PROJETS / STATUT ESTHETIQUE DE L'ART TECHNOLOGIQUE / BIBLIOTHEQUE DU COLLOQUE
" Qui est, selon vous, le compositeur le plus important du
demi-siècle, voire du siècle " m'interrogea-t- on, il y
a peu. Et moi de lancer: " Pierre Schaeffer". Réponse
désastreuse. Aurais-je proposé Arnold Schoenberg, c'eut
été pardonnable ... à mon âge. "
Varèse" eut été plus rassurant. Mais mon
interrogateur était né trop tard pour percevoir
qu'hormis quelques familiers d'André Jolivet , aux lendemains
de la seconde guerre mondiale, la musique d'Edgar Varèse
était , en nos pays, terra incognita . Certes Octandre
était apparu en 1924 , mais au milieu des Biches de Poulenc,
des Matelots d' Auric, et du Train bleu de Milhaud; ce n'était
pas l'heure.Et lorsque vinrent les discours et les analyses en
référence, et en appropriation, l'essentiel de la
mutation était réalisé. Alors ? ... Il eut fallu
répondre : " Cage".
Et pourtant: au piano préparé de Cage on peut objecter
les tuyaux préparés des organistes baroques; auxquels
on peut objecter les violons préparés des violonistes
du premier quart du XVIIe siècle; auxquels.... A
l'appropriation du bruit par Schaeffer on peut objecter celle des
futuristes italiens du début du siècle; auxquels on
peut objecter celle des organistes du XVe siècle;
auxquels....
Or, ni les uns ni les autres n'ont entraîné des
comportements de création musicale fondamentalement nouveaux.
Les explorations de Pierre Schaeffer, elles, oui. Et nous en vivons
quotidiennement les conséquences; souvent d'ailleurs sans nous
en rendre compte. Quelques exemples, dans le désordre.
Elever le bruit au niveau de porteur d'abstraction et de
générateur d'idée musicale. Faire chanter la
matière sonore et non plus seulement la note. Et c'est tout le
courant des créateurs de musiques piètrement
dénommées " électroacoustiques" dans le domaine
de la musique savante. Voici cinquante années qu'il
perdure..... Et quelle victoire de ce mouvement,- a contrario -,
à travers l'utilisation commerciale des actuelles musiques "
aplaties" ! Ce que nombre de compositeurs et arrangeurs font des "
samplers" , ce sont les " sillons fermés" du Studio d'Essai
puis les " boucles" de bandes magnétiques des studios
"concrets" qui en sont l'origine conceptuelle.
Les micros contact et les instruments traditionnels
électrifiés ont pour idée originelle les grandes
plaques métalliques des beaux jours au Groupe de musique
concrète ainsi que les procédés de fabrication
de matériaux sonores de l' Etude aux chemins de fer de
Schaeffer.
Tous les travaux sur le timbre qui serviront aux compositeurs,
jusqu'aux " spectraux", ainsi qu'à certains fabriquants de
synthétiseurs ont pour origine les premières
expérimentations sur les "coupures d'attaque" du groupe de
Schaeffer.
Les accélérations et ralentis sur magnétophones
et le " phonogène universel" ont eu bien d'autres
conséquences que le dépassement de la virtuosité
manuelle instrumentale. Ils ont permis d'intégrer aux moyens
d'expression des transmutations de la matière sonore, et
celà dans le domaine du continu comme du discontinu et de l'un
à l'autre progressivement. Par les glissés rendus
possibles ils ont ouvert l'accès à un continuum sonore
où la note et les échelles traditionnelles
n'étaient plus imposées. Ils ont permis la
création de trajectoires sonores nouvelles tant dans leur
étendue que dans leur comportement dynamique.
Ici, comme avec le travail sur le timbre déjà, l'on se
rend compte à quel point les moyens technologiques, les
concepts et l'expression musicaux furent, sont, d'un monde inoui. Et
que dire des conséquences de la mise à l'envers du
défilement des évenements sonores enregistrés
sur bande magnétique! C'est l'appréhension-même
du temps qui était remise en cause. Et voici que Guy Reibel,
un temps coéquipier de Pierre Scaeffer, prend la tête
d'un renouvellement de la pédagogie de la musique
elle-même, et non plus de l'instrument ou du solfège;
grâce à ses " jeux musicaux".
J'arrète là mes exemples. L'art sonore technologique,
c'est Pierre Scaeffer qui en a ouvert la voie. Certes grâce
à une technologie nouvelle; mais, bien plus essentiellement en
introduisant , parallèlement et conséquemment, une
attitude d'écoute nouvelle, et un renouvellement des figures
sonores de création.
Objection: " votre Schaeffer n'était qu'un ingénieur.
En musique, ce n'était qu'un amateur". Oui, et alors?
Peut-être heureusement. Jacques Mandelbrojt ne cesse de nous
faire remarquer, à nous autres compositeurs du MIM, que les
chercheurs scientifiques sont des ludiques; que , devant une
découverte, dans un laboratoire, on ne dit pas: c'est
intéressant; ondit : c'est amusant. C'est sans doute
grâce à cette nature ludique et à ce
côté " amateur" que Schaeffer a, - plus ou moins
innocemment -, pris du recul par rapport aux usages musicaux et
persévéré dans son exploration. Arthur Honegger
qui, quelques années avant guerre, avait touché
à ce domaine, lui, n'avait pas poursuivi. Faut-il , par
principe, poursuivre les amateurs ? Qu'étaient-ils d'autre,
les musiciens de la Camerata Bardi? Ce sont pourtant bien eux qui ont
instauré la révolution musicale de la fin du XVIe
siècle.
Assimilez la matière grise offerte au long des " Etapes du
Service de la Recherche" , publication de l'ex ORTF, du "
Traité des Objets musicaux" , des " Cahiers du GRM", des
gloses de Guy Reibel, François Delalande,Michel
Chion,François Bayle ( ordre alphabétique inverse ! ) ;
ou prenez en simplement connaissance. Alors vous saisirez à
quel point la musique actuelle est redevable à Pierre
Schaeffer et son Groupe de Recherche Musicale. Au regard de tout ce
qui est là, offert, mes quelques exemples, ci-dessus
proposés, sont peu de chose.
Que des industriels se soient emparés de ces
découvertes, les aient dénaturées pour en faire
des produits marchands,- instruments " technologiques" et "produits
culturels" -, est un autre problème.Il ne peut pas ne pas
rapparaître au cours du colloque des Treilles.
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