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ETUDES ET ESSAIS > LES BASIQUES > LA LITTERATURE NUMERIQUE > QU'EST-CE QUE LA LITTERATURE GENERATIVE COMBINATOIRE ?
   
< - Sommaire - >   

  
 

Qu'est-ce que la littérature générative combinatoire ?







  1. Introduction.
  2. Qu'est-ce qu'un générateur de texte ? 2.1 Définitions.
    2.2 Les générateurs combinatoires. 2.2.1 Caractéristiques.
    2.2.2 Quelques exemples de générateurs combinatoires.
    2.2.3 Les générateurs de Bernard Magné.
  3. Origines de cette littérature. 3.1 La combinatoire et la permutation littéraires : une " vieille " histoire.
    3.2 L'OULIPO 3.2.1 L'OULIPO et la contrainte.
    3.2.2 L'OULIPO et l'informatique.
    3.3 L' esthétique de la variation.
  4. De la littérature assistée par ordinateur à la littérature numérique. 4.1 Les poèmes combinatoires sont assistés par ordinateur.
    4.2 L'ALAMO.
    4.3 L'apport de Pedro Barbosa à la génération combinatoire. 4.3.1 Sintext.
    4.3.2 L'écrit-lecture.

    Références


Le symbole Ö avant ou après un mot indique un lien vers une autre fiche du module.




1. INTRODUCTION

La littérature générative regroupe un ensemble de démarches qui se sont essentiellement développées en Europe. On distingue deux grandes familles qui présentent de grandes différences de principe et de philosophie : la génération combinatoire que nous examinons en section 2 de cette fiche et la génération automatique que nous aborderons dans la fiche suivante Ö.

C’est par la génération combinatoire que la littérature rencontre l’informatique à partir de 1959, à travers ce qu’on a l’habitude d’appeler la littérature assistée par ordinateur Ö.

La littérature combinatoire s’inscrit dans une longue tradition littéraire que nous présentons en section 3. Elle a également opéré le passage du livre à l’ordinateur en transposant sur ordinateur des œuvres initialement conçues pour le livre. Cette transposition n’est pas sans effet sur la nature même de l’œuvre et nous l’examinerons en section 3.2.2. Enfin elle produit des conceptions et des créations informatiques originales commentées en section 4.




2. QU'EST-CE QU'UN GENERATEUR DE TEXTE ?



2.1 Définitions.

Les générateurs de texte sont des cas particuliers de générateurs Ö.

|||||||||| GENERATEUR DE TEXTE : Un générateur de texte est un programme qui crée du texte à partir d’un ensemble de règles qui constituent une grammaire et d’un ensemble d’éléments préconstruits qui forment un dictionnaire. Le terme « texte » est pris, dans toute cette section sur la génération, dans le sens le plus classique de « tissu de mots» Ö.

Il existe deux sortes de générateurs de textes : les générateurs combinatoires et les générateurs automatiques Ö. Ces deux générateurs sont très différents. Nous ne nous intéresserons dans ce chapitre qu’aux générateurs combinatoires..

|||||||||| GENERATEUR COMBINATOIRE : Un générateur combinatoire est un générateur de texte qui combine selon des règles algorithmiques spécifiques Ö des fragments de textes préconstruits.




2.2 Les générateurs combinatoires.



2.2.1 Caractéristiques.

Ce qui caractérise le générateur combinatoire est que les parties de textes combinées sont préconstruites. Un tel générateur ne peut pas créer un nouveau matériau textuel de base qui interviendrait dans la combinatoire. Le nombre de combinaisons qu’il peut produire peut être grand mais demeure fini. On reconnaît facilement un générateur combinatoire à ce que des expressions reviennent à l’identique au cours de la génération ou que des structures de phrases se reproduisent avec une fréquence élevée. Ces générateurs utilisent souvent l’aléatoire dans le choix des fragments combinés.

Le procédé de génération combinatoire le plus simple consiste à fabriquer un texte généré constitué de phrases ou propositions complètes tirées de façon aléatoire dans d’autres textes. Mais le procédé le plus utilisé est celui des « phrases à trous ». Il s’agit d’un procédé inventé par l’OULIPO Ö. Il consiste à prendre une phrase de référence puis à en retirer certains mots ou expressions qui seront remplacés par d’autres extraits de listes de mots ou de portions de phrases compatibles avec la structure syntaxique complète de la phrase modèle. La phrase à trou fournit ainsi la structure grammaticale et les listes constituent le dictionnaire. Ce procédé assure une cohérence syntaxique totale, les accords grammaticaux sont réalisés directement dans la liste de mots. La cohérence sémantique est gérée au sein de la banque de mots. Un tel procédé ne permet pas de gérer la cohérence sémantique de textes longs. C’est pourquoi il est exclusivement utilisé en poésie où elle est de peu d’importance, toute association de mots créant un sens poétique.

Le fonctionnement d’un générateur combinatoire ressemble beaucoup à celui des hypertextes de Jim Rosenberg Ö. Les règles d’assemblage sont comparables aux liens de l’hypertexte et les éléments du dictionnaire aux nœuds de l’hypertexte. C’est le programme qui construit le texte lu dans le cas du générateur, alors que c’est le lecteur, par la navigation, qui construit ce texte dans les hypertextes de Jim Rosenberg.

Aujourd’hui, les œuvres poétiques numériques utilisent parfois des générateurs combinatoires comme outil pour introduire de la variabilité à chaque exécution.




2.2.2 Quelques exemples de générateurs combinatoires.

Christophe Petchanatz utilise dans Prolix (1992) [1] le procédé le plus simple, ce qui n’enlève rien à l’intérêt de cette œuvre très surprenante et pleine d’humour.



Prolix
Fig.1 - Capture-écran de l'interface de Prolix
PETCHANATZ Christophe, 1992

Prolix
Fig.2 - Instantané dans le déroulement interrompu de Prolix. On repère le cut-up entre les deux textes par le changement de couleur et l'incohérence lexicale
PETCHANATZ Christophe, 1992


Le programme demande en tout premier lieu au lecteur de quitter l’œuvre pour écrire deux textes dans le format le plus simple des traitements de texte : le format « texte seul » (.txt). Voilà une entrée en matière peu banale ! le lecteur est invité, en somme, à écrire lui-même ses textes. Dans un second temps (Fi.1), un module de l’œuvre nommé « prépare » retire les parenthèses des textes créés. Le résultat est enregistré dans un fichier au format propriétaire. Ces fichiers constituent une banque de données que le module « prolix » va combiner. Arrivé à ce stade, le programme propose au lecteur de choisir deux fichiers préparés parmi cette banque. S’ensuit alors un défilé ininterrompu et rapide de texte à l’écran, de haut en bas, le texte défilant vers le haut lorsque le bas de l’écran est atteint. Ce texte est construit en choisissant des phrases prises au hasard dans l’un et l’autre texte. À certains moments, le choix aléatoire se rompt : la phrase en cours stoppe sur n’importe quelle lettre et se termine par une bribe d’une autre phrase qui commence à n’importe quelle lettre. Cette cassure incohérente peut provoquer l’apparition de « mots » nouveaux incontrôlés formés du début d’un mot et de la fin d’un autre mot. Cette cassure est marquée par un changement de couleur, la nouvelle couleur perdurant jusqu’à la cassure suivante (Fig.2). L’ensemble constitue une litanie rythmique construite sur les deux textes combinés, transformant ainsi ces textes en poèmes. Christophe Petchanatz, avec l’esprit de « dérision là où ça fait mal » qui le caractérise, renouvelle ici le procédé du cut-up inventé par Brion Gysin et surtout utilisé par William Burroughs dans ses textes narratifs des années 1960. Ce procédé consiste à fragmenter plusieurs textes écrits par soi ou d’autres et à mélanger les fragments de façon aléatoire.

Dans Prolix, le texte défile sans interruption. Le lecteur doit activer la touche « pause » pour lire le résultat affiché, ce qui affirme le caractère mécanique de la génération et le peu d’importance du résultat affiché. Le texte généré n’est, dans sa grande majorité, pas lisible puisque plusieurs écrans peuvent défiler entre deux appuis sur la touche « pause ». L’œuvre ne tient pas dans le texte généré mais dans le générateur, à la fois dans l’algorithme mais aussi et surtout dans tout le dispositif de mise en œuvre. L’algorithme (choix aléatoire de phrases et saut aléatoire à certains moments eux-mêmes aléatoires) n’est pas très sophistiqué alors que le dispositif mis en œuvre est très ritualisé : phase initiatique de préparation, « grand messe » écranique irréversible de l’exécution qui produit du visible peu lisible.

Marcel Bénabou, membre français de l’OULIPO, programme ses Aphorismes [2] en 1979 sous langage APL en utilisant des dictons transformés en phrases à trous. Marcel Bénabou propose le mécanisme suivant pour les construire :

« On retire à un aphorisme de la tradition quelques-uns uns de ses mots-clés. On leur substitue des mots convenablement choisis dans un lexique » [3]

Son générateur produit ainsi des aphorismes de structure connue mais n’ayant ni queue ni tête.



Sintext
Capture-écran d'un exemple d'aphorisme de Marcel Bénabou reprogrammé sous Sintext
BÉNABOU, Marcel Aphorismes, 1979,
reprogrammation Cavalheiro Abílio in, Barbosa, Pedro et Cavalheiro, Abílio, Sintext, 1994




2.2.3 Les générateurs de Bernard Magné.

Bernard Magné, par ailleurs spécialiste français de Georges Pérec, est le principal auteur français d’œuvres combinatoires. Il utilise généralement le procédé des phrases à trou dans ses générateurs comme Mémoires d’un (mauvais) coucheur (1995) [4] .


Mémoires d'un (mauvais) coucheur
maxime générée
MAGNÉ Bernard, 1995


Mémoires d’un (mauvais) coucheur génère des maximes en utilisant une phrase à trous extrêmement simple ([fragment 1] je me suis couché comme [fragment 2]) et deux banques de citations tirées de divers ouvrages littéraires, l’une pour le [fragment 1], l’autre pour le [fragment 2].

L’humour et la dérision pointent dès le titre de l’œuvre et se poursuivent dans le savoureux texte de présentation par lequel l’œuvre débute :

« Ceci est un générateur élémentaire.

Avec l’insuffisante complicité d’Honoré de Balzac, Charles Baudelaire, Gustave Flaubert, Guy de Maupassant, Stendhal, Sue, Émile Zola et bien entendu du jeune Marcel, il propose de manière purement aléatoire, à chaque demande de l’utilisateur, une phrase évoquant une scène de coucher. Chaque phrase obéit à une structure identique, car on connaît l’importance du rituel à cette heure tranquille où les lions vont boire :

  • un noyau central invariant (ce n’est pas l’idéal en matière de couchage, mais c’est bien commode à fabriquer) dont on reconnaîtra sans trop de peine l’origine ;

  • une première partie (quelque chose comme une protase ; mais ici dépourvue de toute hypertrophie, si vous voyez ce que je veux dire…) constituée par des incipits de récits ou de chapitres empruntés aux meilleurs auteurs du XIXe siècle ;

  • une dernière partie (ou, pour les cuistres, apodose, pas toujours homéopathique) tirée des poèmes de Charles Baudelaire, et notamment des Fleurs du mal.

En l’état actuel des choses, l’ensemble peut générer 80 089 scènes différentes, ce qui à raison d’un coucher quotidien représente presque 220 années sinon de sommeil, au moins de supination. »

Les maximes générées, évidemment, ne reflètent plus rien (Fig.3) des œuvres dont sont tirés les fragments. Elles les banalisent.



Mémoires d'un (mauvais) coucheur
Fig.3 - Autre maxime générée
MAGNÉ Bernard, 1995


Humour et dérision sont des caractéristiques assez communes chez les auteurs de générateurs combinatoires. Cet humour est omniprésent chez Bernard Magné et ne masque pas la technicité parfaite de l’œuvre.

Le texte généré peut être un véritable poème doté d’une réelle écriture. Ainsi, dans Comptines (1992) [5] , Bernard Magné génère des poèmes sur le mode des comptines enfantines. Les structures possibles, ici, sont plus nombreuses, ce qui participe à la richesse du texte généré qui peut prendre des formes différentes et imprévisibles.



Comptines
comptine générée
MAGNÉ Bernard, 1992

Comptines
comptine générée
MAGNÉ Bernard, 1992




3. ORIGINES DE CETTE LITTERATURE



3.1 La combinatoire et la permutation littéraires : une « vieille » histoire.

La combinatoire littéraire fascine les poètes depuis le Moyen-Age Ainsi, dès le XVe siècle, le grand rhétoriqueur Jean Meschinot compose ses Litanies de la Vierge (1461-1464), un poème combinatoire sous-titré « Oraison qui peut se dire par huit ou seize vers, tant en rétrogradant que autrement ». Il s’agit d’un ensemble de 8 vers qui possèdent des rimes intérieures, de sorte qu’on peut en extraire d’autres litanies correctement rimées. Il est possible, par ce simple procédé, d’obtenir, d’après Bernard Magné, 43 008 litanies différentes à partir de ce poème de 8 vers !

Les 8 vers initiaux sont :

D’honneur sentier, confort sûr et parfait,
Rubis chéri, saphir très précieux,
Cœur doux et cher, support bon en tout fait,
Infini prix, plaisir mélodieux,
Éjouis ris, souvenir gracieux,
Dame de sens, mère de Dieu très nette,
Appuis rassis, désir humble joyeux,
M’âme défends, très chère pucelette.

On peut permuter les vers qui riment ensemble (par exemple le 1er et le 3e). Les vers étant rétrogrades, on peut également les lire à l’envers (ex : le 1er vers peut devenir : « parfait et sûr confort, sentier d’Honneur »), parfois en groupant plusieurs mots (le 2e vers devient alors « très précieux saphir, chéri rubis »), vers qu’on peut également permuter en respectant les rimes. Ces deux procédés, permutation et inversion, peuvent se combiner. On peut même les combiner à l’intérieur de chaque vers car ceux-ci sont composés de 2 hémistiches indépendants, le 1er de 4 syllabes, le second de 6. Jean Méchinot, en indiquant qu’on peut lire 16 vers, invite à séparer ces deux groupes d’hémistiches pour obtenir un poème de 16 vers dont les 8 premiers font 4 syllabes et les 8 suivants 6 syllabes. Les permutations et inversions peuvent également se produire dans cet ensemble. Comme l'écrit Bernard Magné :

« de quoi satisfaire la très sainte Vierge ou alors il n’y a plus de bon Dieu » [6]

Au XVIIe siècle, le poète baroque allemand Quirinus Kuhlmann compose son XLIe baiser d’amour céleste : l’alternance des choses humaines(1671). Il s’agit d’un poème dans lequel certains mots peuvent permuter de toutes les façons possibles. On peut alors générer 6 227 020 800 poèmes à partir du poème initial qui contient 4 strophes. Le premier et le dernier mot de chaque vers sont fixes et les 13 autres peuvent permuter. Par exemple le 1er vers est décrit par :

Après vent, gel, nord, est, fièvre, feu, glaive, nuit, mer, ouest, brume, sud, aube, et calamités .

Le 1er vers peut ainsi s’écrire « Après fièvre et calamités »

Quirinus Kuhlmann sera brûlé sur le bûcher pour ce qui apparaît alors être une hérésie.

Le premier roman combinatoire apparaît en 1962. Il s’agit de Composition n° 1 [7] de Marc Saporta. Ce roman est constitué de 150 feuillets non numérotés écrits recto seulement. Chaque feuillet décrit une scène centrée sur un personnage. L’ouvrage comporte une conclusion unique où interviennent tous les personnages du roman et 149 pages que le lecteur peut lire dans n’importe quel ordre. Dans sa préface, l'auteur indique que :

«Le lecteur est prié de battre ces pages comme un jeu de cartes. De couper, s'il le désire, de la main gauche, comme chez une cartomancienne. L'ordre dans lequel les feuillets sortiront du jeu orientera le destin de X. Car le temps et l’ordre des événements règlent la vie plus que la nature de ces événements.»

Le lecteur peut ainsi construire 5,7 10262 romans différents ! C’est (potentiellement) la plus grande quantité de livres jamais écrits par un écrivain !

Les œuvres combinatoires sont des « machines à produire du texte ». Elles s’inscrivent dans un projet très général puisque les auteurs ont imaginé des machines mécaniques pour produire des textes par des procédés combinatoires. La plus célèbre, et la plus ancienne, est décrite dans les Voyages de Gulliver [8] . L’invention de l’ordinateur permettra de donner corps à ce rêve. Le cédérom Machines à écrire [9] , conçu par Antoine Denize et Bernard Magné, donne un aperçu ludique complet sur les œuvres combinatoires. Il couvre la période allant du Moyen-Âge à l’OULIPO.




3.2 L’OULIPO



3.2.1 L’OULIPO et la contrainte.

L’OULIPO, l’OUvroir de LIttérature POtentielle, créé en 1961 par Raymond Queneau et François Le Lyonnais, est un collectif d’auteurs (poètes et romanciers) et de mathématiciens qui cherchent à expérimenter les structures possibles en littérature, c’est-à-dire des structures pouvant produire de la littérature « en quantités énormes, infinies » [10] . François Le Lyonnais présente ainsi l’objectif de l’OULIPO.

« L’activité de l’Oulipo et la mission dont il se considère investi pose le(s) problème(s) de l’efficacité et de la viabilité des structures littéraires (et plus généralement, artistiques) artificielles. » [11]

Recherchant les structures formelles linguistiques utilisables par les écrivains et les poètes, l’OULIPO a une approche mathématique et algorithmique de la littérature. Pour ce faire, ces expérimentateurs, comme ils se nomment, se donnent des contraintes, c’est-à-dire un certain nombre de règles fixes, intangibles et prédéfinies qu’ils utilisent de façon systématique pour produire un texte. Il s’agit bien d’expérimentation qui pourrait donner, ou qui a donné lieu à de la littérature, mais les oulipiens ne considèrent pas leurs productions comme littéraires. Une des règles les plus connues est la méthode S+7 créée en 1961 par Jean Lescure. Elle consiste à changer tous les substantifs d’un texte donné en prenant le 7° qui le suit dans un dictionnaire de référence. Cette contrainte produit des textes qui préservent la structure et le rythme de l’original, ce qui permet de le reconnaître. Ce fut une des premières contraintes inventées par l’OULIPO et elle a connu plusieurs variantes. Les textes produits sont souvent amusants. Ainsi le texte produit par l’application d’une méthode S+ 6 sur le début de la genèse :

"Et le chagrin dit : Que l’ascenseur soit ! Et l’Ascenseur fut. Et le chagrin vit que l’Ascenseur était bon…"

Les contraintes s’appliquent sur toutes sortes de textes, dont les poèmes et les romans. Une des contraintes les plus difficiles à réaliser fût certainement l’écriture de La disparition [12] par Georges Pérec, un roman de 300 pages qui ne contient aucune lettre « e » qui est pourtant la lettre la plus utilisée en français.

Le groupe comprendra rapidement de nombreux membres, dont Jacques Bens, Noël Arnaud, Pierre Lescure, Georges Perec, Paul Fournel, Jacques Roubaud et s’étendra aux États-Unis grâce, notamment, à Paul Braffort. Marcel Duchamp, Italo Calvino et Harry Mathews rejoindront l’OULIPO. Plusieurs groupes étrangers seront même créés comme l’OPLEPO en Italie.

L’OULIPO demeure encore aujourd’hui un organisme actif et une source d’inspiration comme en témoigne la revue formules consacrée aux littératures à contraintes, y compris dans ses relations avec l’informatique.




3.2.2 L’OULIPO et l’informatique.

Un tel programme, orienté sur les structures artificielles possibles avec le langage, ne pouvait manquer de rencontrer l’ordinateur qui est, plus que toute autre, une machine manipulant des langages. Ainsi, Noël Arnaud écrivit en 1968 des poèmes algol [13] dans lesquels le seul vocabulaire autorisé est celui du langage informatique algol. Ces poèmes sont des précurseurs de la tendance codework de la poésie numérique Ö.

L’œuvre fondatrice de L’OULIPO, les Cent mille milliards de poèmes [14] de Raymond de Queneau, connaîtra de multiples programmations informatiques et deviendra une référence pour la littérature numérique.



Cent mille milliards de poèmes
livre
QUENEAU Raymond, 1961


L’œuvre originale est un livre-objet. Il se compose de 10 sonnets écrits sur 10 pages successives. Chaque vers de chaque sonnet est écrit sur une languette. L’objet se présente donc comme un ensemble de 14 lignes, chaque ligne étant constituée d’une pile de 10 languettes. Un rabat permet de sélectionner la languette désirée pour chaque vers. On obtient ainsi un sonnet correct. Ces 140 vers permettent de lire 1014 sonnets différents, soit cent mille milliards de poèmes, ce qui, d’après les calculs de Raymond Queneau, jamais à court d’humour, correspondrait à « 190 258 751 années plus quelques plombes et broquilles » [15] de lecture.

Paul Braffort en réalisera une première version informatique en 1975 pour l’exposition Europalia de Bruxelles. Chaque poème généré était imprimé. Avec cette version, les Cent mille milliards poèmes deviennent la première œuvre française portée sur ordinateur.

Tibor Papp, en hommage à Raymond Queneau, en réalisera également une version programmée [16] (Fig.4), en 1988, destinée à être lue sur écran et non sur papier. Cette version est tout à fait conforme au projet de Queneau, plus même que le livre ( !). Il est en effet beaucoup plus facile d’explorer les diverses permutations sur écran que dans le livre où la manipulation des languettes s’avère vite une mission impossible.



Cent mille milliards de poèmes
Fig.4 - Capture-écran
Version des Cent mille milliards de poèmes programmée par Tibor Papp en 1989


Par ailleurs, les languettes autorisent une lecture non conforme au souhait de Queneau, ce que ne permet pas l’informatique. Le lecteur du livre est en effet libre de le lire comme un poème-objet et non comme un ensemble de sonnets. Il peut lire des fractions de vers, lire les languettes par piles… autant de manipulations qui détruisent la structure des sonnets et qui ne sont pas conformes au projet de Queneau. Dans cette lecture, l’œuvre ne se présente plus comme un ensemble potentiel de cent mille milliards de poèmes, mais comme un seul poème permettant de lire beaucoup plus que cent mille milliards de textes différents ! Une telle liberté de lecture, compatible avec l’ouvrage mais pas avec les conceptions de son auteur, n’est plus possible lorsque c’est le programme qui construit le texte : le lecteur a beaucoup moins de possibilités de lecture, en général, devant un texte informatique que devant un texte manipulable. Le passage sur ordinateur d’Hymne à la femme et au hasard (Philippe Bootz, 1977) Ö le montre également.

Ce poème de Queneau fera l’objet de bien d’autres programmations. On peut citer, réalisées par Antoine Denize pour le cédérom Machines à écrire [17] , des versions augmentées d’effets graphiques non prévus par Queneau.



Cent mille milliards de poèmes
Capture-écran
Version des Cent mille milliards de poèmes programmée par DENIZE Antoine pour Machines à écrire (1999)


On peut toutefois regretter que ces versions augmentées, certes attirantes et relevant d’un travail intelligent sur l’interface, brouillent le projet de Queneau et détournent l’attention du lecteur sur l’expression animée et sonorisée, tirant ainsi le mot vers l’image au détriment de la pureté littéraire de la forme du sonnet et de la rigueur algorithmique du « calcul linguistique » de Queneau. J’ai pu constater que des lecteurs qui ne connaissent pas l’ouvrage de Raymond Queneau s’avèrent parfois dans l’impossibilité de savoir ce qui vient de lui et ce qu’apporte Antoine Denize. On mesure ici toute la difficulté de la transcription numérique, sans cesse attirée par les sirènes ludiques de l’interface, par celles du « bel effet » permis par les traitements informatiques, éléments qui peuvent entraver l’intégrité d’un projet littéraire.

D’autres œuvres oulipiennes ont été adaptées pour l'ordinateur, notamment par Antoine Denize, Ambroise Barras ou Florian Cramer.




3.3 L’ esthétique de la variation.

L’OULIPO traite la combinatoire à partir d’une approche classique de la littérature. Plus généralement, la variation est au cœur des problématiques artistiques dans les années 1950-1970. Max Bense est souvent considéré comme le théoricien de cette approche textuelle [18] , qu’il fait entrer dans le cadre d’une esthétique plus générale [19] . Il intègre l’évolution technologique en art [20] et transpose en esthétique les acquis de la théorie de la communication de Shannon [21] . Max Bense aura une grande influence sur la génération combinatoire. Ces conceptions seront reprises par Abraham Moles dans son célèbre ouvrage « L’art et l’ordinateur »[22] .

Il est intéressant de constater qu’à partir de cette base commune qu’est la combinatoire, la poésie a mené à la génération, alors que le roman a mené à l’hypertexte. La poésie et le roman ont, par la suite, mixé ces voies. Il est également intéressant de noter que l’influence des précurseurs européens comme Queneau ou Saporta n’a pas été comprise de la même manière aux États-Unis et en Europe. Les théoriciens américains de l’hypertexte de fiction comme Jay David Bolter ont surtout été sensibles à la fragmentation du texte Ö, alors que les concepteurs de générateurs européens ont retenu l’algorithmique d’assemblage.




4. DE LA LITTERATURE ASSISTEE PAR ORDINATEUR A LA LITTERATURE NUMERIQUE



4.1 Les poèmes combinatoires sont assistés par ordinateur.

Contrairement aux exemples présentés en section 2, les générateurs combinatoires, jusqu’au début des années 1990, ne participent pas de la littérature numérique au sens où nous l’avons définie Ö mais de la « littérature assistée par ordinateur » Ö.

Les premiers générateurs combinatoires sont apparus indépendamment aux États-Unis et en Europe en 1959 Ö.

De nombreuses œuvres combinatoires créées avec l’aide de l’ordinateur verront le jour dans les années 1960 et 1970. Par exemple, le poète italien Nanni Balestrini, du groupe 63 Ö, réalise Tape Mark I en 1961 et Tape Mark II en 1963 à l’aide d’ordinateurs IBM.



Fac-similé de Tape mark I
extrait de BARBOSA Pedro, A Ciberliteratura, Criação Literária e Computador. Lisboa : Cosmos, 1996 : 392
© Pedro Barbosa


Une anthologie imprimée de textes générés anglophones sera publiée aux États-Unis par Richard Bailey [23] en 1973.

L’œuvre la plus emblématique de cette période demeure certainement La machine à écrire[24] . Elle a été créée par l’informaticien canadien Jean Baudot en 1964. Il s’agit d’un livre, comme le dit le sous-titre de l’œuvre, « du premier recueil de vers libres créés par un ordinateur électronique ». L’œuvre, constituée d’un ensemble de phrases, a été composée à l’aide d’un programme conçu et réalisé par Jean Baudot qui explique ainsi son fonctionnement :

« Lors de cette expérience de rédaction automatique, le processus qu’exécute l’ordinateur peut se décrire en quatre étapes :
  • 1. la machine élabore une structure d’éléments phraséologiques qui respecte les règles de syntaxe ;
  • 2. la machine détermine le genre, le nombre ou le temps de chacun de ces éléments ;
  • 3. la machine choisit des mots dans un lexique, afin de construire la phrase définie par la structure syntactique ;
  • 4. la machine rédige la phrase en respectant les règles de concordance, d’accord, d’élision, etc.

Dans ce processus, les trois premières étapes sont entièrement aléatoires : la machine exécute tous ses choix au hasard (en simulant par des opérations mathématiques les lois du hasard). Ceci s’applique tant au choix des mots dans le lexique qu’à l’existence de certains mots ou éléments dans la phrase, aux genres et nombre de certains éléments, aux temps des verbes, etc.… Il est donc rigoureusement impossible de prévoir les phrases que va rédiger l’ordinateur électronique, lorsqu’il exécute un programme de ce genre. » [25]

Voici quelques phrases produites par la machine :

Les neiges ne quittent pas les fins.
La machine brise le plaisir brillant.
Une femme tire le dimanche.
Car l’ouvrier brise la planche.
La peur s’amuse.

Cette œuvre illustre bien la notion de « littérature assistée par ordinateur ». Jean Baudot réunit dans un recueil les textes générés par le programme et considère que c’est bien le recueil et non le générateur qui constitue l’œuvre.

Ce programme, rebaptisé rephrase, sera réutilisé pour générer certaines parties du texte d’une pièce de théâtre absurde qui a pour titre Équation pour un homme actuel et qui est créée par Pierre Moretti et la troupe des Saltimbanques à Montréal en 1967 au Pavillon de la Jeunesse lors de l’Exposition Universelle. Là encore, ce qui est considéré comme l’œuvre n’est pas le générateur ni le millier de phrases qu’il a générées, mais le texte final de la pièce que Pierre Moretti a composé en choisissant des phrases parmi cet ensemble. Il est clair que Jean Baudot, dans cette pièce, n’intervient que comme assistant technique au stade de l’écriture. Le rôle de son générateur est semblable à la prise de rushs au cinéma, il intervient au stade de la création de matériau. Cette pièce a donné lieu à une épopée judiciaire [26] dans laquelle un avocat a proposé de mettre l’ordinateur en prison ! Cette aventure cocasse montre combien ces littératures remettent en cause de façon très profonde la notion d’auteur Ö.




4.2 L’ALAMO.

L’A.L.A.M.O. (Atelier de Littérature Assistée par la Mathématique et les Ordinateurs), a été créé en 1982 par deux membres de l’OULIPO : Paul Braffort et Jacques Roubaud pour développer spécifiquement les relations entre les contraintes littéraires et l’informatique. Il n’a en fait pas produit d’œuvres littéraires. Parmi ses membres figuraient Jean-Pierre Balpe, Marcel Bénabou, Mario Borillo, Michel Bottin, Paul Braffort, Paul Fournel, Pierre Lusson et Jacques Roubaud.

L’A.L.A.M.O. n’est jamais sorti de la conception d’une littérature assistée par l’ordinateur. Il est à l’origine de plusieurs travaux de recherche universitaire, notamment sur le rythme (Pierre Lusson) et la narration automatique (Simone Balazard, Mario Borillo). Il a également programmé plusieurs œuvres combinatoires, dont des œuvres de l’OULIPO. Il a également joué un grand rôle pédagogique en organisant des ateliers d’écriture.

Le groupe fut longtemps considéré comme le spécialiste de la relation entre informatique et littérature en France, ce qui a plutôt nuit à la compréhension de cette littérature. De nombreuses personnes demeurent encore aujourd’hui persuadées qu’en littérature, l’informatique ne peut servir qu’à faire de la combinatoire et que la littérature informatique est un succédané de l’OULIPO alors que l’OULIPO ne se situe qu’aux prémisses de cette littérature. Il faudra que Jean-Pierre Balpe quitte l’A.L.A.M.O. et invente la génération automatique de texte Ö pour que commence à se construire en France une littérature véritablement numérique.

Le mérite L’A.L.A.M.O. a été de comprendre que l’informatique ouvrait des voies réellement nouvelles à la littérature. Jean-Pierre Balpe écrit ainsi de façon prémonitoire dans le prélude du numéro 95 de la revue action poétique consacré à l’A.LA.M.O. :

« Ce numéro de notre revue ne veut donc pas présenter un bilan, le résultat abouti des réalisations d’un groupe, mais plutôt marquer le début de tentatives nouvelles d’écriture, jeter les bases de ce qui pourra, à côté de modes d’écriture plus ‘’conventionnels’’, être une des voies où s’engagera certainement la littérature .» [27]

Tout comme pour l’OULIPO, plusieurs groupes se créeront par la suite en Europe dans le sillage de l’A.L.A.M.O. On peut citer, sans viser à l’exhaustivité, TEnO à Milan, le CETIC à Porto ou Infolipo à Genève.




4.3 L’apport de Pedro Barbosa à la génération combinatoire.



4.3.1 Sintext.

L’auteur portugais Pedro Barbosa est également le plus ancien chercheur européen en littérature générée par ordinateur. Le programme qu’il a mis au point entre 1992 et 1996, Sintext [28] , est une œuvre majeure de la génération combinatoire. Elle se présente comme un « générateur de générateurs », un logiciel de construction de générateurs combinatoires selon le principe des phrases à trous.

Pedro Barbosa présente cette œuvre comme un logiciel, un outil :

« En concevant le logiciel de SINTEXT on a présupposé que tout texte (ou structure de texte) est le résultat d'un projet toujours incomplet. C'est-à-dire que l'auteur, à travers le labyrinthe des infinies possibilités de choix qui lui sont offertes pendant le travail créatif, sait très bien que ses choix ne sont jamais les seuls, ni peut-être les meilleurs. S'il travaille en symbiose avec un ordinateur, la machine peut donc l'aider à exploiter cet immense champ de possibilités, d'y trouver peut-être des solutions inattendues, et finalement la certitude (relative, bien sûr) d'avoir choisi un meilleur chemin à l'intérieur de ce labyrinthe d'articulations de sens... » [29]

Le lecteur/auteur/utilisateur de Sintext est invité à créer deux fichiers textes utilisés comme données par le logiciel.

Le premier contient les phrases à trous et les dictionnaires codés très simplement. Voici un fragment de ce fichier utilisé par Pedro Barbosa dans la simulation du générateur d’aphorismes de Marcel Bénabou :

[frase["Un temps pour "[A["l'amour"]A]", un temps pour "[A["la beauté"]A]", un temps pour "[A["la mort"]A]"."]frase]
[frase["Il est plus aisé de supporter "[A["l'amour"]A]" que "[A["la beauté"]A]"."]frase]
[frase[[A["l'univers"]A]" sans "[A["la lumière"]A]" n'est rien ; "[A["la beauté"]A]" sans "[A["l'amour"]A]" ne vaut guère mieux."]frase]
[frase["Il n'y a pas moins de "[B["odeur"]B]" dans "[A["l'univers"]A]" que de "[B["mesure"]B]" dans "[A["le corps"]A]"."]frase]
[frase[[B["mystère"]B]" sans "[B["patience"]B]" n'est que "[B["temps"]B]" sans "[B["odeur"]B]"."]frase]
[A["l'amour"]A]
[A["l'angoisse"]A]
[A["la mort"]A]
[A["le mal"]A]
[B["mort"]B]
[B["mal"]B]
[B["univers"]B]

Le second contient un ensemble de règles qui décrivent la façon dont le texte généré doit apparaître à l’écran. Ce second fichier est écrit dans un langage de programmation très simple. Il est interprété par Sintext pour l’affichage. Voici ce fichier utilisé dans la même simulation :

run_now;
clear_screen;
seed_randomize(1111);
delay(10);
{save_disk;}
{pause;}
a=0;
:inicio:;
a=a+1;
new_line;
if(a>15) go_to 2;
print(a);
new_line;
random([frase]);
retrieve_all_labels;
{pause;}
go_to inicio;
:2:;
wait;
quit;
end;

Sintext est susceptible de simuler tous les générateurs combinatoires qui l’ont précédé et qui utilisent le principe des phrases à trous. a lire10/ DOC(K)S [30] présente plusieurs de ces simulations, toutes poétiques. Elles sont destinées à être exécutées en temps réel et lues sur écran, les textes générés n’étant pas imprimables, ce qui représente de fait une rupture radicale avec la littérature assistée par ordinateur. L’informatique constitue bien, ici le médium de l’œuvre. Cette version de Sintext constitue ainsi le premier générateur combinatoire de tradition oulipienne qu’on peut réellement qualifier de poésie numérique au sens où nous l’avons définie.

Dans une première approche, Sintext semblerait donc être à la génération combinatoire ce que le logiciel Storyspace Ö est à l’hypertexte de fiction américain : un outil permettant de développer un genre. En fait, Sintext est bien plus. De mon point de vue, Sintext constitue une œuvre littéraire numérique ce que n’est pas Storyspace. Les différences entre les deux logiciels sont importantes :

  • Storyspace débute un genre, celui de l’hypertexte de fiction, Sintext en clôt un : la génération combinatoire. Réaliser de nouveaux générateurs combinatoires après Sintext n’a plus aucune signification puisqu’ils sont tous virtuellement présents en lui. D’ailleurs aucun autre auteur que Pedro Barbosa a utilisé Sintext.

  • Storyspace implémente les conceptions de Ted Nelson sans faire évoluer la réflexion sur l’hypertexte, il aurait plutôt tendance à la figer, alors que Sintext est l’occasion pour Pedro Barbosa de faire évoluer la conception de la génération :

    • par le passage du livre à l’écran,
    • en transformant les contraintes combinatoires (les phrases à trou) en données. Celles-ci ne jouent plus alors pour le programme le rôle de règles, elles deviennent du matériau tout comme les mots sont du matériau dans les générateurs combinatoires non programmés. Sintext pourrait alors être qualifié de « méta-générateur », un modèle de générateurs. Il rejoint ainsi implicitement la conception de l’auteur revendiquée par la génération automatique de textes : l’auteur est auteur de modèles de textes, un méta-auteur Ö.
    • en modifiant la conception du texte généré et du rôle du lecteur, inventant "l’écrit-lecteur".
Enfin, traitant dans deux fichiers de donnés séparés la génération combinatoire et l’affichage du texte généré à l’écran, Sintext démontre que la génération combinatoire informatique ne saurait se réduire à un algorithme abstrait appliqué sur le langage Ö. Il faut nécessairement se soucier de l’expressivité de la mise en écran, de sa qualité physique, sensible, palpable : le texte, même généré, ne saurait être réduit à une pure manipulation linguistique. Cet aspect est inhérent, dans toute littérature numérique, à l’utilisation du support écran. Il est au cœur de la poésie animée Ö et, de fait, Sintext établit un pont entre la littérature animée et la génération, quelle soit combinatoire ou automatique, en montrant que les deux faces, algorithmique et sensible, du poème numérique sont complémentaires.




4.3.2 L’écrit-lecture.

Dans Sintext, Le lecteur est placé en situation d’usager du programme et d’auteur. Le programme se situe donc bien au premier abord comme un « outil d’aide à l’usager ». Le lecteur est supposé être un auteur qui va réécrire, réinvestir, modifier les combinaisons trouvées par l’ordinateur. Les textes générés par Sintext peuvent en effet, dans la version sur disquettes, être enregistrés dans un fichier résultat et donc être réexploités. L’interaction sort ici du médium informatique, elle extériorise le résultat généré. L’utilisateur du générateur, lecteur du matériau généré, deviendra le véritable auteur dans la réécriture finale de l’œuvre. On retrouve la position de l’auteur-usager que Baudot avait utilisé dans son générateur rephrase pour la pièce de Moretti.

Mais Barbosa, ajoute dans sa théorie de l’écrit-lecture [31] des particularités qui ne découlent pas de la conception combinatoire classique et qui se manifestent surtout dans les versions de l’œuvre destinées à être lues sur écran. Dans cette théorie (Fig.5), Pedro Barbosa met en exergue « la » solution que le programme a effectivement générée et qui se différentie de toutes les autres qui constituent le « champ de lecture ». Cette différentiation est indicée à l’écran par le fait que chaque solution est numérotée et que les numéros démarrent systématiquement à 1. En créant une distinction entre les solutions actualisées et celles qui ne le sont pas, Pedro Barbosa montre que le potentiel est impossible sur écran, seul le virtuel existe. Il montre que la littérature numérique ne peut être que virtuelle, les solutions non générées étant rendues au néant, n’ayant pas d’existence pour le lecteur. Le lecteur n’est plus alors dans une simple situation d’usager mais dans une autre qu’il nomme « écrit-lecteur » puisqu’il est à la fois lecteur et auteur de ce qui s’écrit à l’écran.



écrit-lecteur
Fig.5 - Conception de l'écrit-lecteur chez Pedro Barbosa
BARBOSA Pedro, " Syntext : un générateur de textes littéraires " in Lenoble Michel et Vuillemin Alain (éds.), Littérature et informatique, la littérature générée par ordinateur. Arras : APU, 1995 : 193




Références :

BOOTZ, Philippe (Dir..), A:\ LITTERATURE ↵. Villeneuve d’Ascq : MOTS-VOIR et GERICO-CIRCAV, université de Lille 3, 1994.

Littérature n° 96. Paris : Larousse, 1994.

LENOBLE, Michel et VUILLEMIN, Alain (Dir.), Littérature et informatique, la littérature générée par ordinateur. Arras : APU, 1995.

Formules, revue des littératures à contraintes.

OULIPO (coll.), La littérature potentielle (Créations Re-créations Récréations). Paris : Gallimard, 1973.

OULIPO (coll.), Atlas de Littérature Potentielle. Paris : Gallimard, 1981.

MOLES Abraham, Art et ordinateur. Tournai : Casterman, 1971 ; réed. Paris : Blusson, 1990.

BALPE Jean-Pierre et MAGNÉ, Bernard (Dir.), L’imagination informatique de la littérature. Saint-Denis : Presses Universitaires de Vincennes (L’Imaginaire du Texte), 1991.

BARBOSA Pedro, A Ciberliteratura, Criação Literária e Computador. Lisboa : Cosmos, 1996.

action poétique n° 85 ; OULIPO, 1981.

action poétique n° 95 ; ALAMO, 1984.

alire10/DOC(K)S série 3 n° 13/14/15/16, 1997.

BOOTZ Philippe (Dir.), Le Salon de Lecture Électronique. Villeneuve d’Ascq : MOTS-VOIR, 1995.

DENIZE Antoine, Machines à écrire. Paris : Gallimard, 1999.

Site de génération combinatoire en ligne : http://www.charabia.net/

Site de la revue Formules : http://www.formules.net

Site infolipo : http://www.unige.ch/infolipo

Site de l’ALAMO : http://indy.culture.fr/rialt

Site de l’OULIPO : http://www.oulipo.net/

Site de générateurs combinatoires de Florian Cramer : P3RMUT4T1ONS : http://userpage.fu-berlin.de/~cantsin/permutations/index.cgi




Sommaire

  • Introduction

  • Qu'est-ce que la littérature numérique ?

  • Quel rôle joue le programme en littérature numérique ?

  • Comment les propriétés du médium informatique se manifestent-elles en littérature numérique ?

  • Qu'apporte l'interactivité à la littérature numérique ?

  • En quoi les avant-gardes poétiques du XXe siècle anticipent-elles la littérature numérique ?

  • Comment les nouvelles technologies ont-elles été introduites en littérature ?

  • Quel rôle jouent les réseaux en littérature numérique ?

  • Que sont les hypertextes et les hypermédias de fiction ?

  • Qui sont les auteurs d'hypertextes et d'hypermédias littéraires ?

  • Qu'est-ce que la littérature générative combinatoire ?

  • Qu'est-ce que la génération automatique de texte littéraire ?

  • Qu'est-ce que la poésie numérique animée ?

  • Quelles sont les formes de la poésie numérique animée ?

  • Conclusion : Qu'est-ce que le texte en littérature numérique ?

  • Références




    Notes :


    1 PETCHANATZ Christophe, Prolix, alire6, 1992. rééd. in Bootz Philippe (Dir.), Le Salon de Lecture Électronique. Villeneuve d’Ascq : MOTS-VOIR, 1995.

    2 BÉNABOU, Marcel, « Un aphorisme peut en cacher un autre », Bibliothèque Oulipienne n°13, juin 1980.

    3 http://www.alamo.free.fr/pmwiki.php?n=Programmes.Aphorismes

    4 MAGNÉ Bernard, Mémoires d’un (mauvais) coucheur, alire10/DOC(K)S série 3, n° 14/15/16, 1997.

    5 MAGNÉ Bernard, Comptines, KAOS n° 2, 1992.

    6 MAGNÉ Bernard, « Les précurseurs : Jean Meschinot », Machines à écrire. Paris : Gallimard, 1999

    7 SAPORTA Marc, Composition n°1. Paris : Seuil, 1962.

    8 SWIFT Jonathan, « Voyage à Laputa », Les voyages de Gulliver chapitre V, 1726.

    9 DENIZE Antoine, Machines à écrire. Paris : Gallimard, 1999.

    10 BÉNABOU Marcel et ROUBAUD Jacques, « Qu’est-ce que l’Oulipo ? », site officiel de l’OULIPO, http://www.oulipo.net/oulipiens/O).

    11 Le LYONNAIS François, « Le second manifeste », in OULIPO, La littérature potentielle (Créations Re-créations Récréations). Paris : Gallimard, 1973 : 24

    12 PÉREC Georges, La disparition. Paris : Denoël (Les Lettres nouvelles), 1969.

    13 ARNAUD Noël. Algol. TEMPS MELES n° 93-95, 1968.

    14 QUENEAU Raymond, Cent mille milliards de poèmes. Paris : Gallimard, 1961.

    15 QUENEAU Raymond, « Mode d’emploi », Cent mille milliards de poèmes. Paris : Gallimard, 1961

    16 QUENEAU Raymond, Cent mille milliards de poèmes, programmation Papp Tibor, alire0.1, 1989.

    17 DENIZE Antoine, Machines à écrire. Paris : Gallimard, 1999.

    18 BENSE Max , "Theorie der Texte. Eine Einfürung" in neuere Auffassungen und Methoden. Köln : Kiepenheuer und Witsch, 1962 et BENSE Max, Aesthetica, vol. 4, Programmierung des Schönen. Allgemeine Texttheorie und Textästhetik, 1960, réed. in Bense Max, Aesthetica. Baden Baden : Agis Verlag, 1966.

    19 BENSE Max, Aesthetica, vol. 1 : Metaphysische Beobachtungen am Schönen, 1954, réed. in Bense Max, Aesthetica. Baden Baden : Agis Verlag, 1966.

    20 BENSE Max, Technische Existenz, Essays. Stuttgart : Deutsche Verlags-Anstalt, 1949.

    21 BENSE Max, Aesthetica, vol. 3, Aesthetische Information, réed. in Bense Max, Aesthetica. Baden Baden : Agis Verlag, 1966.

    22 MOLES Abraham, Art et ordinateur. Tournai : Casterman, 1971; réed., Paris : Blusson, 1990.

    23 BAILEY Richard W. (Dir.), Computer Poems. Drummond Island, MI: Potagannissing Press, 1973.

    24 BAUDOT Jean, La machine à écrire, mise en marche et programmée par Jean A. Baudot. Montréal : les Éditions du Jour, 1964.

    25 BAUDOT Jean, La machine à écrire, mise en marche et programmée par Jean A. Baudot. Montréal : les Éditions du Jour, 1964 : 91-92.

    26 LENOBLE Michel, « Entre évanescence et fixité : le statut de la littérature générée par ordinateur », in Bootz Philippe (Dir.), A:\ LITTERATURE ., Villeneuve d’Ascq : MOTS-VOIR et GERICO-CIRCAV, université de Lille 3, 1994, pp. 26-28.

    27 BALPE Jean-Pierre, « Prélude », action poétique n° 95; ALAMO, 1984 : 3.

    28 CAVALHEIRO Abílio et BARBOSA Pedro, sintext , 1992 (version 1), alire 8, 1994 ; réed. in Bootz Philippe (Dir.), Le Salon de Lecture Électronique. Villeneuve d’Ascq : MOTS-VOIR, 1995 ; réed. in Cavalheiro Abílio et Barbosa Pedro, Teoria do homen sentado. Porto : edições Afrontamento, 1996 ; reed. in, alire10/DOC(K)S série 3, n° 14/15/16, 1997.

    29 BARBOSA Pedro, « Présentation de Syntext », alire 8, 1994.

    30 CAVALHEIRO Abílio et BARBOSA Pedro, Sintext , alire10/DOC(K)S série 3, n° 14/15/16, 1997.

    31 BARBOSA Pedro, « Syntext : un générateur de textes littéraires » in Lenoble Michel et Vuillemin Alain (Dir.), Littérature et informatique, la littérature générée par ordinateur. Arras : APU, 1995 : 189 –202.



    © Leonardo/Olats & Philippe Bootz, décembre 2006
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