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ETUDES ET ESSAIS > LES BASIQUES > LA LITTERATURE NUMERIQUE > QU'EST-CE QUE LA GENERATION AUTOMATIQUE DE TEXTE LITTERAIRE?
   
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Qu'est-ce que la génération automatique de texte littéraire ?







  1. Introduction.
  2. La génération automatique de textes littéraires. 2.1 Définition.
    2.2 Les premiers générateurs automatiques Balpiens.
    2.3 De la revue KAOS à la diffusion sur le Web.
  3. Analyse de la conception de Jean-Pierre Balpe. 3.1 Une pratique dans le sillage de Paul Valéry.
    3.2 Le texte généré est un leurre.
    3.3 Le générateur automatique redéfinit la lecture.
    3.4 La génération automatique redéfinit la fonction de l'auteur.
  4. Réactions à la conception balpienne. 4.1 Introduction.
    4.2 La responsabilité de l'auteur selon Tibor Papp.
    4.3 Les générateurs " pavloviens " de Christophe Petchanatz.
    4.4 La transformation du support du texte : de la page à l'écran.

    Références


Le symbole Ö avant ou après un mot indique un lien vers une autre fiche du module.




1. INTRODUCTION

La génération automatique de texte est une des deux familles de la littérature générative, l’autre étant la génération combinatoire Ö. Née dans les années 1980, elle a réalisé le passage à la conception actuelle de la littérature numérique, qui s’oppose à celle qui prévalait dans les années 1960-1970. Aventure d’un seul homme essentiellement, l’auteur français Jean-Pierre Balpe, son influence a été décisive sur la littérature numérique française des années 1980 : tous les auteurs ont du se positionner par rapport à la génération automatique de texte. Nous verrons successivement quelles sont les œuvres et les conceptions de Jean-Pierre Balpe puis comment des auteurs ont réagi à cette conception.




2. LA GENERATION AUTOMATIQUE DE TEXTES LITTERAIRES




2.1 Définition.

|||||||||| GENERATEUR AUTOMATIQUE DE TEXTE : Un générateur automatique de texte crée des textes à partir d’un dictionnaire de mots et d’une description informatique des règles d’assemblage de ces mots. Dans un générateur automatique, le dictionnaire est constitué d’un ensemble de racines de mots décrits à l’aide de propriétés qui prennent toutes des valeurs numériques. La grammaire est alors constituée d’un ensemble formel de règles de calcul sur les propriétés. Cet ensemble forme ce qu’on nomme un « moteur d’inférence ». La construction du texte est totalement algorithmique. Lorsqu’à un moment donné du calcul plusieurs possibilités sont possibles, le programme en choisit une de façon aléatoire.

Jean-Pierre Balpe a, en littérature, développé ces générateurs. Il a réussi à en faire un genre à part entière, pourvu d’une conception originale. Voici comment il définit un générateur automatique de texte :

« Un générateur automatique est un automate [1] capable de produire en quantité psychologiquement illimitée des objets acceptables dans un domaine de communication antérieurement défini, c’est-à-dire reconnu comme domaine par une communauté de récepteurs. » [2]

Puisque le générateur automatique de texte est un simulateur « d’objets acceptables et reconnus », il ne saurait inventer de style nouveau ni de forme textuelle nouvelle. Le texte généré ne peut que reproduire des structures qui existent par ailleurs, mais nous verrons que ce n’est pas là son objectif.

Jean-Pierre Balpe a réalisé des générateurs de textes poétiques et romanesques mais c’est dans les romans que le générateur automatique dévoile toute sa puissance alors que, dans ce domaine, les générateurs combinatoires sont inexistants.

La génération automatique de texte présente des analogies avec la génération combinatoire mais aussi de grosses différences :

  • Contrairement à un générateur combinatoire, un générateur automatique ne tente pas d’épuiser toutes les possibilités d’une structure finale comme la phrase à trou mais constitue un véritable simulateur. Il s’agit d’un automate producteur de texte qui peut produire quasiment à l’infini des romans complets, ce que ne peut en aucun cas faire un générateur combinatoire.

  • Le générateur automatique gère la sémantique (le sens) par l’intermédiaire du programme de génération alors que les programmes combinatoires ne savent gérer que la syntaxe. Bien plus, le générateur automatique est capable de simuler un style ou un auteur. Jean-Pierre Balpe raconte à ce propos cette anecdote caractéristique du degré de simulation atteint par ses générateurs :

    « J’ai eu une anecdote amusante avec un collègue spécialiste de Flaubert. Je lui avais fait lire une page générée et il m’avait dit : ’’ oui, c’est du Flaubert, mais je n’arrive pas à savoir de quel texte’’. Il était très embêté car il connaît Flaubert par cœur.» [3]




2.2 Les premiers générateurs automatiques Balpiens.

Jean-Pierre Balpe débute ses recherches sur la génération automatique en 1975. Celles-ci aboutiront aux premiers [4] générateurs automatiques littéraires dans les années 1980 qui sont des générateurs de poèmes. La poésie demande en effet un traitement sémantique moins strict que la prose. Le traitement sémantique a été beaucoup plus long à mettre au point que le traitement syntaxique. Les premiers poèmes générés de façon automatique seront publiés sur papier dans la revue Hôtel Continental. En voici un exemple, généré par ce qui constitue peut-être le plus ancien générateur automatique, un générateur de poèmes d’amours :

Comme je t’aime je t’aime comme
Comme en enfer je t’aime je t’aime toujours plongé


Sous le vent insatiable le caneton perdu le caneton
Dans les airs comme comme comme malhabile comme [5]

Jean-Pierre Balpe participe à l’A.L.A.M.O. Ö. Des textes générés par son programme Haïkus sont publiés dans le numéro 95 de la revue action poétique consacré à l’A.L.A.M.O. En voici un :

Sur le rivage
Un chat s’immobilise
Au loin, une vague rumeur [6] .

Il quittera le groupe en 1985 pour suivre sa propre trajectoire.

C’est à l’occasion de l’exposition Les Immatériaux, en 1985, qu’est présenté au public pour la première fois un générateur en cours de fonctionnement, Renga, et non plus seulement les textes générés. Jean-Pierre Balpe est conseillé de l’exposition pour la littérature. Voici un des rengas générés lors de l’exposition :

Texte n° : 212
Date : 03-03-1985 heure : 19:40:08
Temps de réalisation : 3 min., -27 sec.
__________________________


Sous la mairie,
Affiche de boulevard,
Je discute.


Le vagabond fureteur est curieux,
Fraîcheur éclatante.


Auprès de la passante,
Moment de luminosité, le
Pigeon amuse la chipie. [7]

Les textes générés sont imprimés. Les quelques 32500 textes produits durant l’exposition ont ainsi été archivés sur disquettes 5 ’’1/4. En revanche, les programmes de génération ou de lecture n’ont pas été archivés. L’œuvre, dans l’esprit des organisateurs, demeure le texte produit. Leur optique est encore celle de la littérature assistée par ordinateur Pourtant, comme le montre la poésie animée Ö, le temps réel modifie profondément la nature de l’œuvre. Il implique que le texte généré soit sur écran, qu’il n’est donc pas pérenne, et que le lecteur peut activer le générateur. C’est dans cette configuration que ces générateurs acquièrent toute leur dimension de littérature numérique. Si Jean-Pierre Balpe n’hésite pas à publier des textes générés dans divers contextes (revues, articles, sites), c’est parce que ces publications participent à un leurre, que nous examinerons ci-dessous.

Avec le générateur automatique, le robot-poète Ö, l’auteur automatique imaginé par Boris Vian, prend vie. Sa puissance textuelle est sans commune mesure avec celle du générateur combinatoire. Mais les générateurs automatiques sont beaucoup plus difficiles à réaliser que les générateurs combinatoires. Ils demandent des connaissances approfondies en linguistique et en traitement artificiel des langues naturelles, connaissances utilisées dans les logiciels de traduction automatique. Actuellement, seul Jean-Pierre Balpe réalise de tels générateurs littéraires. Il a mis plus de 15 ans pour mettre au point le moteur de la génération automatique littéraire.




2.3 De la revue KAOS à la diffusion sur le Web.

Ce n’est qu’avec l’apparition des revues sur disquettes que la littérature numérique, au sens où nous l’avons définie Ö, prend véritablement naissance car, alors, les programmes informatiques sont exécutés en temps réel lors de la lecture. Jean-Pierre Balpe crée en janvier 1991 la revue KAOS. Celle-ci est en fait la carte de vœux de la société du même nom spécialisée dans le traitement automatique du langage. La revue ne connaîtra que quatre numéros entre 1991 et 1994. Les trois premiers seront sur disquettes et ne contiendront que de la littérature numérique. Le numéro quatre consistera en un jeu de cartes.

Le numéro 1 comporte des œuvres de poésie animée de L.A.I.R.E Öet un générateur poétique de Jean-Pierre Balpe, Lettres d’amour. Le numéro 2 ne comporte que des œuvres générées. On y trouve le générateur combinatoire, Comptines Ö, de Bernard Magné, un générateur de proverbes, Proverbes, de Jean-Pierre Balpe et deux générateurs de prose dont l’un, Croquis parisiens, est signé Patrice Zana, un pseudonyme de Jean-Pierre Balpe.

Proverbes, comme son nom l’indique, génère des proverbes qui reprennent des structures de proverbes connus. Il se rapproche des aphorismes de Marcel Bénabou Ö. En voici deux :

Proverbe n° 89479 : La froideur possède deux rival, le caractère et la liberté.

Proverbe n° 52795 : L’orgueil est le point faible des humains.

Comme on le constate sur le premier exemple, il arrive encore que les générateurs de cette époque fassent des fautes d’orthographe. C’est un signe que le texte est généré. À ceux qui lui faisaient remarquer que le texte généré était entaché de fautes d’orthographe, Jean-Pierre Balpe répondait très sérieusement : « Cela prouve que ce n’est pas moi qui l’ait fait » [8] , énonçant par là sa théorie de l’auteur (présentée ci-dessous). On remarque également que chaque proverbe est affublé d’un numéro aléatoire. Cette indication fait référence au fantasme de l’infini sous-jacent à toute la génération de texte, qu’elle soit combinatoire ou automatique. La numérotation est systématiquement aléatoire dans les générateurs balpiens.

Croquis parisiens génère des descriptions de façon aléatoire. Il propose des instantanés qui peuvent se déployer sur quelques écrans. On constate que, pour assurer la cohérence syntaxique et sémantique, le texte généré est composé de phrases indépendantes, chacune traitant d’un sujet différent. Rappellons qu’il ne s’agit pas ici, contrairement à Prolix de Christophe Petchanatz Ö, de phrases pré-écrites que l’ordinateur combinerait. Chaque phrase est générée à partir d’un dictionnaire et d’une description syntaxique prise dans une grammaire. Voici un exemple de croquis généré :

J’ai envie de faire le 3615 Holala… Filtrant à travers les persiennes, le soleil caresse le lavabo. Le chien de Mme GIRARD pisse partout pour se venger de ne pas être un homme. Bertille CONTE a une grosse figure rouge bouffie, on dirait un hamster faisant des provisions dans ses bajoues.

Dès 1991, Jean-Pierre Balpe génère des romans infinis. Il en publiera deux sur disquettes aux éditions Ilias en 1994 : Le masque et Paysages sans ombres. Ce dernier est réalisé sous le pseudonyme de Patrice Zana, sur Macintosh sous hypercard, logiciel dont se servira Jean-Pierre Balpe pour tous ses générateurs ultérieurs. Paysages sans ombres fonctionne sur le même principe que Croquis parisiens : il décrit des scénettes qui ne manquent pas de charme en utilisant des phrases indépendantes. Ces dernières peuvent être longues et, contrairement aux Croquis parisiens, présentent une continuité thématique qui se poursuit sur quelques phrases. Par exemple, dans la capture-écran de la Fig.1, la phrase « le jour traîne » est suivie d’une phrase qui parle du soir. Au bout de quelques phrases, la thématique est modifiée, souvent à l’intérieur même de la phrase, ce qui évite les incohérences sémantiques et permet de construire à l’infini des textes qui demeurent cohérents. Ainsi, l’extrait présenté passe du thème du temps (la journée) à celui de la rue en transitant par la convivialité (sympathique/café). Ce procédé assure une continuité sémantique locale. Il est à rapprocher de la gestion de la cohérence dans les hypertextes Ö.



Paysages sans ombres
Capture-écran
ZANA Patrice, 1994

Le masque est un roman dont le Masque est un personnage. Le logiciel génère des pages assez longues. Elles sont composées de réflexions sur l’esprit humain qui s’intercalent avec des descriptions et des éléments d’actions. L’œuvre reprend ainsi des acquis travaillés dans d’autres générateurs comme les Croquis parisiens ou l’Esprit humain. La conception des générateurs automatiques obéit au principe de la boule de neige ; ils s’enrichissent mutuellement.



Le masque
Capture-écran
BALPE Jean-Pierre, 1994


À partir de 1997 le Web va prendre le relais des revues. Jean-Pierre Balpe publiera ses générateurs sur le site de l’université Paris 8. Ainsi en sera-t-il de sa fiction interactive Trajectoires Ö.

Peu à peu la génération sera utilisée dans de multiples dispositifs en partenariat avec d’autres créateurs. Il y aura :



Trois mythologies et un poète aveugle
Schéma du dispositif scénique de Trois mythologies et un poète aveugle (d'après BALPE Anne-Gaëlle, " L'œuvre comme processus : Trois Mythologies et un Poète Aveugle ", anomalie 0, septembre 1999 : 13)
© Philippe Bootz


  • des spectacles, comme Trois mythologies et un poète aveugle créé en 1997 pour l’IRCAM en collaboration avec le compositeur Jacopo Baboni-Schilingi et les poètes Henri Deluy et Joseph Guglielmi. Une soprano est sur scène ainsi que les trois poètes (Balpe, Deluy, Guglielmi), chacun placé devant un écran. Un générateur automatique génère, pour Deluy et Gublielmi, un texte dans son propre style (!) qui apparaît sur le moniteur placé devant lui. Ce texte est également projeté sur grand écran pour le public. Le poète doit alors lire le texte en gardant toute latitude : il peut le lire à l’identique ou le modifier. Jean-Pierre Balpe est le poète aveugle. Les textes qui s’affichent devant lui s’enrichissent peu à peu du vocabulaire et du style des autres textes générés. Dans le dispositif, ce triple générateur de textes, simulant trois auteurs distincts, est couplé à un générateur de musique conçu et réalisé par Baboni-Schilingi. Les deux types de générateurs échangent des informations sous formes de méta-données Ö. Ce spectacle est emblématique du problème que la génération automatique pose aux auteurs : Guglielmi acceptait sans trop de problème les textes proposés par la machine mais Heni Deluy s’y confrontait, les tournait en dérision, tenant à montrer que l’auteur simulé censé le remplacer dans la production textuelle n’arrivait pas à son niveau de créateur, position pas toujours facile à tenir [9] ! Voici comment Anne-Gaelle Balpe présente cette œuvre :

    « Jean-Pierre Balpe est l’auteur du système, de la structure de la structure de l’œuvre en puissance, mais viennent s’ajouter à sa création les règles sémantiques, rhétoriques, syntaxiques, ainsi que le choix de vocabulaire des deux autres poètes, Henri Deluy et Joseph Guglielmi. Quant au poète aveugle, il symbolise en autres le système lui-même, qui apprend au fil des textes des autres à composer son « propre » texte. Peu à peu, son vocabulaire, sa syntaxe et sa rhétorique s’enrichissent de ceux des poètes qu’il « côtoie ». Techniquement, cela signifie qu’avec le temps, le système à partir duquel l’ordinateur génère les textes du poète aveugle enrichit sa base de données – son dictionnaire, ses règles sémantiques… - de celles des autres systèmes. […] Chaque poète donne donc un modèle au moteur génératif – ensemble des algorithmes permettant la génération de texte – c’est-à-dire qu’il crée un système génératif particulier. […]» [10]

  • des installations, comme MeTapolis Ö créée en 2000 par Jean-Pierre Balpe, Miguel Chevalier et Jacopo Baboni-Schilingi.

  • des dispositifs plus complexes comme le mail roman Rien n’est sans dire Ö, ou le dispositif multi-blogs de la fiction Lettre-Néant qui sera ensuite englobée dans la fiction La Disparition du Général Proust Ö.




3. ANALYSE DE LA CONCEPTION DE JEAN-PIERRE BALPE



3.1 Une pratique dans le sillage de Valéry.

Si la génération combinatoire poursuit le sillage des traditions combinatoire Ö, la génération automatique semble répondre au souhait de Paul Valéry :

« Peut-être serait-il intéressant de faire une fois une œuvre qui montrerait à chacun de ses nœuds, la diversité qui peut s’y présenter à l’esprit, et parmi laquelle il choisit la suite unique qui sera donnée dans le texte. Ce serait là substituer à l’illusion d’une détermination unique et imitatrice du réel, celle du possible-à-chaque-instant, qui me semble plus véritable. » [11]

Pour montrer la diversité, Jean-Pierre Balpe propose la réduction, essence, selon lui, de l’écriture littéraire :

« L’écriture est pour nous la recherche constante de procédures permettant de réduire les franges d’incertitudes de la langue.» [12]

C’est ce programme de réduction que le générateur automatique réalise techniquement de façon rigoureuse et exhaustive. Il n’est pas question d’entrer ici dans sa technicité mais en donner un aperçu permet de comprendre qu’il suit effectivement ce principe de réduction.

Tout générateur automatique démarre d’une description qui ne contient que des informations très générales numériquement codées. Cette description est ouverte à tous les possibles et permet de générer une très grande quantité de textes finaux. Elle va, par étapes, se transformer en une description en langue naturelle qui ne contient plus de code numérique. À cette dernière étape, le texte est généré. Jean-Pierre Balpe le qualifie de « chaîne d’états [linguistiques] finis ». Il ne possède plus aucune incertitude linguistique. Entre la description initiale et le texte généré, le « texte » va passer par toute une successions d’états intermédiaires. Ces états plus précis possèdent moins d’ouverture que l’état initial. Ils contiennent des éléments du texte final et des éléments codés. Ils constituent des états intermédiaires non-finis. Chaque élément codé est ainsi, à chaque étape, transformé à l’aide du même système de règles en une description plus longue et plus précise contenant des éléments du texte final et des états non-finis. Lorsque plusieurs choix sont possibles, le programme en choisit un de façon aléatoire. Ce procédé technique est bien une réduction progressive de l’incertitude. Voici comment Jean-Pierre Balpe décrit, techniquement, un générateur automatique de texte :

« La génération d’un texte ne consiste donc en rien d’autre qu’en la transformation linéaire de l’ensemble des états non-finis en une chaîne d’états finis. » [13]

Un tel programme est beaucoup plus ambitieux que la combinatoire. Il y a, entre les deux, plus qu’une différence quantitative, il y a une différence de projet esthétique. La combinatoire génère des textes à partir d’un modèle préexistant, la génération automatique fabrique des modèles de textes à partir desquels elle génère. Le « possible-à-chaque instant » y est actuel, véritable, et cela modifie profondément le statut du texte, de l’auteur, du lecteur.

Cette gestion du « possible-à-chaque instant » est effectuée par le programme et l’œuvre peut en perdre son identité. Les générateurs d’une œuvre sont souvent repris dans d’autres. Les œuvres peuvent également communiquer entre elles, s’échanger des lieux, des personnages, toutes sortes de données pour former une super-structure. Par exemple, Romans, réalisé en 1996 pour l’exposition Artifices à Saint-Denis, permet au lecteur de construire un « roman virtuel » qui n’est généré par aucun générateur automatique mais qu’on peut lire à travers l’exécution d’autres générateurs. La cohérence de ce roman est assurée par la structuration des données échangées entre ces générateurs et les protocoles d’utilisation de ces données.



Romans
Circulation des flux de données dans le générateur Romans de Jean-Pierre Balpe
BALPE Jean-Pierre, " une littérature inadmissible ", alire10/DOC(K)S., 1997 : 91
 


Le plus souvent, le lecteur intervient comme simple initiateur. Il met en marche le processus de génération mais ne peut y accomplir aucune autre action. Parfois, il est convié à participer à la gestion de ce « possible-à-chaque instant ». Ainsi en est-il dans Réponse de J.P. Balpe à Claude Adelen [14] (1993). Il s’agit d’un générateur poétique que Jean-Pierre Balpe a créé pour répondre à un défit que lui avait lancé Claude Adelen qui lui avait fourni des règles strictes de génération. Le lecteur est autorisé à modifier les dictionnaires, mais pas de toucher aux règles de génération. À lui de comprendre les principes de construction de ces dictionnaires s’il veut préserver la cohérence des textes générés !




3.2 Le texte généré est un leurre.

Le texte généré est un leurre, il n’a qu’une importance toute relative. Jean-Pierre Balpe conclut d’ailleurs un article qui présente sa démarche par ces mots :

« La présence du texte signe en même temps toutes ses absences » [15]

L’absence peut s’avérer bien réelle. Ainsi, Un roman inachevé (œuvre conçue pour le ministère de la culture en 1994 et incorporée ensuite dans Romans), est prévu pour se détruire au bout de quelque dizaines de milliers de pages. Un auto-autodafé en somme, qui marque le peu d’importance de ces objets qui n’existent, on l’a compris, que dans le dispositif mis en œuvre : les flux et échanges de données entre elles ou avec les lecteurs, le présent de leur exécution, la tension entre l’infini de leurs possibles et le nombre nécessairement réduit de leurs réalisations pour un lecteur donné...

En réalité, le générateur automatique n’a pas pour visée la génération d’un texte de surface mais la constitution d’un modèle du texte.

« Ce qui m’intéresse dans la génération, ce n’est pas le texte qui s’affiche. Ce texte-là est un moment comme un autre, on s’en fout. […] Ce qui m’intéresse, c’est cette capacité à produire à l’infini et à générer un univers que je ne suis pas capable de faire. C’est donc un autre substitut qui transmet une pensée qui dit. Peut-être est-ce un fantasme d’éternité. » [16]

La réponse que Jean-Pierre Balpe fait à Valéry consiste à concevoir le mécanisme du texte. La génération proprement dite n’est là que pour mettre en œuvre ce mécanisme :

« Écrire n’est plus produire un texte donné mais établir des modèles abstraits de texte. L’originalité ne réside plus dans le produit, mais dans les modalités de production. » [17]

Il s’agit d’une démarche axée sur le dispositif Ö et non sur le texte généré, une démarche de littérature totalement numérique.

« Ce n’est que lorsque l’informatique change la matérialité du dispositif que l’on peut parler de littérature informatique. Dans ce cas, l’ensemble du dispositif est profondément remis en cause. » [18]

Les générateurs combinatoires n’étaient pas axés sur le dispositif mais bien sur le texte. L’infini des possibles y tient en peu de mots (140 vers pour les Cent mille milliards de poèmes Ö de Raymond Queneau, 8 vers pour les Litanies de la Vierge Ö de Jean Meschinot). Rien de tel ici : l’infini des textes possibles est sous-tendu par une profusion du modèle génératif qui comprend des dictionnaires volumineux et de nombreuses règles. Le générateur automatique simule au plus près la créativité du langage naturel, même si un générateur ne peut pas générer n’importe quoi : il est bien adapté à la génération de textes qui traitent d’un domaine limité parfaitement descriptible.




3.3 Le générateur automatique redéfinit la lecture.

Le leurre ne porte pas seulement sur le texte généré qui est mis en exergue en lieu et place du modèle, il porte également sur la confusion que Jean-Pierre Balpe entretient sur le dispositif. Alors que sa démarche est foncièrement axée sur le dispositif numérique, il a souvent sorti le texte généré de son contexte numérique en l’imprimant. La référence au dispositif du livre, qu’il combat par ses générateurs, est une constante dans son œuvre. Imprimé, le texte généré change de statut, il redevient une « œuvre assistée par ordinateur» qui se lit, est accueillie et jugée selon les mêmes critères que les autres textes imprimés. Comme ces textes sont des « simulations acceptables », ils perdent toute la puissance iconoclaste, perturbatrice et fondatrice de l’œuvre. Ils ne sont plus que lambeaux, souvent, d’ailleurs, tout juste « acceptables ».

Pris dans ce leurre, le lecteur, en définitive, lit ces textes comme s’il lisait un livre, ce qui aboutit à un échec de lecture dans le cas des romans. En effet, les pages ne sont pas générées dans l’ordre d’un récit. Elles ne se suivent pas et ne fournissent que des fragments, différents à chaque fois. Leur numéro de « page » est farfelu. Il signifie qu’il est illusoire de vouloir toutes les générer pour lire le roman tant leur nombre potentiel est grand. Ce faisant, Jean-Pierre Balpe oblige le lecteur qui veut surmonter son échec de lecture à lire différemment le texte généré en prenant conscience de la limitation de la lecture traditionnelle de l’écrit.

Voici comment il présente sa conception de la lecture de ses œuvres :

« Il est impossible d’une part de suivre une quelconque linéarité du texte, et d’autre part, faute d’arrêt, de penser découvrir des indices locaux désignant une téléologie globale […] Le dispositif, qui repose ici sur un principe de hasard déterministe, est chaotique. […] Ce dispositif […] repose […] essentiellement non sur la téléologie et l’utopie de la maîtrise complète mais sur une redéfinition dynamique et permanente de l’ensemble de l’œuvre : une volonté de production ouverte. […] L’auteur du programme qui écrit le texte est dans l’incapacité totale de prévoir quel texte terminal peut être généré […] [l’intention du lecteur][19] n’a plus à retrouver les indices de celle de [l’intention de l’auteur] [20] , mais se contente, d’une part, d’accepter que le texte lui parle et, d’autre part, de construire par ses actes un sous-ensemble particulier d’un roman général. Elle en acquiert une liberté réelle.»[21]




3.4 La génération automatique redéfinit la fonction de l’auteur.

Jean-Pierre Balpe se considère comme un « Méta-auteur ». Il ne considère pas l’auteur du générateur comme celui des textes générés mais comme celui du modèle linguistique et littéraire dont ils sont un représentant, d’où sa position surplombante (« méta »). Voici comment il présente la méta-écriture :

« Si un ’’auteur’’ est celui qui produit un texte, alors incontestablement, le programme informatique […] est l’auteur de ces textes. Cependant, dans notre idéologie du littéraire, […] un auteur ne peut être qu’une personne vivante […] L’auteur […] ne peut donc pas être le programme […]. L’auteur devient celui de l’algorithme […]. Dans cette position de deuxième rang, l’auteur, ou plutôt le ‘’’Méta-auteur’’ […], à la fois perd ses plumes … et en gagne d’autres…

Or, si le scripteur est un programme, de deux choses l’une :

  • ou le Méta-auteur maîtrise tous les événements de l’écriture pour obtenir strictement le texte qu’il veut obtenir et, dans ce cas, l’ordinateur ne peut jouer qu’un rôle de médium destiné à afficher les textes conçus et écrits ailleurs [22]

  • ou le Méta-auteur ne maîtrise pas tous les événements de l’écriture et, dans ce cas, il ne peut avoir la certitude que les textes qui seront produits seront strictement ceux qui correspondent à son attente.

Dans cette deuxième position –la mienne, on l’aura certainement déjà compris – le Méta-auteur ne peut qu’abdiquer une des parties – importante- des responsabilités que lui assignait jusque là la tradition littéraire : il ne peut qu’être mis à distance du texte terminal dont il ne maîtrise pas toutes les composantes. […] Il met une distance entre l’écriture et la subjectivité.»[23]




4. REACTIONS A LA CONCEPTION BALPIENNE



4.1 Introduction.

La poésie animée Ö s’est construite au milieu des années 1980 en opposition avec la conception algorithmique qui sous-tend la conception balpienne et qui laisse croire qu’une œuvre littéraire n’est que le froid résultat d’un calcul linguistique.

La conception de Jean-Pierre Balpe n’épuise pas les enjeux littéraires des générateurs. Des modalités de lecture différentes de celles qu’il a prévues ont pu être observées, notamment des lectures qui tentent de déterminer quel est le travail du générateur dans les textes générés en repérant les redondances lexicales, structurelles… et les manies du générateur, acquérant ainsi une certaine connaissance de celui-ci, s’en forgeant même une habitude. Une telle lecture est axée sur le dispositif, elle s’intéresse au processus génératif, non dans son côté algorithmique, mais dans le repérage de ce qui ressort de l’automate et de ce qui ressort des choix et options du méta-auteur. Une telle lecture ne considère pas le texte généré comme un fragment de l’œuvre mais comme une production de celle-ci que le lecteur n’assimile pas à un « sous-ensemble particulier d’un roman général ». La notion de roman disparaît totalement dans cette lecture, elle est remplacée par celle de machine : en quoi l’auteur est-il méta-auteur ? en quoi est-il concepteur d’une machine à produire du média textuel ? en quoi est-il un écrivain, c’est-à-dire, fondamentalement, quelqu’un qui opère des choix sur les stratégies langagières qu’il met en œuvre ? Cette lecture est parfaitement compatible avec l’objet « générateur automatique de texte » bien qu’elle n’est pas conforme à l’intention de l’auteur. Le phénomène est analogue aux lectures multiples qu’on peut faire des Cent mille milliards de poèmes de Raymond Queneau Ö

Les critiques adressées par les auteurs de littérature numérique à la conception balpienne portent également sur ces deux points :

  • On ne saurait réduire le texte au simple résultat d’un calcul linguistique en oubliant que le mécanisme physique de l’exécution du programme participe de façon prioritaire à l’expressivité et la matérialité de ce texte, expressivité et matérialité qui sont reconnues comme des propriétés littéraires intrinsèques par les poésies d’avant-garde Ö. Les générateurs « pavloviens » de Christophe Petchanatz (voir ci-dessous) mettent en exergue le processus d’exécution, non sous ses aspects algorithmiques, mais en temps que processus physique spatio-temporel.

  • Ce n’est pas parce qu’il est méta-auteur, que l’auteur du générateur n’est pas responsable des textes générés. C’est la position défendue par Tibor Papp.

De telles critiques peuvent produire de la poésie numérique mais ne sauraient produire de romans. Les productions de Christophe Petchanatz et de Tibor Papp tiennent de la génération combinatoire et non de la génération automatique de texte mais se réfèrent explicitement à celle-ci.




4.2 La responsabilité de l’auteur selon Tibor Papp.

Le poète franco-hongrois Tibor Papp Ö est très attaché à la forme et au résultat qui s’inscrit à l’écran. En 1993, il a transposé sur ordinateur une des formes les plus classiques de la poésie hongroise, le Disztichon Alpha, en concevant un générateur également nommé Disztichon alpha [24] qui produit des formes correctes à tous points de vue. Publié une première fois en 1994 dans alire7, il sera ensuite édité avec un ouvrage de présentation en Hongrie, ce qui en fait le premier poème numérique édité en Hongrie.



Disztichon alpha
Capture-écran
PAPP Tibor, 1994


Tibor Papp transposera également, dans son générateur Absence insolite [25] (1995), le logo-mandala, forme classique de la poésie visuelle, notamment de celle de Pierre Garnier. Cette forme présente un centre occupé par une expression autour de laquelle s’ordonnent des mots. La forme est symétrique, la lecture se faisant selon les axes qui passent par le centre.



un logo mandala
Capture-écran
PAPP Tibor, 1995


Pour lui, l’auteur ne peut se réduire à la fonction de producteur d’un modèle, sa responsabilité s’étend au résultat affiché. Aussi rétorque-t-il à Jean-Pierre Balpe :

« Jean-Pierre tu l’as bien précisé, c’est l’univers complet que tu crées, le texte lui-même, dans le détail, ne te chatouille pas. Tandis que moi je considère être l’auteur de l’ensemble des textes générés. Il faut donc que l’ensemble des résultats de mon programme donne, comment dire, la hauteur que je lui prévois. » [26]




4.3 Les générateurs « pavloviens » de Christophe Petchanatz.

Tout programme utilise des algorithmes « de synthèse » de médias et d’autres, qualifiés de « réalisation » qui gèrent la mise en écran de ces médias Ö. La conception balpienne de la génération donne une importance énorme aux algorithmes de synthèse, qui constitue la partie fondamentale du générateur, et néglige les algorithmes de réalisation. Elle demeure axée sur les règles de création des textes générés, pas sur la problématique de leur apparition temporelle à l’écran. Les textes générés se stabilisent le plus souvent sous forme de blocs statiques imprimables.

Christophe Petchanatz opère une critique des générateurs en inversant l’ordre d’importance entre la synthèse et la réalisation ainsi que le travail du lecteur par rapport aux générateurs balpiens classiques : le lecteur doit interrompre la génération pour lire. Il produit ainsi de véritables « générateurs de Pavlov » qui illustrent la dépendance temporelle des mécanismes de génération et montrent, comme chez Pedro Barbosa Ö, la nature transitoire du texte généré à l’écran. On peut parler de générateurs pavlovien car ils illustrent à la lettre la nature d’un générateur. Un générateur est une machine à fabriquer du texte de façon automatique. C’est ce que font ceux de Christophe Petchanatz, inlassablement, sans s’arrêter pour laisser le temps de lire, sans autoriser l’impression sur papier. Générant à l’excès, comme un réflexe de Pavlov, et sans permettre une échappatoire salutaire vers la sécurité d’un support fixe, ces programmes montrent la nature de la machine, remettent en question la référence à un média imprimé, nient la « page-écran ». Le générateur de Petchanatz prend pour référence celui de Balpe et non plus le livre : il produit un décalage dans la conception.

Ce décalage tient dans l’importance accordée à l’exécution du programme. Celle-ci exhibe le processus physique de la génération, non son caractère algorithmique, au détriment du texte généré. La génération y est avant tout un processus physique. Elle produit un mouvement à l’écran, une temporalité et, accessoirement, un texte. La génération n’a plus pour principale fonction de synthétiser un matériau textuel mais de créer du temps continu, du flux.

Le défilement illisible apparaît chez Christophe Petchanatz dès 1991 dans Crimes [27] . Le texte d’introduction défile indéfiniment de bas en haut (Fig.2). En appuyant sur une touche, le lecteur passe sans transition à la génération poétique et humoristique d’une scène de crime (Fig.3).



Fig.2 - Introduction en défilement ininterrompu dans Crimes
PETCHANATZ Christophe, 1991

Fig.3 - Scène générée de Crimes


Dans la phase d’introduction, le texte résiste au lecteur : il est visible mais non lisible, sauf à activer la fonction [pause] (le texte fonctionne sous DOS, système d’exploitation dans lequel tout processus est mis en pause par appui sur cette touche). Cette opposition entre lisibilité et visibilité rappelle celle des hypertextes de Jim Rosenberg Ö. Sa temporalité propre interfère avec celle de la lecture et apparaît ainsi comme sa principale caractéristique.

La structure du poème de la seconde partie demeure inchangée de génération en génération, montrant que le générateur utilise le principe des phrases à trous de la génération combinatoire Ö.

Le défilement ininterrompu du texte généré illustre la nature mécanique du générater que l'on appelle alors "générateur de Pavlov". On le rencontre dans Prolix Ö et dans Cut-Up [28] (1992).

Cut-up a été programmé sous DOS. Il débute en demandant au lecteur d’introduire un prénom féminin, suite à quoi il génère en continu du texte à l’écran, à grande vitesse selon le procédé de cut-up inventé par Brion Gysin et surtout utilisé par William Burroughs dans ses textes narratifs des années 60. Ce procédé consiste à fragmenter plusieurs textes écrits par soi ou d’autres et à mélanger les fragments de façon aléatoire. L’œuvre génère des fragments sensuels, érotiques dans lesquels pointent des relents de crimes ou de scènes sadiques.

Christophe Petchanatz présente ainsi cette œuvre dans l’écran d’introduction :

« Cette ’’machine à écrire’’ opère une sorte de cut-up sur un texte publié par ailleurs, ici ou là, sous formes d’extraits ; il n’y a rien d’autre à faire que regarder, et lire. »

La remarque de Petchanatz selon laquelle le cut-up travaille sur un texte « publié par ailleurs » ajoute à la dévalorisation de la fonction de synthèse de la génération, dévalorisation appuyée par l’utilisation du cut-up, procédé qui retire de la cohérence à des matériaux textuels significatifs. Ce procédé s’oppose à celui utilisé par Bernard Magné dans Mémoires d’un (mauvais) coucheur Ö qui ajoute au contraire de la cohérence à des lieux communs textuels non significatifs récupérés ici ou là dans des œuvres classiques.

L’interface invite le lecteur à appuyer sur la touche [pause] pour lire le texte transitoire affiché. Elle inverse ainsi les modalités de fonctionnement des générateurs combinatoires ou automatiques qui, classiquement, demandent au contraire au lecteur de générer et non de stopper la génération. L’auteur, ici, n’est plus que co-auteur d’une partie des algorithmes de son œuvre, il en délègue une bonne partie au système d’exploitation. Il n’est plus en situation surplombante, « méta », il est partie prenante du dispositif de l’œuvre Ö.

L’utilisation du cut-up conforte l’idée balpienne selon laquelle l’auteur n’est pas auteur du texte généré. En revanche, elle détruit la conception du méta-auteur puisque le modèle utilisé, le cut-up, ne tient aucun compte des structures syntaxiques et sémantiques des matériaux textuels utilisés. Le « texte » généré se présente dans cette œuvre comme l’état transitoire instantané et observable produit par un processus algorithmique génératif et non comme le fragment d’un texte potentiel infiniment grand. Cette perception invite à reconsidérer la page-écran des générateurs classiques comme un « devenir suspendu » et non comme une page d’un livre infini. L’inscription à l’écran n’est pas l’étape finale d’un processus de matérialisation mais un état quasi-statique, un entre-deux. Le lecteur, en voyant défiler ce texte, prend également conscience que la génération est une perte d’information et non une synthèse d’information. Cette œuvre exhibe la situation réelle du lecteur : il est spectateur d’un processus en cours de réalisation et lecteur des états observables produits.




4.4 La transformation du support du texte : de la page à l’écran.

Pour Jean-Pierre Balpe, le support du texte n’est l’écran que « par procuration » puisque la référence demeure la page imprimée. Pour Christophe Petchanatz, il s’agit bien de l’écran.

On peut considérer que la génération de texte a effectué le passage du livre à l’écran à Paris en 1983 dans la projection, lors de la journée de la poésie, de Traitement de texte, une œuvre de Jacques Donguy et Guillaume Loizillon qui est musicien et informaticien. L’œuvre développe le défilement infini sur écran d’un texte construit sur ordinateur mais il ne s’agit pas encore d’un générateur pavlovien. Voici ce qu’en dit Jacques Donguy :

« Il s’agissait d’extraits de ce qui sera plus tard ALUMINIUM NIGHTS écriture automate computer et autres traités par Guillaume Loizillon, musicien et informaticien, sur DAI Personal Computer. La cassette a disparu, seule reste une série de photos d’écran. Il y avait déjà l’idée de texte infini, en rupture du modèle du livre, qui a un incipit et une fin (la mort du héros), modèle qui fonctionne toujours. Il y avait aussi l’idée d’un texte qui, tout en étant le vôtre, vous échappe, puisque re-produit par la machine. » [29]

Jacques Donguy et Guillaume Loizillon ont également produit un générateur de Pavlov : Tag surfusion [30] (1994).

Lors de la soirée « (pré)texte à voir » organisée à la galerie Donguy en 1993, en collaboration avec l’association ART 3000, le générateur a imprimé en permanence sur une imprimante à aiguilles. Cette impression est, pour Guillaume Loizillon, une simulation de l’écran :

« Pour la manifestation « ART 3000 », on a utilisé une vieille imprimante à aiguilles qui avait cette capacité d’imprimer sur papier listing, ce qui fait qu’on a pu tant soit peu simuler ce qui se passait à l’écran. La notion de bas de page n’existait pas et, tant qu’il y avait du papier, on pouvait imprimer ». [31]

Le rapport écran/page est ici définitivement inversé, le support du texte est bien l’écran et non plus la page, c’est la page qui simule l’écran. Il n’y a donc plus lieu de concevoir le texte généré comme un texte imprimable et les modalités de lecture qui s’inspirent de la lecture papier n’ont plus à servir de référence : le générateur de Pavlov relativise la conception balpienne du rôle du lecteur. De ce point de vue, la publication par Jacques Donguy en 1996 de textes générés par Tag-surfusion apparaît comme anachronique puisque, renouant avec un mode de publication vieux à l’époque d’un quart de siècle, il annule le principal intérêt de cette œuvre et tourne le dos à un mode de publication des programmes eux-mêmes consacré par les revues sur disquettes ou cédérom puis par la publication sur le Web.




Références :

BOOTZ Philippe (Dir.), A:\ LITTERATURE ↵. Villeneuve d’Ascq : MOTS-VOIR, GERICO-CIRCAV, université de Lille 3, 1994.

BALPE Jean-Pierre (Dir.), rencontres-médias 1 (1996-1997). Paris : BPI Centre Pompidou, 1997.

Littérature n° 96. Paris : Larousse, 1994.

Action Poétique n° 129/130, 1994.

alire10/DOC(K)., 1997




Sommaire

  • Introduction

  • Qu'est-ce que la littérature numérique ?

  • Quel rôle joue le programme en littérature numérique ?

  • Comment les propriétés du médium informatique se manifestent-elles en littérature numérique ?

  • Qu'apporte l'interactivité à la littérature numérique ?

  • En quoi les avant-gardes poétiques du XXe siècle anticipent-elles la littérature numérique ?

  • Comment les nouvelles technologies ont-elles été introduites en littérature ?

  • Quel rôle jouent les réseaux en littérature numérique ?

  • Que sont les hypertextes et les hypermédias de fiction ?

  • Qui sont les auteurs d'hypertextes et d'hypermédias littéraires ?

  • Qu'est-ce que la littérature générative combinatoire ?

  • Qu'est-ce que la génération automatique de texte littéraire ?

  • Qu'est-ce que la poésie numérique animée ?

  • Quelles sont les formes de la poésie numérique animée ?

  • Conclusion : Qu'est-ce que le texte en littérature numérique ?

  • Références




    Notes :


    1 Un automate est un programme qui transforme l’état d’un système (ici du texte). Il calcule l’état suivant à partir de l’état en cours sans tenir compte des états antérieurs.

    2 BALPE Jean-Pierre et BABONI-SCHILINGI Jacopo, « Génération automatique poésie-musique », in Balpe J.P. (Dir.) Rencontres-médias 1 (1996-1997). Paris : BPI Centre Pompidou, 1997 : 149

    3 BALPE Jean-Pierre, débat, in Bootz Philippe (Dir.), A:\ LITTERATURE ↵. Villeneuve d’Ascq : MOTS-VOIR et GERICO-CIRCAV, université de Lille 3, 1994 : 98

    4 Plusieurs tentatives de génération de narration ont également été tentées dans les années 1980 aux États-Unis, mais aucune ne s’est avérée satisfaisante.

    5 BALPE Jean-Pierre, poème 8, Hôtel Continental, n° x, 1981.

    6 BALPE Jean-Pierre, Haïkus, action poétique n° 95 ; ALAMO, 1984 : 70.

    7 BALPE Jean-Pierre, Initiation à la génération de textes en langue naturelle. Paris : Eyrolles, 1986, p. 187.

    8 BALPE Jean-Pierre, "Débat", in Bootz Philippe (Dir.), A:\ LITTERATURE ↵. Villeneuve d’Ascq : MOTS-VOIR et GERICO-CIRCAV, université de Lille 3, 1994 : 36.

    9 La confrontation entre les auteurs physiques et leur simulation est bien transcrite dans le documentaire.

    10 BALPE Anne-Gaëlle, « L’œuvre comme processus : Trois Mythologies et un Poète Aveugle », anomalie 0, septembre 1999 : 14-15)

    11 VALÉRY Paul, Fragments des mémoires d’un poème. Paris : Grasset,1938, réed. in Œuvres, T.1. Paris : Gallimard (bibliothèque de la Pléiade), 1975 : 1467

    12 BALPE Jean-Pierre, « Déclaration d’intension », Hôtel Continental, n° x, 1981 : 1

    13 BALPE Jean-Pierre et BABONI-SCHILINGi Jacopo, « Génération automatique poésie-musique », in Balpe Jean-Pierre (Dir.), Rencontres medias 1 (1996-1997). Paris : BPI Centre Pompidou, 1997 : 151

    14 BALPE Jean-Pierre, Réponse de J.P. Balpe à Claude Adelen, KAOS n° 3/action poétique n° 129/130, 1993.

    15 BALPE Jean-Pierre, « Littérature numérique, contraintes et ouvertures de l’écran (Du stylo à l’ordinateur ou du livre à l’écran) », Dichtung-Digital 2004/3, 2004, http://www.dichtung-digital.com/2004/3/Balpe/

    16 BALPE Jean-Pierre, débat, in Bootz Philippe (Dir.), A:\ LITTERATURE ↵. Villeneuve d’Ascq : MOTS-VOIR et GERICO-CIRCAV, université de Lille 3, 1994 : 36.

    17 BALPE Jean-Pierre, « Présentation », L’imagination informatique de la littérature. Saint-Denis : Presses Universitaires de Vincennes (L’Imaginaire du Texte), 1991 : 27

    18 BALPE Jean-Pierre, « Un roman inachevé – Dispositifs », Littérature n° 96. Paris : Larousse, décembre 1994 : 50

    19 Il s’agit en fait de l’intentio lectoris d’Umberto Eco.

    20 Il s’agit en fait de l’intentio auctoris d’Umberto Eco.

    21 BALPE Jean-Pierre, « Un roman inachevé – Dispositifs », Littérature n° 96. Paris : Larousse, décembre 1994 : 52

    22 Cette vision rejoint celle développée par Tibor Papp dans alire 3, et qui est dénommée dans notre approche « position mimétique de l’auteur ».

    23 BALPE Jean-Pierre, « Méta-auteur », alire10/DOC(K)S, 1997 : 96 – 98

    24 PAPP Tibor, Disztichon alpha, alire7, 1994.

    25 PAPP Tibor, Absence insolite, alire9, 1995.

    26 PAPP Tibor, “Débats”, in Bootz Philippe, A:\ LITTERATURE ↵. Villeneuve d’Ascq : MOTS-VOIR et le GERICO-CIRCAV, université de Lille3, 1994 : 36

    27 PETCHANATZ Christophe, Crimes, 1991, in KAOS n° 2, 1992.

    28 PETCHANATZ Christophe, Cut-Up, alire6, 1992 ; réed. in Bootz Philippe (Dir.), Le Salon de Lecture Électronique. Villeneuve d’Ascq : MOTS-VOIR, 1995. ; réed. in Créations poétiques au XX° siècle, visuelles, sonores, actions…. Grenoble : CRDP de Grenoble, 2004.

    29 DONGUY Jacques, « Phase gamma, CD-ROM en lecture infinie », in DONGUY Jacques (Dir.), Terminal Zone poésie et nouvelles technologies. Paris : Al Dante, 2002 : 29

    30 DONGUY Jacques et LOIZILLON Guillaume, Tag-surfusion, alire8, 1994. Publication de textes générés in DONGUY Jacques, Tag-surfusion. Paris : L’évidence, 1996.

    31 LOIZILLON Guillaume, in « Postface ; entretien avec Guillaume Loizillon », in. Donguy Jacques, Tag-surfusion. Paris : L’évidence, 1996 : 58



    © Leonardo/Olats & Philippe Bootz, décembre 2006
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