PROJETS / STATUT ESTHETIQUE DE L'ART TECHNOLOGIQUE / BIBLIOTHEQUE DU COLLOQUE


L'ESTHETIQUE DE LA CYBERCULTURE
Roy Ascott
traduit de l'anglais par Suzanne Leblanc

Il est temps de remettre la Realité Virtuelle à sa place. La surenchère commerciale s'avère d'une telle ampleur et d'une portée si universelle qu'il faut remettre tout le phenomène en perspective. Dans le jeu de pouvoir de la culture, aussi bien que dans le monde en général, la Realité Virtuelle corrompt tout comme la Realité Absolue corrompt absolument, chaque fois que ses contraintes et ses limitations de construction sont prédeterminées, prédéfinies et préréglées. J'entends par "Realité Absolue" une description de l'univers à laquelle on ne peut échapper, dont les coordonnées sont insinuées dans la conscience des l'enfance puis constamment renforcées par les dogmes, répetées par l'idéologie des médias, l'orthodoxie scientifique ou quelque prescription religieuse. Les industries intéressées par l'informatisation de la société sont également impliquées dans la duperie. Un logiciel n'est jamais innocent, les programmes sont toujours porteurs de valeurs. Dans le cas de la technologie RV, notre fascination enfantine pour le théatre du virtuel a obscurci sa veritable destinée, son rôle potentiel comme espace d'une transition culturelle et comme banc d'essai pour toutes les idées, les structures et les comportements qui pourraient émerger d'une nouvelle relation au monde post-biologique. Au contraire, trop fréquemment, la RV nous enferme dans l'espace mis en place à la Renaissance en nous exposant à des simulations appartenant à une vision du monde dépassée depuis longtemps. On retrouve le monde-tel-qu'il-fût dans un emballage tape-à-l'oeil de monde-tel-qu'il-sera. Plutôt que de nous offrir un espace intéractif ouvrant sur des mondes véritablement nouveaux, elle nous ensevelit dans une architecture de la banalité. Tout se passe comme si les écrans des casques de visualisation n'étaient jamais que des retroviseurs et comme si les gants de données devaient nécessairement être rattachés à l'histoire plutôt que de pointer vers le futur.

On a trop souvent assisté, en art, à cette perpetuation du passe sous les déguisements de la nouveauté, et l'art de la cyberculture s'avère à cet égard particulièrement complaisant. Cet état de chose dépend partiellement de la confusion qui a entouré l'ordinateur : son rôle d'instrument a occulté son identité d'environnement. En tant qu'outil, il a trop facilement entretenu les préoccupations et les préjugés esthétiques de l'ancienne culture, alors que comme environnement, il provoque une rupture profonde et une discontinuité radicale avec le passé historique et il ouvre sur la possibilité de constituer un champ d'opportunités significatif quant à la creation d'un futur veritablement humain, c'est-à-dire post-biologique.

Le paradoxe, c'est que plus nous essaierons de mettre l'"art" dans le cyberespace, moins ce dernier presentera de qualites esthétiques. Je veux dire par là que toute tentative d'imposer sur le Net des attitudes, des valeurs et une esthétique comportementale privilegiées dans l'art de l'ère prétélématique s'avérera contre-productive. Ce n'est que par une interpénétration des plus ouvertes, voire meme chaotique des esprits, et par une connectivite vibrante et une interaction globale intense que l'art pénétrera la cyberculture. Toute tentative en vue de raccorder l'art est vouée à l'echec. La planification de haut en bas se révèle redondante dans la culture emergente. Nous devons apprendre a travailler de bas en haut: planter des idées, semer des developpements, faire pousser des structures, recolter des systèmes émergents. Ce comportement n'a pas de precedent dans l'histoire, de sorte que le passé n'a rien à nous apprendre. La rupture est radicale. Nous sommes livrés à nous-memes dans le cyberespace. Nous avons à nous réinventer et à refaire le monde, de bas en haut.

L'emergence, cette caracteristique qui sert actuellement de métaphore dominante de la creativite dans le cyberespace, nous fait passer d'une Réalité Virtuelle sèche et aride sous tous les rapports, à une Réalité émergente qui deviendra de plus en plus humide et productive. Il s'agit ici d'une transition de ce qui est non-biologique, simulé et artificiellement numérique à ce qui est post-biologique et bourgeonnant. Dans ce contexte, l'interactivité est symbiotique et l'environnement se transforme lui-même en fonction des transformations logées dans ses éléments constitutifs.

On doit développer une nouvelle politique adaptée au Net. Sans dimensions et sans polarités. Tout comme dans le domaine de l'esthétique, la veracité de l'ordre de l'émergence et de l'apparition remplacera la sophistique de l'ordre de la surface et de l'apparence. Il ne faut pas perdre de vue qu'avec la globalisation des finances, environ mille milliards de dollars transitent quotidiennement à la bourse. Actuellement, les dix plus grosses corporations transnationales produisent chacune plus que quatre-vingt-sept pays dans le monde. On construit des usines là ou la main d'oeuvre est bon marché. En réalité, l'état-nation et son insignifiante politicaillerie comptent désormais pour peu. Sur le plan culturel, un univers de valeurs à plusieurs couches est en train d'emerger. Les pyramides du pouvoir s'inversent, non pas sous le coup d'invocations idéologiquement ou politiquement correctes, mais parce que le consommateur autrefois passif est maintenant, de plus en plus, un utilisateur du cyberespace, qui interagit à dessein avec le Net. La "valeur net" prend dorenavant un sens complètement nouveau. De nouvelles structures économiques vont nécessairement se développer tout comme de nouvelles communautes seront requises pour accomoder les nouvelles technologies transhumaines. Dans tout ce changement en fermentation, la question n'est pas de savoir si l'art a une place dans le monde télématisé, mais plutôt s'il peut véhiculer de nouvelles conceptions de l'identité individuelle, de nouveaux paliers de conscience et de nouvelles notions de communaute.

Plusieurs agendas technologiques, scientifiques et artistiques commencent à fusionner dans des environnements de creativité et de recherche transdisciplinaires. La convergence des disciplines que l'on retrouve au Santa Fe Institute au Nouveau Mexique s'avère l'une des plus productives ces dernieres années, en particulier quant à la facon dont nous voyons le monde et pensons que nous pouvons le reconstruire. Ce sont les recits de la biologie, des sciences et de la nouvelle physique qui captent notre attention. Il y a un sens dans lequel nos métaphores définitionnelles et nos modèles de créativité, de reconstruction et de poésie proviennent de plus en plus des nouveaux développements dans ces domaines. Et moins ces récits sont linéaires, plus nous avons d'attentes en les traversant. Depuis sa perspective scientifique, le Santa Fe Institute lance un défi aux institutions artistiques et médiatiques qui commencent à émerger dans diverses parties du monde. Quelles nouvelles structures de perception et de cognition, quels instruments de conscience un art intéractif et informatise peut-il produire ? Et quels organismes créatifs, situés dans l'Interland entre le virtuel et le réel, peuvent soutenir de telles productions?

L'interface informatique est en train de se transformer en un mode multi-sensoriel de sensibilité. Elle se transportera éventuellement à l'interieur du corps proprement dit comme une partie plus ou moins integrante du systeme sensoriel et cognitif humain, constituant la "cyberception" - une partie intégrante de notre condition post-biologique. L'architecture ne peut pas échapper aux revendications de cette faculté émergente de cyberception. Dans l'espace se situant entre le virtuel et le réel, nous nous comportons différemment, nous communiquons différemment, nous avons des rapports différents. Nous avons de nouveaux besoins et de nouvelles ambitions. Il faut par conséquent redéfinir la ville, redessiner les structures et les systèmes urbains. La famille humaine, non-linéaire est en train de se réalignée et doit se réadapter.

Le plus gros probleme que la societé doit résoudre est celui de la dés-intégration de ses citoyens alors qu'ils se mettent à habiter l'Internet, à pénetrer par ses interfaces dans l'espace de données. Dés-intégration du moi aliéné et isolé (un trépas que personne ne pleure), et dés-intégration du corps, à la fois dans le sens de la rupture du corps social, qui passe de l'état de masse à celui de masse critique, et dans le sens de l'éclatement bionique du corps historique au profit d'un état de dispersion télématique post-biologique. Nos impératifs artistiques passent de l'iconicité à la bionicité. Le processus et le comportement remplacent l'image et la forme. L'unité personnelle est en multiples couches et se disperse. Nous passons beaucoup de temps en dehors de notre corps. Et nous sommes en dehors du temps dans la plupart de nos incarnations dans l'asynchronicite télématique. Nous sommes nos propres doubles et nos propres copies. La télépresence change tout et particulièrement le sens de soi. Plus nous fusionnons avec l'environnement, plus ce dernier devient à son tour intelligent et nous pénetre. Avec l'accroissement de cette intelligence, la réalité que nous construisons devient plus permeable et familière ("naturelle").

Nous pouvons également constater l'émergence d'une esthétique de l'apparition. La propriété de venir-au-monde, d'apparaître, remplace celle de la représentation et de l'apparence qui a caracterisé pendant si longtemps l'art occidental. "Caracterisé" est peut-etre trop faible. Nous étions poussés. Poussés à représenter; poussés à extraire de la signification de l'univers même si nous sentions qu'il n'y avait pas de signification à en tirer. Le monde était un livre rempli de significations, un texte. Mais s'il devait en effet y avoir une histoire vraie à propos du monde, un vrai récit, j'imagine que nous serions incapables de le lire et de le comprendre. Ses mots n'appartiendraient pas au vocabulaire de nos sens, la connectivité de nos membres serait absente de sa syntaxe.

Dans cette esthétique de l'émergence, l'image de surface ne fournit rien de plus qu'un lieu de pénetration dans des couches plus profondes de signification ou d'être. Au lieu de simplement réflechir la lumiere, elle absorbe une conscience qui traverse sa membrane en direction de multiples potentialités. L'apparence et la duperie vont de pair, alors que ce qui apparait, ce qui est une phase entre différents états et qui se trouve constamment en processus de transformation, resume avec plus d'exactitude le monde en devenir qui constitue notre état humain.

Diagramme:


de:

à:

réception

négociation

représentation

construction

herméneutique

heuristique

vision en tunnel

vue à vol d'oiseau

contenu

contexte

objet

processus

perspective

immersion

figure/fond

pattern

iconicité

bionicité

nature

vie artificielle

certitude

contingence

résolution

évolution

outillage informatique

environnement numérique

réalité observée

réalité construite

paranoia

télénoia

cerveau autonome

esprit distribué

comportement de formes

formes de comportement


Diagramme:

Vers une conscience télématique globale:de l'art de l'apparence à la culture de l'apparition


Mais attention. Si l'art est en train d'émerger dans le net comme je le crois, rappelons-nous que, comme à toutes les époques, il peut tout aussi bien tuer que créer. Il tue par l'acquiescement et l'indifférence. Tout comme la somme des attitudes culturelles et des valeurs sociales représentées par les galeries et les musées soutient le monde réel et ajoute, par son indifférence morale, à sa pauvreté et à son aliènation, de meme l'activité sur le net aura, en bien ou en mal, un effet sur la responsabilité sociale et le comportement interpersonnel. Historiquement, l'art institutionnel (le seul que nous connaissions) a toujours plus ou moins soutenu la vision du monde prédominante, et ses provocateurs et dissidents les plus puissants ont généralement été payés, ou salues (marginalisés) comme une fougueuse "avant-garde".

Les universités et les académies (la source, si ce n'est le foyer de presque tous nos artistes) ont à repondre de beaucoup dans la création d'une telle culture. Même leur indifférence de tour d'ivoire est politique. Elles ont, de facon conséquente, valorisé, soutenu et promulgué le culte de l'expression de soi plutôt que de la construction collaborative, de l'analyse plutôt que de la synthese, de la spécialisation plutôt que de l'intégration. Nous en payons maintenant le prix. Nous vivons dans une société profondement divisée et qui manque complétement de cohérence; dans une culture solipsiste, complaisante et tout à fait insensible à la violence et aux conflits dans le monde. Ce serait un crime contre l'humanité que d'amplifier l'efficacité de leur position par l'adjonction de nouvelles technologies, et d'étendre leur portée dans le cyberespace. Le temps est maintenant venu de réevaluer radicalement ces institutions et de repenser intégralement ce que sont l'apprentissage et la pensée, la connaissance objective et l'expérience subjective.

Dans le cyberespace l'art n'est certainement pas exempt de ces accusations. Mais il serait tragique qu'il y reponde de la facon dont l'art de notre siècle y a toujours répondu: avec l'amoralité spécieuse et effrontée de la rhétorique postmoderniste ou le manierisme éthique des "causes justes" que motivent les médias, par les blessures et les gémissements sociaux ou les postures post-philosophiques. Dans la mesure ou la politique institutionnalisée est intrinséquement corrompue et ou les corporations multinationales peuvent résister à toute espèce de jugement et de critique, et ou elles sont certainement etanchés à la contrainte et à l'agitation sociale, la critique du présent se resume à une stérile théatralité. Ce qu'il faut, c'est un engagement vis-à-vis le futur au niveau de la conscience, un acte de construction (spirituelle) plutôt qu'une lamentation sur le présent. Le rôle de l'art est de fournir les métaphores et les modèles d'un constructivisme radical. Cette approche instrumentaliste et behaviorale est la seule valable en cette période de grande transformation culturelle. C'est dans le cyberespace, dans l'environnement du net que nous allons construire les nouvelles réalités sociales. Mais ce sera par la ruse plutôt que par la force. Nous devons développer une attention de type Zen: guetter, puis nourrir et soutenir de nouvelles formes de relations humaines, d'apprentissage et de communication, telles qu'elles émergent dans notre connectivité télématique globale.

Les sciences, qu'elles soient quantiques, cognitives ou génétiques, développent de plus en plus la vision d'une réalité qui n'est plus don née, pré-définie ou pré-ordonnée mais plutôt construite de bas en haut, de façon telle que la définition et l'évolution de la nature ainsi que de notre propre identité humaine constituent progressivement l'objet de notre propre intervention technologique. En même temps que l'Art s'intéresse de moins en moins à simplement représenter ou exprimer, une volonté de repenser, de reconstruire et de bâtir de nouvelles réalités emerge. Il est classique que l'art des académies échoue à promulguer les trois axes de notre humanité: la connectivité, la construction et l'amour. Et c'est pourtant exactement à la convergence de ces désirs, dans les nouvelles sciences, les technologies et l'art émergent de l'interactivité qui exploite le potentiel de transformation des nouvelles technologies et des systèmes post-biologiques, que nous devons rechercher du sens. Contrer l'instabilité et l'incertitude qui semblent menacer notre futur n'est pas une simple affaire de création de nouveaux emplois, de nouveaux instruments ou de nouveaux investissements. Le rafistolage politique de la gauche ou de la droite ne peuvent freiner notre sclérose sociale. Il faut créer de nouvelles interfaces avec le monde, de nouveaux organismes d'apprentissage et de production, une nouvelle conscience télématique qui nous permettent de prendre part activement à notre propre évolution. Les arts de l'interactivité et de la transformation basés sur les systèmes numériques peuvent fournir des modèles d'existence, de collaboration et de production susceptibles d'insuffler une pensée et une vision nouvelles à notre présente stagnation spirituelle et à notre déclin economique.


(c) Roy Ascott

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Document mis à jour : Thursday, January 29, 2004 09:29 AM

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