une nouvelle formation, "Advanced Digital Arts", pour six
stagiaires voulant approfondir des compétences
déjà acquises, en suivant un programme
complémentaire d'une durée de six mois. Au cours de ce
travail, ils sont régulièrement en contact avec des
"mentors" activement engagés dans l'industrie
multimédia. Grâce à la mise en place de ces
liaisons, ARTEC veut assurer que ses stagiaires soient capables
d'identifier et de faire valoir les applications professionnelles
potentielles de leurs recherches.
Enfin, le "Multimedia Learning Resource Centre" (MLRC) vient
d'être lancé. Financé par le programme Leonardo
Da Vinci de la DG XXII (Conseil de l'Europe), le MLRC regroupe
les ressources online de cinq centres européens : outre ARTEC,
des sites irlandais (University College, Dublin), finlandais (AKK),
grec (Stavropoupoli), et danois (Homeworld Danish Online Learning
Facility) participent à ce projet collaboratif de formation
à distance.
Channel et les activités on-line
ARTEC est le coordinateur d'un réseau national
intitulé Channel, qui utilise l'internet pour
interroger les pratiques artistiques actuelles, et pour promouvoir de
nouvelles formes d'expression. Ce réseau regroupe les centres
consacrés à l'art, à l'éducation, et aux
nouvelles technologies en Grande Bretagne, tout en oeuvrant sur le
plan international. Insite, un projet collectif online, a
ainsi réuni des groupes d'artistes basés à
Bristol, Birmingham et Brighton, mais également à Oslo
et à Sydney. Des séminaires et des ateliers pour
conservateurs et artistes, prenant appui sur des outils
pédagogiques développés par Channel, sont
offerts sur le réseau. Parallèlement à son
engagement social envers les exclus, ARTEC parvient ainsi à
faire valoir ses compétences auprès d'une
communauté artistique plutôt privilégiée,
représentant les lieux de formation et d'activité plus
traditionnels des acteurs culturels.
Dans le contexte de ses activités pour Channel, le
Centre aborde les questions débattues aujourd'hui par ceux qui
oeuvrent à la pointe des nouveaux médias, telles la
coexistence des nouveaux territoires numériques et de l'espace
urbain "réel" préoccupe aujourd'hui de nombreux
sociologues, éthologues, urbanistes, et designers. Comment
faire fructifier un dialogue entre les projections utopistes dans le
cyberespace, et les réalités urbaines "en dur" ?
Comment générer et gérer des franges
d'interférence productives entre ces lieux ?
Channel tente d'aborder ces questions en commandant, sur le
plan national, une série de huit projets d'artistes ayant pour
thème Metropolis : Cities of the Imagination.
Hébergés par huit organisations (sociétés
de production, centres d'expérimentation artistique, une
université, plusieurs galeries), ces projets doivent
interroger les modalités de cohabitation des espaces
numériques et urbains dans la société
contemporaine.
La place de l'art vivant dans les nouvelles technologies,
notamment à travers les réseaux, fait l'objet d'une
activité spécifique chez ARTEC. En collaboration avec
le Performing Arts Labs (Bore Place, Kent), ARTEC a organisé
en mars 1996 un atelier pour vingt-cinq créateurs travaillant
dans le domaine des arts du spectacle, afin de tester les
possibilités d'événements online. L'antenne
Live Arts On Line, fondée suite à cette
expérimentation, regroupe une dizaine de structures anglaises,
ainsi que l'Electronic Café et Artistes en Réseau
(Paris), le Cybercafé (Ljubljana), Earnet (Helsinki),
Intermedia Project Research Group (Vienne), Mindship/Electronic Cafe
(Copenhague), Soros Centre for Contemporary Arts (Budapest), Society
for Old and New Media (Amsterdam), et ZKM (Karlsruhe). Avec le projet
HyperJAM, ces structures cherchent à créer de nouvelles
formes d'art vivant à travers les réseaux.
Résidences, commandes, prestations
ARTEC crée des résidences et des commandes pour des
artistes voulant travailler dans le domaine du multimédia
(sites internet, CD ROMs, installations). Selon Peter Ride,
chargé de cet aspect du programme, le but est de favoriser
l'émergence d'une esthétique propre aux technologies
numériques, afin de dépasser l'imposition - inepte,
mais qui a trop fréquemment cours - de vieux contenus aux
nouveaux supports. Lors des résidences, ARTEC garantit
l'accès à des équipements performants, en
assurant des compléments de formation et un soutien technique
si nécessaire.
Aux commandes d'oeuvres dans un contexte librement créatif,
s'ajoutent les prestations assurées par ARTEC pour des clients
institutionnels. Le Centre assure des activités de consultant
auprès de sociétés diverses, mettant en place
des sites et d'autres produits multimédias pour de nombreux
organismes. Ainsi, les équipes d'ARTEC ont
développé des sites pour le compte du Conseil des arts,
de l'Association du gouvernement de Londres, et du Conseil des
Artisans (Crafts Council). Elles développent actuellement,
pour le Département national de l'éducation
théâtrale, un projet multimédia basé sur
la récente production de Mère Courage par le
Théâtre national royal.
Une nouvelle culture sociale / une nouvelle
société culturelle
Responsable des stages ADAC, Graham Harwood est l'auteur de
Rehearsal of Memory, une oeuvre souvent étroitement
identifiée aux principes promus par le Centre, bien que la
version initiale fut créée avant l'engagement de son
auteur chez ARTEC. Cette création naît d'une commande
remplie par Harwood pour VideoPositive 95, un festival international
d'art vidéo organisé chaque année à
Liverpool, qui soutient des projets audacieux faisant sens en dehors
du milieu jugé souvent élitiste de l'art contemporain.
L'installation interactive de Harwood est le fruit d'un long travail
entrepris avec six criminels incarcérés dans le
Ashworth Maximum Security Hospital, situé près de
Liverpool. Selon Harwood, "Cette oeuvre d'art porte sur les vies
de ce groupe de patients et du personnel en tant que miroir de
nous-mêmes (la société "normale") (...) Rehearsal
of Memory défie nos conceptions de la normalité et nous
confronte simultanément avec une machine propre et
confortable, remplie d'immondices, d'interdits, de démentiel,
ses processus hygiéniques étant contaminés par
le flux des exclusions humaines" [2].
Les détenus ont été très activement et
intimement impliqués dans la réalisation de l'oeuvre,
qu'Harwood qualifie de collective : chairs et poils, tatouages et
cicatrices remplissent l'écran, comme des bribes
d'ordonnances, de rapports administratifs, d'objets fétiches.
Pour naviguer dans ce paysage humain construit à partir de
récits, d'actes, de souvenirs inhumains, on doit cliquer sur
un boucle d'oreille, une cicatrice, un oeil. La troublante
proximité des chairs est renforcée par une remarquable
proxémique sonore : voix et bruitages surgissent ou vivent en
sourdine, générant un espace pregnant et prenant. La
spatialisation sonore et la gestion interactive des images ont
été programmées par Harwood, en étroite
collaboration avec les sujets-prisonniers. De même, des outils
ont été développés chez ARTEC pour
adapter l'oeuvre sur CD-ROM, grâce à une aide du Conseil
des Arts.
En tant que militant pour l'"inclusion" culturelle
[3], Harwood est convaincu
qu'en impliquant des "exclus" dans la conception des outils
technologiques de création et de communication (notamment au
niveau des logiciels et des interfaces), on parviendra à
réaliser des outils mieux adaptés aux besoins d'un plus
grand public. Par conséquent, ces outils seront mieux
assimilés et privilégieront des voies créatives
ouvertes, contrairement aux outils actuellement produits pour et par
une poignée de techniciens hautement
spécialisés. En facilitant l'accès aux
technologies numériques pour ces mêmes personnes
généralement exclues de la création artistique,
ARTEC cherche à contrer le risque d'une activité qui
émergerait d'une population trop restreinte,
véhiculée par quelques artistes reconnus. Là
encore, le but est d'élargir le terrain d'action artistique,
d'ouvrir les préoccupations et les thématiques sur des
questions inhabituellement abordées dans le milieu de la
création contemporaine, renforçant ainsi le potentiel
communicatif des oeuvres.
Cette motivation transparaît nettement dans le dernier
projet initié par Harwood, Matsuko Yokokoji, et Richard
Pierre-Davis, et soutenu par ARTEC. Mongrel interroge la libre
circulation d'idéologies teintes de racisme,
d'eugénisme, et de xénophobie sur les réseaux.
Ces attitudes seront exposées et détournées
à travers une série d'installations et d'oeuvres sur
Internet, qui révéleront également la sournoise
homogénéisation culturelle à laquelle se
prêtent les technologies de l'information et de la
communication. Le "blanchiment numérique" des populations
représentées par le biais de ces technologies sera
effectivement abordé comme un problème
d'appauvrissement culturel général. En dépassant
ainsi le registre d'une polémique conjoncturelle,
Mongrel soulève des questions importantes sur la
représentativité des supports et des contenus
numériques. En même temps, ces interrogations risquent
de toucher un public habituellement resté à
l'écart du débat sur la place des nouvelles
technologies dans l'activité culturelle.
Ces projets sembleraient confirmer que sa focalisation sur les
dimensions sociale et communicationnelle de l'activité
culturelle n'a pas entraîné, chez ARTEC, une
politisation au dépens de la qualité artistique des
projets [4]. La
remarquable mise en adéquation des outils et des contenus dont
témoignent Mongrel et Rehearsal of Memory fait
surgir un sens nouveau, et se revèle porteuse
d'émotions d'une force surprenante. Par ailleurs, les
multiples processus d'interrogation déclenchés par ces
oeuvres contrecarrent tout discours démagogique simpliste. De
tels projets permettent à ARTEC de plaider avec d'autant plus
d'éloquence pour une ouverture sociale et culturelle, afin
d'impulser l'émergence de nouvelles formes artistiques.
___________________________________________________________________________
1] Texte de
présentation publié sur le site d'ARTEC.
2] Cité dans
Espaces interactifs Europe, catalogue de l'exposition
organisée par ART-EL (Paris, Pavillon de Bercy, 1996),
pp.32-33.
3] "Le terme "inclusif"
désigne la possibilité de faire valoir d'autres
opinions dans les domaines du design, des arts, des sciences."
(réponse de Harwood à notre questionnaire). Lors de nos
discussions, l'artiste a tenu à préciser que les
chômeurs de longue durée avec lesquels il travaille ne
peuvent généralement faire valoir aucune
compétence professionnelle ou académique, mais en
revanche, font preuve de compétences "multitâches" -
qualités qui manquent souvent chez des individus
estimés comme spécialistes. Ainsi, selon Harwood,
certaines mères élevant seules leurs enfants avec peu
de ressources financières se sont avérées, lors
de leur formation chez ARTEC, plus ingénieuses et adaptables
dans leurs approches aux nouveaux médias que leurs homologues
masculins, davantage motivés par l'image d'une
spécialisation professionnelle.
4] Parlant de la recherche
musicale, Boulez a bien cerné ce danger de la façon
suivante : "...il se produit - par suite de quelque mauvaise
conscience de classe ou de quelques lectures trop rapidement
survolées - une fuite devant la responsabilité
réelle, profonde, au profit d'une attitude superficiellement
responsable, parce qu'elle assimile sans trop de discernement
l'intention sociale avec le contenu musical. Une telle politisation
ferait dépendre la validité esthétique de la
bonté d'âme; il serait si rassurant, et si commode, de
faire un choix politique généreux et d'obtenir, "par
surcroît", un produit efficace qui surmonte les contradictions
actuelles par simple décision administrative personnelle, en
quelque sorte." "Donc on remet en question", op.cit., pp.118-119.
Le CICV Pierre Schaeffer [section4]
[sommaire]
Montbéliard - Belfort
[http://www.cicv.fr]
Il s'agit de convier non pas à la
transdisciplinarité ou à l'interdisciplinarité
mais à l'indisciplinarité, c'est-à-dire à
la valorisation de la part que chacun d'entre nous possède
pour le jeu, l'humour, l'écart, l'impertinence.
Il ne s'agit pas seulement de mobiliser des certitudes et des
savoirs mais de désapprendre pour laisser place à de
nouvelles visions. Il ne s'agit pas de planifier des
échéances mais d'accueillir généreusement
l'improbable.
Pour quoi faire ? Pour réagencer l'ordre des
évidences labellisées et des savoirs constitués,
pour jouer avec un réel supposé connu, pour aspirer les
mouvements contradictoires du monde.
CICV [1]
Le CICV Pierre Schaeffer est un laboratoire de recherche et
d'expérimentation, ainsi qu'une structure de formation, qui
met les nouvelles technologies de l'image, du son et de la
communication à la disposition d'artistes et de chercheurs
pour la réalisation de leurs projets. Créé sur
les traces de la Manifestation Internationale de Vidéo,
célèbre festival montbéliardais instauré
en 1982, le Centre International de Création Vidéo a
été fondé à Hérimoncourt en 1990.
Fin 1994, ses deux directeurs, Isabelle Truchot et Pierre
Bongiovanni, ont proposé à Pierre et Jacqueline
Schaeffer d'accueillir et de valoriser le fond Pierre Schaeffer,
transfuge auto-proclamé et spécialiste des Machines
à communiquer ; le centre a alors été
rebaptisé "CICV Pierre Schaeffer". Il bénéficie
d'aides provenant en partie du Ministère de la culture, ainsi
que des instances locales, territoriales, et régionales ;
ces dernières ont assuré la plus grosse partie de ses
investissements.
Aujourd'hui comme hier, le CICV Pierre Schaeffer oeuvre pour
"accompagner les imaginaires mutants", pour sonder et exploiter le
potentiel créatif des médias naissants. A son
équipement de post-production numérique pour l'image et
de son, s'ajoute désormais un parc informatique
dédié au développement de projets sur
l'Internet. Lancée en septembre 1995, "La Toile du CICV" a
fait du centre franc-comtois l'un des premiers sites culturels
français à avoir investi les réseaux. On y
trouve des revues critiques, des essais théoriques, des
oeuvres on-line, des répertoires de lieux dédiés
à l'art contemporain, à la création
audiovisuelle... Parallèlement aux publications
réalisées en interne au CICV ou en collaboration
étroite avec celui-ci, "La Toile" s'efforce de nourrir une
grande diversité d'activités et de démarches:
elle héberge aussi bien des recherches commanditées par
le Ministère de la culture (le travail sur "Art, Temps,
Technologies" réalisé par Norbert Hillaire), que des
travaux relevant d'instances internationales, telle l'étude
réalisée pour le Conseil de l'Europe par Don Foresta,
Alain Mergier, et Bernhard Serexhe (Le nouvel Espace de
Communication. Interface avec la Culture et la
Créativité artistique), et les informations
concernant la manifestation praguoise ayant fait suite à cette
étude en novembre 1996 [2].
Le projet CYB:URB, qui propose de former des jeunes (plus
particulièrement des banlieusards) sur les techniques des
réseaux, d'héberger leurs pages, et de veiller à
l'établissement de liens entre des communautés ayant
des pôles d'intérêt communs, traduit sur ce
nouveau |