PROJETS / STATUT ESTHETIQUE DE L'ART TECHNOLOGIQUE / BIBLIOTHEQUE DU COLLOQUE
Ph. BOOTZ, pour alire10 / DOC(K)S, janvier 1997
Ainsi va mais pourquoi ?
Ne lire qu'une fois le poème. Voila qui date de l'invention du générateur automatique. N'est-ce pas affirmer par la pratique que ce dernier n'est pas fondamentalement destiné à être lu ? En tout cas pas de la façon dont notre culture livresque nous a asséné la lecture. Ne lire qu'une fois. Ou métamorphoser la relecture en une quête peut-être permanente. À réinventer la lecture le poète s'est, une fois de plus, libéré de tout possible pour se lancer coeur à corps dans un inattendu impardonnable pour notre société. Inattendu décliné par chacun selon ses coups de souris. C'est le texte-prétexte-au-texte du sintext d'A. Cavalheiro et P. Barbosa ou du Prolix de C. Petchanatz, le texte perpétuel du Tag Surfusion de J. Donguy, inachevable et moulable à volonté dans tout media : alire, livre, expo-performance d'imprimante, CD-ROM, moulable parce que tout support n'en devient plus que l'empreinte, aussi vaine et impalpable que l'incapable photo inapte à contenir autre chose qu'une image : le media y rend le texte simulacre de lui-même. Ce sont également les textes connectés de J.P. Balpe où la lecture ici permet la lecture là-bas, où ce qui est lu ne l'est, pour chacun, que parce qu'existe une communauté des lecteurs qui, lisant ce que vous ne lisez pas, rend possible votre lecture par les échanges entre les programmes. Puis aussi l'Oeuvre verrouillée et le poème-à-lecture unique où la lecture construit son propre possible dans le temps comme l'homme construit l'Histoire, sur le mode du dialogue entre un espoir et une contrainte.
À décliner ainsi les modalités de
poèmes qu'on ne saurait lire entièrement, la
poésie est passée dans une nouvelle phase : faire lire,
non l'inlisible, mais les significations de cette
inlisibilité. Le reflet lame aiguisée renvoie la
poésie à notre société. Le texte ne dit
pas, ou si peu, ou tellement particulièrement, ou pour toi et
pour nul autre. Le texte, avant tout n'est pas le dit mais la
manière de dire. À énoncer une parole qui n'a
plus rien d'évangile, pas même d'un moi qui serait
autre, c'est l'homme contemporain-de-nos-sociétés que
rejoint le poète et, dans ce rapprochement, le lecteur devient
le performer du texte. Le relais est passé mais ce passage,
pour fondamental qu'il soit, n'en est pas moins symbolique. Alors
chacun sachant que toute entreprise artistique ...
dépêchons-nous de la lire dans toute son inacceptable
écorchure, lame aiguisée, avant que la
société ne l'ait comprise et ap/prise au filet des
« mouvements » admis, voire adulés, car
caduc(ques)s, lames brisées ... étant vouée
à l'échec,
Comment ? Et dans quel but ? C'est à cette prospective que
je convie les lecteurs de cet article qui se limitera à la
présentation d'une démarche. Et si le feu du langage
enflamme les prises de position, la rigueur scolastique du
schéma explicite les fonctionnements. Pourquoi se priverait-on
de l'un ou de l'autre ? C'est en partant de la perception et de la
description du fonctionnement d'un texte programmé qu'on
explicitera les divers aspects de la démarche.
Le modèle fonctionnel
le schéma général
L'analyse fonctionnelle consiste à décrire un système en termes de fonctionnalités plutôt que d'objets. Elle met en évidence les fonctions actives dans le système ainsi que les entités sur lesquelles ces fonctions agissent et celles qu'elles fabriquent. Les éléments physiques réalisant ces fonctions ne sont pas appréhendés par le modèle, ce qui nécessite une description structurelle du système, complémentaire de la description fonctionnelle. Nous n'irons pas jusqu'à celle-ci, inefficace pour aborder les aspects qui nous intéressent. Il est néanmoins clair que le pauvre auteur-programmeur que je suis est bien obligé d'en passer par là pour mener à bien ses réalisations !
L'analyse fonctionnelle est un outil descriptif, à ne pas confondre avec le « point de vue fonctionnel » qui sera adopté dans la démarche et dont nous parlerons plus loin.
Le modèle se propose de représenter la chaîne
complète de la communication (dénommée oeuvre
par la suite) entre un auteur défini comme le sujet
initiateur du processus de communication et un lecteur
défini comme le sujet destinataire de ce processus. Il
peut s'appliquer à un ensemble assez vaste de productions,
notamment aux poèmes-lieux ou à d'autres formes de
poésie visuelle, en fait à toute production
possédant un « processus textuel » aux
propriétés voisines de celles qui seront
décrites pour les textes programmés, les seuls dont
nous parlerons.
Nous ne donnerons de ce modèle qu'un aperçu des propriétés utiles à notre propos . Le schéma général proposé est le suivant :

Dans ce modèle « l'écriture » et la « lecture » ne coïncident pas totalement avec les opérations que l'on entend par ces termes dans le langage courant. Par exemple la fonction écriture peut être réalisée en partie par une autre personne que l'auteur (dénommé réalisateur dans le modèle). Mais la principale différence vient de l'existence d'une fonction nouvelle, la « génération », qui s'intercale entre la lecture et l'écriture et qui, dans la littérature informatique, est en grande partie réalisée par l'ordinateur. Cette fonction ne se réduit pas à ce qu'on a l'habitude d'appeler en littérature informatique la « génération automatique de texte ». Les noms donnés à ces fonctions n'ont été choisis que pour rendre plus « imagé » et donc plus simple d'accès le modèle, mais les fonctions ne doivent être définies que de manière interne au modèle, par les actions qu'elles exercent sur les matières d'oeuvre qui circulent entre elles (indiquées au dessus des flèches) et par aucune subjectivité extérieure.
le processus textuel
On a l'habitude de parler du texte comme d'un objet, quelque chose qui existerait par lui-même, éventuellement même de manière indépendante du support. Un tel texte est alors « exportable » sur plusieurs media : livre, vidéo, disquette ... Cela est vrai certainement d'un grand nombre de textes, même proposés sur ordinateur, mais pas de ceux dont nous parlons. Ce qui est repéré comme le « domaine du texte » dans le modèle n'est pas un objet mais un sous-système complet décrit par une fonction et des matières d'oeuvres associées. Il est plus juste de parler de « processus textuel » plutôt que « d'objet texte » pour décrire rapidement ce sous-système (isolé sur la figure 2). Or un processus n'existe pas de façon statique et ne s'inscrit dans aucun médium. On ne peut que le décrire et ne le rendre tangible qu'en l'activant. C'est très exactement là que réside « l'immatérialité » de la littérature informatique, et non dans le fait que l'objet accessible au lecteur n'est qu'un transitoire lumineux ou un ensemble de bits dans une mémoire. Au regard de l'immatérialité du processus textuel, une sculpture lumineuse est totalement matérielle. L'holopoésie seule atteint également cette immatérialité.

Le fait qu'un tel modèle diffère notablement d'un modèle de littérature classique incite à penser qu'il existe une infinité de littératures possibles qui diffèrent par leurs schémas fonctionnels. On pourrait tout à fait concevoir des modèles de littérature donnés puis déterminer quelles mondes littéraires réaliseraient ces modèles. Un méta oulipo au niveau de la littérature et non plus du texte en quelque sorte. Mais que le lecteur se rassure, je n'aborderai ici que le fonctionnement actuel des textes programmés et lus sur ordinateur.
les caractéristiques de l'oeuvre dans le modèle fonctionnel
La simple existence d'une fonction nouvelle intercalée entre lecture et écriture, fonctions réalisées par les sujets auteur (même s'il peut s'agir d'une équipe) et lecteur (individu ou collectivité là aussi), crée une distanciation entre le lecteur et l'auteur, distanciation mise à profit par l'auteur dans les productions interactives actuelles. Cette distanciation a comme conséquence principale de rendre inconnaissable au lecteur le travail réel de l'auteur et donc la totalité de l'oeuvre (considérée ici comme la production particulière qu'il réceptionne et non comme l'ensemble des productions d'un auteur) qu'il « lit ». Nul ne peut affirmer « avoir lu » le texte. Cette distanciation fait éclater ce qui, classiquement, constituait l'objet « texte » en un certain nombre « d'objets textuels » dont l'accès physique par le lecteur n'est plus une condition suffisante pour la lecture. Ceux-ci apparaissent en différents endroits du modèle en tant que matières d'oeuvres de fonctions et ne conservent chacune que certaines caractéristiques de l'objet texte classique. Or ces objets ne sont pas tous présents au même endroit ni au même instant dans le processus de communication décrit par le modèle et leur collection ne reproduit donc pas cette notion classique d'objet texte. Les principaux objets textuels du modèle sont les suivants :
- le texte-écrit : non présent dans le schéma de niveau 1 mais dans un schéma de niveau 2, plus détaillé, de la fonction écriture, il correspond au projet de l'auteur avant toute description de celui-ci. C'est l'objet textuel le plus abstrait, qui n'est communiqué qu'au travers des descriptions multiples que l'auteur peut en faire : discursives, symboliques, graphiques ou autres, destinées ou non à la machine. C'est lui qui constitue le résultat primaire du travail de création par l'auteur et pour lequel personne d'autre n'intervient, d'où sa dénomination.
- le textes-auteur : réalisé par la fonction écriture, il décrit les éléments du texte-écrit nécessaires à la génération en termes compréhensibles à la fois par l'auteur et par l'agent de la fonction génération (l'ordinateur du lecteur pour les textes qui nous occupent). Ce textes-auteur est formé de deux grandes classes d'objets dénommés par leur terminologie informatique : le source qui est une structure ordonnée de commandes, (c'est l'élément principal du textes-auteur), et les données qui est un ensemble de matériaux dont les structures sont des formes fixes mais pas le contenu. Source et données n'apparaissent que dans une description plus poussée de la fonction écriture. L'ensemble du textes-auteur est inaccessible au lecteur. Remarquons que dans le modèle, le fichier exécutable, livré au lecteur, ne fait pas partie du textes-auteur mais n'apparaît que dans une description de niveau 2 de la fonction génération donnée plus loin en figure 3.
- le texte-à-voir : c'est l'objet accessible au lecteur. Il est spatio-temporel, attaché aux médiums écran et bande son par exemple pour les textes animés. Le texte-à-voir est, dans le point de vue du lecteur, celui qui ressemble le plus à « l'objet texte » traditionnel. C'est d'ailleurs le seul objet qui, pour lui, peut jouer ce rôle. Il peut présenter toute l'apparence trompeuse de n'importe quelle forme de littérature non procédurale (c'est à dire dont la description fonctionnelle ne comporte pas la fonction génération). Ce texte-à-voir est en revanche inaccessible à l'auteur. On peut repérer dans ce texte-à-voir, et quelque soit celui-ci, des textes-phrases définis comme les objets textes que le lecteur obtiendrait en recopiant l'ensemble des phrases qui s'offrent à lui dans le texte-à-voir. En aucun cas les caractéristiques d'un « texte sur ordinateur » ne se réduisent à celles de ces textes-phrases, que ce soit au niveau du sens, du style ou de la littérarité de l'oeuvre. Si l'existence de ces textes-phrases différencie la littérature informatique des autres arts informatiques (le modèle fonctionnel proposé permet en effet très certainement de décrire une large gamme des arts informatiques, moyennant peut-être quelques aménagements), l'oeuvre qui les génère n'est pas réductrice à ces textes-phrases. Un auteur qui porte un objet texte conçu pour le papier à l'écran sans le métamorphoser ne fait que de du texte « sur » ordinateur. On peut d'ailleurs noter que les mots présents dans le texte-à-voir peuvent en général s'agencer en plusieurs textes-phrases différents, spécialement dans les textes-à-voir animés, ce qui participe à la forte polysémie de ces textes-à-voir.
- le texte-lu : c'est la représentation mentale de l'oeuvre
(le processus de communication complet, et non le seul
texte-à-voir) que s'est faite le lecteur. Les modalités
de réalisation, par la fonction lecture, de ce texte-lu
à partir du texte-à-voir sont certainement les
mêmes que pour un texte non procédural. Nous n'y
insisterons pas.
Cette distanciation s'accompagne d'une relative autonomie du processus textuel. Celui-ci, réalisé par la machine, échappe en effet dans une large mesure au contrôle de l'auteur comme à celui du lecteur sans pour autant être l'oeuvre d'un deus ex machina électronique. Nous détaillerons ci-après les éléments du modèle qui décrivent cette autonomie. Elle est une des raisons pour lesquelles, dans l'état actuel de la démarche, « ce qui est écrit n'est pas destiné à être lu ». Cette position (un des fondements du point de vue fonctionnel), énoncée ici sous forme paradoxale, n'est pas une négation du texte ou le dernier refuge de la pudeur, mais l'acceptation du fonctionnement de ces oeuvres avec lequel auteur et lecteur sont bien obligés de composer : il vaut mieux concevoir l'oeuvre sans prétendre dominer toutes les caractéristiques du texte-à-voir puisque certaines pourraient bien, de toute façon, ne pas se réaliser ou être modifiées par la génération.
La dernière caractéristique que nous mentionnerons à propos de la fonction génération est son interaction avec la lecture. Le lecteur ne peut réaliser l'opération de lecture sans mettre en oeuvre la fonction génération. Ne serait-ce que parce que les oeuvres lues le sont, dans le cadre de la revue, sur la machine du lecteur et que le fonctionnement de celle-ci diffère de celui de la machine de l'auteur. Cette situation peut avoir une incidence notable sur le texte-à-voir. Cette interaction est fonctionnelle et fondamentalement non liée au caractère interactif ou non de l'oeuvre. Elle nous a obligé en 1994 à réécrire la totalité des premiers numéros d'alire. Elle va permettre à l'auteur de « guider » la modalité de la lecture, de tenter de gérer l'activation du processus textuel par le lecteur.
Ainsi, le travail de l'auteur pour gérer le processus textuel doit lui permettre de créer dans le textes-auteur, seul matériau qui lui est accessible, les composantes logicielles et les données aptes, d'une part à guider la mise en oeuvre du processus textuel par le lecteur (non à la manière d'un fichier d'aide qui vous guide dans un logiciel, mais bien à la manière du berger qui guide le troupeau où il l'entend), et d'autre part à dompter (dans la mesure du possible!) l'autonomie du processus textuel.
Le point de vue fonctionnel
Le premier objectif (guider le processus textuel) m'a conduit à la conception du poème-à-lecture unique dont on trouvera la première réalisation dans le CD-ROM, et à l'oeuvre verrouillée qui reste à construire. Les options prises dans ces projets sont, dans une large mesure, perceptibles par le lecteur. Le second objectif, dompter l'autonomie du processus textuel, conduit à l'idée du générateur adaptatif dont les caractéristiques n'apparaîtront que très progressivement au lecteur à l'occasion de la montée en puissance de sa configuration matérielle. La présentation dans le cadre du modèle fonctionnel de l'action de ces diverses « écritures » sur les oeuvres créées (et non les seuls textes-à-voir générés) nécessite de présenter le point de vue fonctionnel, position idéologique d'auteur sur la finalité de l'oeuvre, extérieure au modèle fonctionnel. Ce point de vue correspond à un engagement.
la nécessité d'un engagement de l'auteur
Nous n'avons pas pu nous empêcher de dégager très tôt dans cet article un des choix fondamentaux sur le caractère mimétique ou non voulu par l'auteur pour les textes-à-voir générés. La distanciation est en effet la première caractéristique du texte procédural sur ordinateur auquel il est confronté lorsqu'il met l'oeuvre à disposition d'un lecteur. Il est bien tenu de prendre position sur la gestion de cet aspect, ne serait-ce qu'à travers le choix des outils de création qu'il adopte. C'est donc bien à un engagement de l'auteur, purement interne à la littérature, que nous assistons. Si engagement de l'auteur il y a, celui-ci est légitimement en droit d'attendre en retour un engagement du lecteur dans sa lecture. C'est une position constante dans alire, depuis sa création.
Mais pour comprendre la nature de l'engagement que doit réaliser l'auteur, il nous faut détailler quelque peu les éléments qui limitent la fidélité du texte procédural et les indices qui permettent de qualifier, à défaut de mesurer, la lisibilité d'un texte procédural. Nous pourrons alors énoncer les implications de cet engagement dans le travail de l'auteur tel que nous venons de le décrire.
lisibilité du texte-à-voir et processus de lecture
La lisibilité est une caractéristique des textes-à-voir. Elle n'est déterminable que du point de vue du lecteur. La fidélité est une estimation de l'adéquation entre un texte-à-voir réalisé dans une lecture particulière et celui qui serait obtenu sur la machine de l'auteur dans des circonstances textuelles similaires. Ce n'est donc pas une caractéristique du texte-à-voir accessible au lecteur, mais au « critique » (ou observateur) , personnage que nous avons juste mentionné et qui réalise, non une opération de lecture, mais l'observation d'un acte de lecture. Dans l'état actuel de développement de la littérature informatique, c'est l'auteur qui, le plus fréquemment, peut jouer ce rôle de critique, lors de salons, soirées ou expositions par exemple.
L'observation des lecteurs lisant tend à montrer qu'un petit nombre de caractéristiques du processus textuel assurent la lisibilité. Il suffit que le texte-à-voir « ressemble » à un texte non procédural, c'est à dire qu'il s'obtient par une procédure d'appel simple (par un sommaire par exemple), fonction similaire à l'ouverture d'un livre (mise en condition ; connexion), qu'il se termine par un retour sans erreur à l'interface d'appel (opération de déconnexion) et qu'entre ces deux protocoles deux conditions soient réalisées : que des textes-phrases puissent être construits à partir des éléments présents dans le texte-à-voir, (même si un grand nombre d'informations échappe à la sagacité du lecteur), et qu'aucun message d'erreur ne soit généré. Autrement dit il suffit d'assurer une compatibilité matérielle minimum entre les ordres du textes-auteur (notamment sur le système d'exploitation, la vitesse d'exécution et les données matérielles comme la résolution de l'écran et le nombre de couleurs) ainsi qu'un débogage du programme garantissant l'absence de bugs bloquants pour assurer la lisibilité d'un texte-à-voir. Celle-ci est une condition préliminaire à la lecture, mais sa ressemblance avec les opérations préliminaires à la lecture d'un texte non procédural peut constituer un leurre pour le lecteur en lui laissant extrapoler d'autres caractéristiques du texte non procédural qui ne s'appliquent plus nécessairement dans une oeuvre informatique. Notamment en le laissant supposer que les premiers éléments du texte-à-voir correspondent à un incipit de l'oeuvre et que les derniers en sont une clôture. Il peut n'en être rien. D'ailleurs la génération a en général déjà traité une certaine partie du source (les phases d'initialisation du processus de génération) avant que n'apparaissent les premiers éléments du texte-à-voir. De même le générateur réalise en général un certain nombre d'opérations extérieures au texte-à-voir après l'achèvement de celui-ci. Le texte-à-voir ne constitue pas l'ensemble du résultat de génération mais seulement la partie accessible au lecteur (d'où sa dénomination, non liée à son appartenance ou non à la poésie visuelle, mais à son caractère de visibilité par le lecteur). La génération produit également les données induites sur lesquelles nous reviendrons plus loin et qui permettent, par exemple, d'empêcher la lecture des séquences multimédia de passage dans un ordre quelconque, même par appel direct hors sommaire, alors que l'ensemble des éléments nécessaires à leur activation est physiquement présent sur le CD-ROM. Cette position non centrale du texte-à-voir dans le processus textuel se répercute jusque dans les textes-phrases qui en sont issus. La cohérence du texte-à-voir, nécessaire à sa lecture, est liée à la nécessité d'une cohérence, mais non forcément de cette cohérence. C'est notamment le cas dans les générateurs automatiques. Or si le générateur, comme dans le poème-à-lecture unique, ne génère qu'un unique texte-à-voir, sans possibilité de réinitialisation, le lecteur n'a aucun moyen de déceler dans ce qu'il lit les éléments constants de ceux qui sont calculés. Ces éléments qui orientent la lecture sont donc maîtrisables par l'auteur et font partie du premier axe dégagé dans le travail de l'écriture : celui de la gestion de la mise en oeuvre par le lecteur du processus textuel.
La lisibilité n'est pas non plus la garantie que le lecteur lise ce que l'auteur avait prévu qu'il lise. On a ainsi eu quelques expériences significatives de processus textuels prématurément avortés, sans doute suite à une « fausse manoeuvre » du lecteur, non repérée par celui-ci et qui, n'ayant généré aucun message particulier, n'a pas été perçue comme une troncature du texte-à-voir. Le lecteur n'a lu qu'un extrait du texte-à-voir en croyant le lire entièrement. Le texte-lu qu'il s'est forgé en a, naturellement, fortement été marqué comme le montrent les réflexions qu'il a émises sur cette oeuvre. Un autre exemple, encore plus extrême, a correspondu à l'activation par le lecteur, lors d'une exposition, d'une commutation de tâches vers un autre produit culturel sans qu'il s'en rende compte. Il s'est donc retrouvé à l'extérieur de l'oeuvre en croyant la parcourir de façon hypertextuelle ! Mais les « infidélités » liées à l'autonomie du processus textuel ont souvent, Dieu merci !, des effets plus limités que ceux-ci comme par exemple la perte de synchronisme entre deux événements ou une inversion à l'exécution des ordres du source : leur séquentialité n'est pas respectée par leur chronologie.
gestion du contexte de lecture : le générateur adaptatif
Les premiers exemples d'infidélité du texte-à-voir illustrent l'influence sur la génération du contexte dans lequel se trouve plongé le lecteur. Ils risquent moins d'advenir dans le cadre d'une lecture intimiste et particulière sur la machine du lecteur que dans le cadre déstabilisant et moins maîtrisé d'un lieu public. Le dernier exemple illustre l'influence des caractéristiques techniques des machines, notamment leur vitesse. Sa probabilité est aussi grande chez le lecteur que dans un lieu public. Ces deux données, environnement de la lecture et constantes physiques de la machine, sont regroupées dans le modèle sous le terme générique de contexte de lecture et constituent la composante des données de lecture indépendante du lecteur. Ce contexte de lecture n'existe que lors de la lecture et influe sur la manière dont le processus textuel génère le texte-à-voir. Il n'est maîtrisé ni par l'auteur, ni par le lecteur. C'est lui le responsable de l'autonomie du processus textuel.
Il n'y a pas lieu de modéliser ce contexte de lecture par quelque chose comme une source de bruit. La notion de source ( de bruit ou de signal) est étrangère au modèle car de nature structurelle. De plus, même dans un point de vue structurel, cette notion est inapplicable au contexte de lecture. Il ne s'agit pas en effet d'une perturbation qui serait réalisée par une source externe à la machine et se superposant au signal traité par cette dernière, mais d'une gestion ordonnée et cohérente permise par le source et ne correspondant pas à l'attente de l'auteur. En clair d'une faiblesse de description du texte-écrit par le textes-auteur. Ce problème est bien connu des informaticiens industriels, au moins en ce qui concerne la gestion des caractéristiques des machines. Il oblige à prendre en compte le fait que l'exécution d'un programme dépend fortement de la machine qui l'exécute, même si la réalisation de ce dernier ne dépend pas de la machine sur laquelle se fait l'écriture du source. Il serait donc plus judicieux de parler de ce comportement en terme d'influence du non-dit dans le textes-auteur. C'est en effet parce que le programme ne précise pas, en général, les conditions et paramètres à respecter pour l'exécution des ordres, et ne prévoit donc pas de comportement de substitution en cas de violation de ces conditions ou de non respect de ces valeurs, que la génération dévie du comportement attendu.
L'influence de ce contexte de lecture peut être perçue de deux façons opposées. On peut considérer qu'une infidélité correspond à une violation du texte-écrit, et que la lecture est mauvaise, voire illégale. C'est le point de vue adopté dans la position mimétique. Pour éviter ce porte-à-faux, on mentionne alors les principales caractéristiques des machines sur lesquelles ont été écrits les textes-auteurs. Le point de vue fonctionnel, privilégiant la lisibilité sur la fidélité, part du principe que « quoi qu'il puisse lire, le lecteur lit » et que cette lecture est parfaitement licite. Dans cette optique les échecs de lecture et les risques de contresens sont très nettement minimisés. Les textes-à-voir supportent ainsi des lectures contradictoires sans contresens, comportement également mis en évidence dans des productions visuelles procédurales non informatiques.
Acceptant, dans le point de vue fonctionnel, l'autonomie du processus textuel, l'auteur peut alors modifier son texte-écrit de façon à concilier au mieux lisibilité et fidélité. Plus exactement, il est amené à se demander quelles sont les caractéristiques réelles de son projet qu'il veut garder dans toute lecture, quelles sont celles qu'il accepte de moduler, et dans quelle mesure. Le respect des autres n'est plus alors qu'un « fortuit agréable ». Il y a bien là engagement, implication totale de l'auteur dans son oeuvre, mais cette implication est épurée, a quitté les détails concrets du texte-à-voir pour se déplacer vers la gestion abstraite des conditions de sa genèse. L'auteur est, dans le point de vue fonctionnel, tenu d'adapter ses exigences aux performances de la machine du lecteur. Les modalités que j'ai retenues pour cette adaptation forment le générateur adaptatif, actuellement en cours d'élaboration. C'est un protocole (et non une oeuvre) dérivé des techniques de gestion temps réelle des processus industriels car il semble que ce soit la méthode la plus efficace pour gérer le comportement d'un système multitâches comme windows. En tant que protocole, le générateur adaptatif est une construction structurelle et non fonctionnelle, liée aux outils utilisés. Pour mettre au point ce protocole, le point de vue fonctionnel ne considère plus le texte-à-voir comme un objet, mais comme un ensemble de processus en oeuvre simultanément. C'est à dire, par exemple, qu'un texte-à-voir animé ne sera pas travaillé comme un film comportant 15 ou 25 images par seconde, mais que chaque action, chaque mouvement, chaque changement de couleur ..., sera décrit et géré comme un processus indépendant devant se dérouler en temps réel. Le textes-auteur devra alors établir un protocole de gestion automatique des processus (comment les créer, les activer, les stopper, en consigner l'état et les résultats, déterminer leur durée, leur temps de cycle ...) et, surtout contenir un ordonnanceur, programme qui, en informatique industrielle, gère les synchronismes et conflits des processus temps réel. Cet ordonnanceur doit être notamment capable de : définir une priorité des processus, initialiser ceux-ci, en gérer le synchronisme, les détruire. Ce travail de l'ordonnanceur ne peut être mené à bien que si l'auteur établit une structure de requête de gestion des processus (en définissant des ordres de priorité, des intervalles pour les durées de cycle ou totale, des règles de dépendance des processus) et si le générateur détermine, par une batterie de tests, les possibilités de la machine du lecteur relatives à chaque processus élémentaire. Une telle entreprise augmente considérablement le travail de programmation mais n'est à faire qu'une fois par processus imaginé. En contre partie il garantit une lisibilité certaine sur toutes les machines compatibles avec le langage dans lequel l'ordonnanceur est écrit, et avec l'arrivée de java la quasi totalité des plates-formes pourrait bientôt être concernée. Il garantit également une fidélité à un « projet d'auteur qui n'est plus la genèse d'une oeuvre mais la gestion de ses brisures ». Cette gestion ne concerne plus seulement l'objet accessible au lecteur (le texte-à-voir) mais bien l'ensemble du processus textuel : l'écriture informatique n'est pas réductrice à l'objectivation d'un projet, à moins que ce projet ne soit lui-même le projet d'un fonctionnement (objectiver le projet d'un fonctionnement c'est justement mettre en oeuvre ce fonctionnement). Une autre formulation fera davantage ressortir la chute tragique de l'auteur : pour écrire il ne peut plus penser l'écrit mais l'écriture. Le voila astreint à mettre en place les chemins qui lui permettront de ne pas trop perdre le paradis. On le croyait dieu tout puissant de son oeuvre et il se retrouve à grillager le piédestal vide.
Mais cette perte de pouvoir auquel il consent lui découvre des royaumes à explorer ; le point de vue fonctionnel, plein de doute et de pièges, est également le chemin de l'aventure qui assemble et construit. Car si le générateur adaptatif permet de gérer les brisures d'un projet qui ne saurait être activé dans toutes ses richesses sur la machine du lecteur, il permet également de mettre en oeuvre des projets parfaitement irréalistes même sur les machines les plus puissantes, et pourtant parfaitement lisibles sur toutes les machines, même les moins puissantes. Or l'exemple de l'évolution sur une longue période (6 ans environ) d'un texte comme Le mange-textes de Jean-Marie DUTEY (alire1) montre qu'on peut concevoir des oeuvres au comportement aussi riche bien que différent sur des machines lentes et des machines rapides. La performance des machines n'est pas liée à la simplicité, l'intérêt ou le finition d'un texte-à-voir, ne crée donc pas forcément un « plus » ou un « mieux » dans le texte-lu. Elle peut en revanche induire des effets secondaires comme un changement de statut de l'oeuvre, voire une métamorphose complète de celle-ci. On peut donc concevoir et réaliser une oeuvre, même purement animée et non interactive au sens actuel du terme (l'interactivité n'est conçue que comme une action consciente du lecteur), qui évolue lentement dans le temps en fonction de l'évolution du matériel du lecteur. Le texte-à-voir peut être la réalisation d'un projet sans cesse tronqué, et sa lecture celle d'un « texte » sans cesse différé. Troncature et brisure : le temps est fuite de la vie vers la vie.
première gestion du processus de lecture : le dialogue du poème-à-lecture unique.
Si le travail de l'auteur consiste à gérer l'ensemble du processus textuel, il lui faut, outre la lisibilité, guider la mise en oeuvre du processus textuel par le lecteur. D'autres options du point de vue fonctionnel se dégagent à cette occasion.
La principale est de privilégier dans la lecture la manifestation d'une « expérience » [erfahrung] du lecteur sur sa quête, légitime, d'information et d'acquisition d'un « savoir » sur le texte (texte-à-voir ou texte-écrit). Cette position est à l'opposée du réflexe de Pavlov de nos sociétés de l'information. La littérature procédurale est pour moi, et c'est en cela qu'elle a commencé à m'intéresser, bien avant de la porter sur ordinateur, une guerre ouverte à la lecture journalistique. Elle redonne une place au lecteur comme sujet libre et acteur, vivant, et non comme un gamin à guider ou un récipient à abreuver, fût-ce de beauté, ce qui ne signifie pas que je ne m'emploie pas également à mettre du beau dans les poèmes informatiques. S'il doit y avoir un conflit entre le plaisir esthétique et l'expérience de la lecture, nécessairement irréversible et ininterrompue, le texte fonctionnera toujours de façon à privilégier l'expérience, c'est à dire notamment la prise de conscience du lecteur qu'il lit et que « ce qu'il lit est en train de passer, qu'il l'attrape ou non ». Le poème-à-lecture unique porte ce fonctionnement très loin en incluant l'irréversibilité et la non relecture. Il présente de ce fait de grandes similitudes avec les générateurs automatiques mais « guide » différemment le lecteur de façon à optimiser (ou tenter de le faire) cette prépondérance de ce qu'on pourrait appeler la « démarche de lecture » du lecteur sur sa « maîtrise » du texte. Le point de vue fonctionnel est aussi exigeant pour le lecteur que pour l'auteur. Il impose ainsi au lecteur d'être « acteur » de sa propre lecture et non « spectateur dans ses mains et sa tête ». La liberté, formidable, redonnée au lecteur, s'accompagne d'une contrainte tout aussi importance : l'impossibilité pour le lecteur de ne pas user de cette liberté (sous peine, dans le poème-à-lecture unique de la perdre). Mais n'est-ce pas là une représentation symbolique des conditions de la démocratie elle-même ?
Cette prépondérance de l'erfahrung sur le décryptage amène, suivant le degré de gestion atteint par l'auteur, un certain nombre de conséquences sur la lecture. La première est un sentiment quasi-général de frustration chez les lecteurs qui abordent ce genre de production pour la première fois. Le malheureux défenseur des mots veufs et orphelins avait la possibilité de se rabattre sur le rôle de la relecture qui, sauf dans les générateurs automatiques, permet de réinvestir selon les jeux de l'intellect connus les rapports polysémiques (oh combien nombreux) des textes-à-voir. Sauf que l'intégralité de ces rapports apparaît rarement dans des opérations de lecture et relectures car ceux-ci se font toujours avec un passif culturel qui inhibe certains fonctionnements polysémiques et en amplifie d'autres. C'est, par exemple, devenu un jeu que de découvrir assez rapidement à la façon dont le lecteur lit ou relit un texte animé (ou visuel) s'il est de formation plutôt littéraire ou plutôt plastique. Et je me trompe rarement. La relecture réalise en fait une autre opération : elle augmente la cohérence et la richesses du texte-lu en réintroduisant des « souvenirs» du texte-à-voir [qui sont en réalité des fragments du texte-lu] dans le texte-à-voir en cours afin de mieux « le lire ». La relecture est une tentative, constructive, de négation de la temporalité fondamentale du texte-à-voir.
Mais le poème-à-lecture unique va plus loin. Sa structure en est donnée dans les commentaires accessibles par le sommaire de passage sur le CD-ROM. Notons ici simplement que sa seconde phase est animée, interactive et irréversible, aucune action du lecteur ne pouvant être corrigée ou annulée. Cette phase s'organise au fil des lectures successives (3 au maximum) de façon parfaitement organisée, comme s'il n'existait aucune interruption de la lecture entre les diverses activations du poème, à la manière d'un parcourt hypertextuel, alors qu'elle a tout l'apparence d'un générateur automatique dans lequel le lecteur exprimerait un certain nombre de choix textuels. La relecture, comprise comme la réactivation du même processus textuel et non la réalisation du même texte-à-voir, participe ainsi à l'élaboration de la phase finale du poème. La participation du lecteur est la condition nécessaire à la réalisation complète du projet qui aboutit à l'annulation du caractère « à lecture unique » de la dernière phase. La maîtrise du sens par le lecteur et l'adéquation de ses choix à sa volonté ne jouent que sur le degré de vérité du dialogue entre l'auteur et lui, dialogue dans lequel la parole du lecteur investit cette phase interactive et la réponse de l'auteur la dernière phase. La phase interactive est une phase d'apprentissage du programme est la dernière est la réponse de l'auteur à l'idée qu'il se fait (ou plutôt que le programme s'est fait en son nom, quasiment par procuration) du lecteur. Ce dialogue est personnalisé et c'est pourquoi le poème-à-lecture unique établit une discrimination entre les lecteurs : l'établissement du dialogue suppose que l'ensemble des lectures soit réalisé par le même lecteur. Le texte-à-voir final possède alors une histoire, celle de sa « fabrication », pour le lecteur qui l'a peu à peu façonné et à qui il est destiné, et pas d'histoire pour les autres lecteurs, même si ces lecteurs ont eux-mêmes « lu » passage. remarquons également et incidemment que passage utilise à contre-emploi des structures classiques en littérature sur ordinateur et déjoue les habitudes. Ainsi la seconde phase, interactive, ressemble à s'y méprendre à un générateur automatique « contrôlé » par le lecteur alors que sa structure est un hypertexte avec la particularité qu'il n'autorise qu'un seul parcours par lecteur et que ce parcours ne peut repasser par les mêmes noeuds. De plus les noeuds de cet hypertexte (qui sont constitués de séquences animées) ne sont pas « explorables », c'est à dire que le lecteur ne peut y arrêter son action pour se donner les moyens de choisir le prochain lien. Il ne peut qu'y passer. La troisième phase, elle, ressemble à un poème « simplement » animé alors qu'elle est en réalité un générateur automatique qui utilise comme descripteur les données induites de l'hypertexte précédent, élément du modèle fonctionnel dont nous reparlerons ci-dessous, pour ne générer, ici aussi, qu'un seul texte-à-voir par lecteur, identique à chaque relecture. Globalement le comportement du texte-à-voir ne reproduit pas la structure du textes-auteur, ce qui correspond à une nouvelle manifestation de l'indépendance des points de vue de l'auteur et du lecteur.
les données induites et l'oeuvre verrouillée.
Les données induites forment la partie des matériaux générés invisible au lecteur lors de sa lecture. Ces matériaux correspondent pour le processus textuel à des données et viennent s'ajouter à celles de l'auteur. Les deux caractéristiques précédentes placent les données induites dans le domaine de l'auteur, même si la lecture n'est pas étrangère à leur élaboration. On peut alors considérer que la machine joue une partie du rôle de scripteur traditionnellement dévolue à l'auteur en littérature non procédurale. Serait-elle à considérer comme un nègre artificiel ? Cette idée pourrait venir encore plus vite à l'esprit à propos de générateurs pour lesquels le lecteur identifie clairement, parce que convié à y participer, un scriptage non réalisé par l'auteur. Pour moi la réponse à cette question est un non catégorique. Les données induites ont toutes les caractéristiques des données, c'est à dire que seul leur contenu est généré mais ni la définition de leur structure, ni des ordres qui pourraient s'ajouter au corpus du source et étendraient ainsi ses possibilités. Un générateur ne peut pas, à ma connaissance, engendrer lui-même de générateur plus puissant. A fortiori comment pourrait-il créer un texte-écrit, projet abstrait de l'auteur ?
Le fait que données induites, données de lecture et
texte-à-voir soient matières d'oeuvres de la même
fonction ne signifie nullement que le comportement temporel du
processus les rende simultanés. De même l'intervention
du personnage qui lit dans l'éventuelle élaboration de
ces données ne signifie pas que les actions qu'il
réalise alors correspondent à une lecture au sens du
modèle car ce personnage ne joue pas alors le rôle de
destinataire du processus (définition du lecteur), il
n'en est qu'un instrument. L'examen du comportement de la
fonction génération dans Prolix de Christophe
Petchanatz mettra en exergue cette caractéristique
Prolix donne à voir de façon automatique un texte-phrase ininterrompu obtenu par une opération de cut up entre deux textes-phrases. Ces cut-up sont « préparés » par une phase qui se déroule elle-même en deux temps. Dans un premier temps le programme « vous » invite à créer des textes-phrases. Le « vous » à qui s'adresse cette phase n'est pas le lecteur mais un auteur de textes-phrases quelconque puisque le programme ne les différencie pas ensuite en fonction de leur origine. Cette phase n'a pas le même destinataire que le programme Prolix. Le « vous » agit ici en tant qu'instrument. Mais cet instrument n'est qu'un auxiliaire dans la phase de génération des données induites, celle-ci étant en réalité confiée au programme Prepare dont Christophe Petchanatz explique le travail en ces termes (c'est moi qui en souligne les mots les plus pertinents pour notre propos) : « Prepare enregistre sa version de votre texte dans un fichier .P_P. Prepare modifie le fichier de manière qu'il soit débarrassé d'éléments qui pourraient gâcher le travail de Prolix ». Les caractéristiques des données induites y sont presque toutes énumérées : nécessité d'un instrument, modification du résultat de son action (aspect génératif), mise en forme de celles-ci en vue d'une autre étape (sous-fonction) de la génération, réalisée ici par un autre programme (prolix). Mais ce texte ne nous informe pas sur la manière dont les textes ASCII entrés par l'instrument sont modifiés. On se rend compte à l'usage que la ponctuation du texte-phrase est interprétée : les points et sauts de lignes sont interprétés comme des séparateurs d'unités syntaxiques minimales alors que les autres signes de ponctuation sont traités en tant que caractères non particuliers internes à ces unités minimales. Ces textes-phrases ne sont utilisés qu'en tant que contenu, mais la structure de donnée qui les décrit dans le générateur est bien imposée par ce générateur. Elles ne peuvent pas non plus modifier le fonctionnement du générateur. Dans un troisième temps un second programme, Prolix, utilise ces fichiers pour mélanger, certainement de façon aléatoire, de façon ininterrompue deux textes-phrases créés dans la première phase. Dans cette phase le lecteur est invité à mettre l'ordinateur en pause pour interrompre momentanément le processus de « cut-up » et prendre connaissance du résultat. Cette action est tout à fait différente de celle du lecteur invité à relancer le processus de génération d'un générateur automatique balpien (bouton : autre lecture).
Dans Prolix le processus textuel se présente clairement comme un automate à produire des textes-phrases multiples et incohérents dans un même texte-à-voir selon le procédé mécanique du cut-up. Le contexte de lecture se manifeste par l'impossibilité de lire les textes-phrases réalisés par l'automate au fur et à mesure de leur production et la part des données de lecture en provenance des actions conscientes du lecteur (les données-lecteur du modèle) se limitent, au moins pour leur partie matérielle, à l'activation de la touche pause. Mais d'autres données de lecture peuvent compléter celle-ci. Ayant compris le mécanisme de production du texte-à-voir, le lecteur peut, par exemple, orienter dans une certaine mesure le comportement rythmique ou sémantique des textes-phrases générés. Il le fait en gérant la structure des fichiers ASCII qu'il entre, notamment par la position des points, des sauts de ligne et des majuscules. Il lit alors le résultat obtenu en complétant le texte-à-voir généré par les souvenirs des textes qu'il a entrés et de la structure visée. Ceux-ci agissent en tant que contraintes qu'il impose à l'instrument (lui-même) pour la génération des données induites (les fichiers ASCII). Ces souvenirs sont bien des données de lecture, à usage du générateur, et non des données pour la fonction lecture malgré leur intériorité au sujet lisant.


Remarquons que le processus textuel nécessite pour
fonctionner des fichiers .p_p mais que le textes-auteur n'en contient
aucun. C'est à dire que Prolix ne nécessite pas
de fichiers .p_p créés par l'auteur (en fait le
réalisateur). Ce dernier a livré avec le programme des
fichiers « exemples » afin de permettre un
apprentissage du fonctionnement du générateur par le
lecteur ou afin de lui montrer « ce que cela peut
donner », mais ces fichiers ne peuvent être
considérés comme parties du textes-auteur. Le sujet
auteur s'est ici placé en situation « d'instrument
initial » pour assurer la lisibilité du processus
textuel..
Dans les générateurs délocalisés de
Jean-Pierre Balpe, ces données induites vont intervenir de
façon spatio-temporelle et non plus seulement temporelle, les
personnages et bribes de romans générés à
un endroit de la planète pouvant être utilisés
par d'autres lecteurs, lisant d'autres romans. Chaque lecteur est
également un instrument pour la collectivité des
lecteurs.
Dans ma démarche de dialogue personnalisé, seul le lecteur joue, à certains moments, et tout en restant lecteur, un rôle d'instrument, mais pour lui seul. Et il ne peut pas ne pas jouer ce rôle. Par exemple dans la phase interactive du poème-à-lecture unique, les données induites étant le contenu du descripteur utilisé dans la phase générée. Cet ordre temporel des états du sujet lisant crée un axe des temps spécifique à la lecture qui s'apparente à l'axe de la narration de la littérature orale. Dans la tradition orale africaine, une histoire n'existe pas, elle est réinventée à chaque narration et la chronologie de cette histoire n'est pas celle qu'y a mis un auteur d'ailleurs multiple et anonyme, c'est le temps de la narration en cours, inventé par le narrateur. C'est ce que va produire l'« Oeuvre verrouillée » : une chronologie des générateurs liée à la lecture et non à celle de la création, une chronologie à l'usage exclusif du lecteur. Le mot Oeuvre n'est pas ici à comprendre au sens où nous l'avons défini, mais comme la collection de ces oeuvres (si possible l'ensemble de celles qui suivront passage). Cette chronologie fonctionnera de la façon suivante : qu'un texte 1 écrit avant un texte 2 par l'auteur mais lu après celui-ci, connaîtra les résultats de lecture du texte 2 lors de sa génération et pourra se présenter au lecteur comme ayant été écrit après le texte 1. C'est à dire que « toute action du lecteur dans un texte quelconque orientera l'ensemble des textes-à-voir qu'il lira ensuite, que ces textes-à-voir soient fabriqués par des oeuvres écrites avant ou après celle dans laquelle il est en train d'intervenir, que ces oeuvres connaissent ou non le concept sur lequel le lecteur est en train d 'intervenir ». Cela n'a de sens que pour un même lecteur lisant l'intégralité de l'Oeuvre : le dialogue de l'oeuvre se perpétue cheminement, un cheminement aux temporalités disjointes pour l'auteur et le lecteur mais qui, pour chacun, correspond à un axe temporel orienté, sans marche arrière possible. C'est une manifestation supplémentaire du caractère intemporel (et d'ailleurs non spatial non plus) du fonctionnement du modèle fonctionnel ainsi que de l'indépendance des domaines de l'auteur et de celui du lecteur.
Le mot « verrouillée » n'est pas
à opposer à « ouverte », l'Oeuvre
verrouillée est une oeuvre éminemment ouverte au sens
où le définit Umberto Eco. Il s'agit plutôt de
l'équivalent d'un « verrouillage de
phase », du blocage d'un processus sur un fonctionnement
particulier, imposé. En effet les données induites par
le lecteur dans une lecture vont orienter les possibilités de
génération des textes-à-voir dans les mises en
oeuvre d'un processus textuel quelconque. Ce verrouillage est
indépendant d'un comportement temporel chaotique ou non de
l'Oeuvre au cours des lectures du lecteur destinataire, comportement
que l'avenir nous dévoilera.
l'Oeuvre verrouillée combinera et portera au niveau de l'Oeuvre les caractéristiques du poème-à-lecture unique et du générateur adaptatif.
En elle chacun des sujets, auteur et lecteur, s'engagera pour un aller sans retour : l'auteur, devant déjà gérer dans chaque oeuvre ce qu'il n'a pas encore conçu, ne peut effacer ce qu'il a déjà conçu. De même le lecteur ne peut effacer les traces de ses lectures antérieures, traces qui lui permettent de lire plus avant dans l'Oeuvre mais lui interdisent d'y lire ce que pourrait y lire un hypothétique voisin.
En elle l'oeuvre subit une dilatation dans le point de vue de l'auteur : une « oeuvre particulière » ne porte plus aucune valeur, elle n'existe qu'en relation avec l'ensemble des autres oeuvres, elle ne prend son sens que dans l'Oeuvre.
Mais en elle l'Oeuvre subit une contraction dans le point de vue
du lecteur. En abolissant les barrières entre ses parties,
elle se comporte globalement comme un immense hypertexte que le
lecteur se voit parcourir. C'est toute l'Oeuvre qui, pour lui, se
réduit à une oeuvre unique, aux facettes
éventuellement multiples. Une oeuvre de plus en plus
incommunicable au cours du temps car liée à trop de
particularités de lecture : une oeuvre qui, un peu plus
à chaque lecture, croît en enfonçant ses racines
dans l'intimité, éloignant d'elle les autres
lecteurs.
Au terme de ce parcours, ami lecteur, tu sera convaincu, j'espère, que les démarches de ces drôles d'auteurs sur leurs drôles de machines supportent déjà des descriptions détaillées, cohérentes et pas toujours si triviales que le revers de la main qu'elles suscitent parfois le laisserait supposer. Que ces démarches divergent maintenant en des productions, réalisées, en cours ou à venir, qui correspondent à des propositions littéraires nouvelles, non à une abolition des formes, us et costumes de la littérature antérieure, mais à un enrichissement de la littérature : que la littérature procédurale sur ordinateur n'en est plus à ses prémices mais à l'âge adulte.
Et qu'elle est toute entière ancrée en l'Homme et non en la machine !
| [an error occurred while processing this directive] |