PROJETS / STATUT ESTHETIQUE DE L'ART TECHNOLOGIQUE / BIBLIOTHEQUE DU COLLOQUE
Il est temps de remettre la Realité Virtuelle à sa
place. La surenchère commerciale s'avère d'une telle
ampleur et d'une portée si universelle qu'il faut remettre
tout le phenomène en perspective. Dans le jeu de pouvoir de la
culture, aussi bien que dans le monde en général, la
Realité Virtuelle corrompt tout comme la Realité
Absolue corrompt absolument, chaque fois que ses contraintes et ses
limitations de construction sont prédeterminées,
prédéfinies et préréglées.
J'entends par "Realité Absolue" une description de l'univers
à laquelle on ne peut échapper, dont les
coordonnées sont insinuées dans la conscience des
l'enfance puis constamment renforcées par les dogmes,
répetées par l'idéologie des médias,
l'orthodoxie scientifique ou quelque prescription religieuse. Les
industries intéressées par l'informatisation de la
société sont également impliquées dans la
duperie. Un logiciel n'est jamais innocent, les programmes sont
toujours porteurs de valeurs. Dans le cas de la technologie RV, notre
fascination enfantine pour le théatre du virtuel a obscurci sa
veritable destinée, son rôle potentiel comme espace
d'une transition culturelle et comme banc d'essai pour toutes les
idées, les structures et les comportements qui pourraient
émerger d'une nouvelle relation au monde post-biologique. Au
contraire, trop fréquemment, la RV nous enferme dans l'espace
mis en place à la Renaissance en nous exposant à des
simulations appartenant à une vision du monde
dépassée depuis longtemps. On retrouve le
monde-tel-qu'il-fût dans un emballage tape-à-l'oeil de
monde-tel-qu'il-sera. Plutôt que de nous offrir un espace
intéractif ouvrant sur des mondes véritablement
nouveaux, elle nous ensevelit dans une architecture de la
banalité. Tout se passe comme si les écrans des casques
de visualisation n'étaient jamais que des retroviseurs et
comme si les gants de données devaient nécessairement
être rattachés à l'histoire plutôt que de
pointer vers le futur.
On a trop souvent assisté, en art, à cette perpetuation
du passe sous les déguisements de la nouveauté, et
l'art de la cyberculture s'avère à cet égard
particulièrement complaisant. Cet état de chose
dépend partiellement de la confusion qui a entouré
l'ordinateur : son rôle d'instrument a occulté son
identité d'environnement. En tant qu'outil, il a trop
facilement entretenu les préoccupations et les
préjugés esthétiques de l'ancienne culture,
alors que comme environnement, il provoque une rupture profonde et
une discontinuité radicale avec le passé historique et
il ouvre sur la possibilité de constituer un champ
d'opportunités significatif quant à la creation d'un
futur veritablement humain, c'est-à-dire post-biologique.
Le paradoxe, c'est que plus nous essaierons de mettre l'"art" dans le
cyberespace, moins ce dernier presentera de qualites
esthétiques. Je veux dire par là que toute tentative
d'imposer sur le Net des attitudes, des valeurs et une
esthétique comportementale privilegiées dans l'art de
l'ère prétélématique s'avérera
contre-productive. Ce n'est que par une
interpénétration des plus ouvertes, voire meme
chaotique des esprits, et par une connectivite vibrante et une
interaction globale intense que l'art pénétrera la
cyberculture. Toute tentative en vue de raccorder l'art est
vouée à l'echec. La planification de haut en bas se
révèle redondante dans la culture emergente. Nous
devons apprendre a travailler de bas en haut: planter des
idées, semer des developpements, faire pousser des structures,
recolter des systèmes émergents. Ce comportement n'a
pas de precedent dans l'histoire, de sorte que le passé n'a
rien à nous apprendre. La rupture est radicale. Nous sommes
livrés à nous-memes dans le cyberespace. Nous avons
à nous réinventer et à refaire le monde, de bas
en haut.
L'emergence, cette caracteristique qui sert actuellement de
métaphore dominante de la creativite dans le cyberespace, nous
fait passer d'une Réalité Virtuelle sèche et
aride sous tous les rapports, à une Réalité
émergente qui deviendra de plus en plus humide et productive.
Il s'agit ici d'une transition de ce qui est non-biologique,
simulé et artificiellement numérique à ce qui
est post-biologique et bourgeonnant. Dans ce contexte,
l'interactivité est symbiotique et l'environnement se
transforme lui-même en fonction des transformations
logées dans ses éléments constitutifs.
On doit développer une nouvelle politique adaptée au
Net. Sans dimensions et sans polarités. Tout comme dans le
domaine de l'esthétique, la veracité de l'ordre de
l'émergence et de l'apparition remplacera la sophistique de
l'ordre de la surface et de l'apparence. Il ne faut pas perdre de vue
qu'avec la globalisation des finances, environ mille milliards de
dollars transitent quotidiennement à la bourse. Actuellement,
les dix plus grosses corporations transnationales produisent chacune
plus que quatre-vingt-sept pays dans le monde. On construit des
usines là ou la main d'oeuvre est bon marché. En
réalité, l'état-nation et son insignifiante
politicaillerie comptent désormais pour peu. Sur le plan
culturel, un univers de valeurs à plusieurs couches est en
train d'emerger. Les pyramides du pouvoir s'inversent, non pas sous
le coup d'invocations idéologiquement ou politiquement
correctes, mais parce que le consommateur autrefois passif est
maintenant, de plus en plus, un utilisateur du cyberespace, qui
interagit à dessein avec le Net. La "valeur net" prend
dorenavant un sens complètement nouveau. De nouvelles
structures économiques vont nécessairement se
développer tout comme de nouvelles communautes seront requises
pour accomoder les nouvelles technologies transhumaines. Dans tout ce
changement en fermentation, la question n'est pas de savoir si l'art
a une place dans le monde télématisé, mais
plutôt s'il peut véhiculer de nouvelles conceptions de
l'identité individuelle, de nouveaux paliers de conscience et
de nouvelles notions de communaute.
Plusieurs agendas technologiques, scientifiques et artistiques
commencent à fusionner dans des environnements de
creativité et de recherche transdisciplinaires. La convergence
des disciplines que l'on retrouve au Santa Fe Institute au Nouveau
Mexique s'avère l'une des plus productives ces dernieres
années, en particulier quant à la facon dont nous
voyons le monde et pensons que nous pouvons le reconstruire. Ce sont
les recits de la biologie, des sciences et de la nouvelle physique
qui captent notre attention. Il y a un sens dans lequel nos
métaphores définitionnelles et nos modèles de
créativité, de reconstruction et de poésie
proviennent de plus en plus des nouveaux développements dans
ces domaines. Et moins ces récits sont linéaires, plus
nous avons d'attentes en les traversant. Depuis sa perspective
scientifique, le Santa Fe Institute lance un défi aux
institutions artistiques et médiatiques qui commencent
à émerger dans diverses parties du monde. Quelles
nouvelles structures de perception et de cognition, quels instruments
de conscience un art intéractif et informatise peut-il
produire ? Et quels organismes créatifs, situés dans
l'Interland entre le virtuel et le réel, peuvent soutenir de
telles productions?
L'interface informatique est en train de se transformer en un mode
multi-sensoriel de sensibilité. Elle se transportera
éventuellement à l'interieur du corps proprement dit
comme une partie plus ou moins integrante du systeme sensoriel et
cognitif humain, constituant la "cyberception" - une partie
intégrante de notre condition post-biologique. L'architecture
ne peut pas échapper aux revendications de cette
faculté émergente de cyberception. Dans l'espace se
situant entre le virtuel et le réel, nous nous comportons
différemment, nous communiquons différemment, nous
avons des rapports différents. Nous avons de nouveaux besoins
et de nouvelles ambitions. Il faut par conséquent
redéfinir la ville, redessiner les structures et les
systèmes urbains. La famille humaine, non-linéaire est
en train de se réalignée et doit se
réadapter.
Le plus gros probleme que la societé doit résoudre est
celui de la dés-intégration de ses citoyens alors
qu'ils se mettent à habiter l'Internet, à
pénetrer par ses interfaces dans l'espace de données.
Dés-intégration du moi aliéné et
isolé (un trépas que personne ne pleure), et
dés-intégration du corps, à la fois dans le sens
de la rupture du corps social, qui passe de l'état de masse
à celui de masse critique, et dans le sens de
l'éclatement bionique du corps historique au profit d'un
état de dispersion télématique post-biologique.
Nos impératifs artistiques passent de l'iconicité
à la bionicité. Le processus et le comportement
remplacent l'image et la forme. L'unité personnelle est en
multiples couches et se disperse. Nous passons beaucoup de temps en
dehors de notre corps. Et nous sommes en dehors du temps dans la
plupart de nos incarnations dans l'asynchronicite
télématique. Nous sommes nos propres doubles et nos
propres copies. La télépresence change tout et
particulièrement le sens de soi. Plus nous fusionnons avec
l'environnement, plus ce dernier devient à son tour
intelligent et nous pénetre. Avec l'accroissement de cette
intelligence, la réalité que nous construisons devient
plus permeable et familière ("naturelle").
Nous pouvons également constater l'émergence d'une
esthétique de l'apparition. La propriété de
venir-au-monde, d'apparaître, remplace celle de la
représentation et de l'apparence qui a caracterisé
pendant si longtemps l'art occidental. "Caracterisé" est
peut-etre trop faible. Nous étions poussés.
Poussés à représenter; poussés à
extraire de la signification de l'univers même si nous sentions
qu'il n'y avait pas de signification à en tirer. Le monde
était un livre rempli de significations, un texte. Mais s'il
devait en effet y avoir une histoire vraie à propos du monde,
un vrai récit, j'imagine que nous serions incapables de le
lire et de le comprendre. Ses mots n'appartiendraient pas au
vocabulaire de nos sens, la connectivité de nos membres serait
absente de sa syntaxe.
Dans cette esthétique de l'émergence, l'image de
surface ne fournit rien de plus qu'un lieu de pénetration dans
des couches plus profondes de signification ou d'être. Au lieu
de simplement réflechir la lumiere, elle absorbe une
conscience qui traverse sa membrane en direction de multiples
potentialités. L'apparence et la duperie vont de pair, alors
que ce qui apparait, ce qui est une phase entre différents
états et qui se trouve constamment en processus de
transformation, resume avec plus d'exactitude le monde en devenir qui
constitue notre état humain.
Diagramme:
|
de: |
à: |
|
réception |
négociation |
|
représentation |
construction |
|
herméneutique |
heuristique |
|
vision en tunnel |
vue à vol d'oiseau |
|
contenu |
contexte |
|
objet |
processus |
|
perspective |
immersion |
|
figure/fond |
pattern |
|
iconicité |
bionicité |
|
nature |
vie artificielle |
|
certitude |
contingence |
|
résolution |
évolution |
|
outillage informatique |
environnement numérique |
|
réalité observée |
réalité construite |
|
paranoia |
télénoia |
|
cerveau autonome |
esprit distribué |
|
comportement de formes |
formes de comportement |
Vers une conscience télématique globale:de l'art de
l'apparence à la culture de l'apparition
Mais attention. Si l'art est en train d'émerger dans le net
comme je le crois, rappelons-nous que, comme à toutes les
époques, il peut tout aussi bien tuer que créer. Il tue
par l'acquiescement et l'indifférence. Tout comme la somme des
attitudes culturelles et des valeurs sociales
représentées par les galeries et les musées
soutient le monde réel et ajoute, par son indifférence
morale, à sa pauvreté et à son
aliènation, de meme l'activité sur le net aura, en bien
ou en mal, un effet sur la responsabilité sociale et le
comportement interpersonnel. Historiquement, l'art institutionnel (le
seul que nous connaissions) a toujours plus ou moins soutenu la
vision du monde prédominante, et ses provocateurs et
dissidents les plus puissants ont généralement
été payés, ou salues (marginalisés) comme
une fougueuse "avant-garde".
Les universités et les académies (la source, si ce
n'est le foyer de presque tous nos artistes) ont à repondre de
beaucoup dans la création d'une telle culture. Même leur
indifférence de tour d'ivoire est politique. Elles ont, de
facon conséquente, valorisé, soutenu et
promulgué le culte de l'expression de soi plutôt que de
la construction collaborative, de l'analyse plutôt que de la
synthese, de la spécialisation plutôt que de
l'intégration. Nous en payons maintenant le prix. Nous vivons
dans une société profondement divisée et qui
manque complétement de cohérence; dans une culture
solipsiste, complaisante et tout à fait insensible à la
violence et aux conflits dans le monde. Ce serait un crime contre
l'humanité que d'amplifier l'efficacité de leur
position par l'adjonction de nouvelles technologies, et
d'étendre leur portée dans le cyberespace. Le temps est
maintenant venu de réevaluer radicalement ces institutions et
de repenser intégralement ce que sont l'apprentissage et la
pensée, la connaissance objective et l'expérience
subjective.
Dans le cyberespace l'art n'est certainement pas exempt de ces
accusations. Mais il serait tragique qu'il y reponde de la facon dont
l'art de notre siècle y a toujours répondu: avec
l'amoralité spécieuse et effrontée de la
rhétorique postmoderniste ou le manierisme éthique des
"causes justes" que motivent les médias, par les blessures et
les gémissements sociaux ou les postures post-philosophiques.
Dans la mesure ou la politique institutionnalisée est
intrinséquement corrompue et ou les corporations
multinationales peuvent résister à toute espèce
de jugement et de critique, et ou elles sont certainement
etanchés à la contrainte et à l'agitation
sociale, la critique du présent se resume à une
stérile théatralité. Ce qu'il faut, c'est un
engagement vis-à-vis le futur au niveau de la conscience, un
acte de construction (spirituelle) plutôt qu'une lamentation
sur le présent. Le rôle de l'art est de fournir les
métaphores et les modèles d'un constructivisme radical.
Cette approche instrumentaliste et behaviorale est la seule valable
en cette période de grande transformation culturelle. C'est
dans le cyberespace, dans l'environnement du net que nous allons
construire les nouvelles réalités sociales. Mais ce
sera par la ruse plutôt que par la force. Nous devons
développer une attention de type Zen: guetter, puis nourrir et
soutenir de nouvelles formes de relations humaines, d'apprentissage
et de communication, telles qu'elles émergent dans notre
connectivité télématique globale.
Les sciences, qu'elles soient quantiques, cognitives ou
génétiques, développent de plus en plus la
vision d'une réalité qui n'est plus don née,
pré-définie ou pré-ordonnée mais
plutôt construite de bas en haut, de façon telle que la
définition et l'évolution de la nature ainsi que de
notre propre identité humaine constituent progressivement
l'objet de notre propre intervention technologique. En même
temps que l'Art s'intéresse de moins en moins à
simplement représenter ou exprimer, une volonté de
repenser, de reconstruire et de bâtir de nouvelles
réalités emerge. Il est classique que l'art des
académies échoue à promulguer les trois axes de
notre humanité: la connectivité, la construction et
l'amour. Et c'est pourtant exactement à la convergence de ces
désirs, dans les nouvelles sciences, les technologies et l'art
émergent de l'interactivité qui exploite le potentiel
de transformation des nouvelles technologies et des systèmes
post-biologiques, que nous devons rechercher du sens. Contrer
l'instabilité et l'incertitude qui semblent menacer notre
futur n'est pas une simple affaire de création de nouveaux
emplois, de nouveaux instruments ou de nouveaux investissements. Le
rafistolage politique de la gauche ou de la droite ne peuvent freiner
notre sclérose sociale. Il faut créer de nouvelles
interfaces avec le monde, de nouveaux organismes d'apprentissage et
de production, une nouvelle conscience télématique qui
nous permettent de prendre part activement à notre propre
évolution. Les arts de l'interactivité et de la
transformation basés sur les systèmes numériques
peuvent fournir des modèles d'existence, de collaboration et
de production susceptibles d'insuffler une pensée et une
vision nouvelles à notre présente stagnation
spirituelle et à notre déclin economique.
(c) Roy Ascott
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