PROJETS / STATUT ESTHETIQUE DE L'ART TECHNOLOGIQUE
Messages diffusés
Le 20/03/1997,
Aux : participants des Treilles
De : Jacques Mandelbrojt
Sujet : APPEL A INTERACTIVITE
APPEL A INTERACTIVITE:
TEXTES AUQUELS LES PARTICIPANTS SONT INVITES A REAGIR DANS LE CADRE DU FORUM:
ESQUISSE D'UN RAPPORT SUR LE COLLOQUE DES TREILLES
Jacques Mandelbrojt
Le colloque intitulé provisoirement "Statut esthétique de l'art technologique" a réuni à la fondation "Les Treilles" du 3 au 9 mars 1997, une vingtaine de participants où se trouvaient volontairement (de la part des organisateurs) mêlés praticiens de cet art sous sa forme essentiellement visuelle ou multi-média, compositeurs de musique électroacoustique, praticiens d'art non technologique, et praticiens de disciplines qui leur permettaient de jeter un regard extérieur sur cet art (esthétique, sociologie, mathématiques...).
Plusieurs différences ont très rapidement apparues entre les musiciens et les tenants de l'art médiatique:
Les problèmes auxquels s'attachent les arts
mutimédia actuels sont apparus historiquement très
tôt en musique. Il semble en revanche que
l'interactivité telle que nous la définirons plus loin
reste très éloignéee de la préoccupation
des compositeurs actuels fussent-ils de musique
électroacoustique.
L'essentiel de ce qui nous a été
présenté comme oeuvres d'art technologique et comme
idées sous-tendant cet art met en évidence le fait que
le spectateur joue un rôle tout à fait différent
de celui qu'il joue dans les arts sous leur forme traditionnelle (que
nous appellerons parfois pour simplifier et les symboliser un
"tableau"). Le spectateur devient pour utiliser un néologisme
forgé par un critique québoiquois un "spectacteur"
:
- L'oeuvre d'art habituelle se présente sous forme d'objet achevé que l'artiste donne à voir, à écouter au spectateur.
Au contraire, ce qui est offert ici c'est un système, un dispositif que le spectateur pourra manipuler, modifier, bref sur lequel il pourra agir et qui agira sur lui. L'oeuvre est donc "ouverte" (ouverte à l'action du spectateur), interactive.
Remarquons que dans l'art sous sa forme habituelle l'oeuvre agit également sur le spectateur, sur son cerveau, ses émotions, par l'intermédiaire des sens (l'oeil qui parcourt le tableau par exemple) . Le spectateur est actif mais d'une façon mentale, et le spectateur agit également sur l'oeuvre (l'opinion qu'il exprimera, surtout si le spectateur est une critique d'art, agira sur la façon dont l'oeuvre sera perçue), mais elle n'agit pas sur la matérialité de l'oeuvre.
Les oeuvres qui nous ont été
présentées sont donc des oeuvres interactives,
il convient de préciser que ce sont des oeuvres interactives
où interviennent des dispositifs électroniques, ceci
pour les distinguer d'oeuvres également interactives comme les
"pénétrables" de Soto qui ne comprennent pas de
dispositif électronique.
- Certaines de ces oeuvres peuvent être manipulées (simultanément ou exceptionnellement en différé) par plusieurs spectateurs. L'oeuvre établit alors une communication entre eux. Il s'agit d'un art de la communication entre les spectateurs. (là encore il convient de préciser en quoi cette communication diffère de la communication qu'établit un tableau entre les diverses personnes qui le regardent, qui l'aiment, qui en discutent...)
Les oeuvres d'art interactif technologique sont alors
utilisées comme oeuvres privées (chacun des spectateurs
agit séparément sur lui, pouvant éventuellement
interagir avec lui depuis son domicile, par téléphone
ou par Internet...) mais partagées.
- Si les oeuvres se caractérisent par un nouveau rôle
du spectateur, quel est alors le nouveau rôle de l'artiste ? Il
crée les conditions d'action du spectateur. Il imagine le
dispositif, le programme informatique qui va "gérer" l'action
du spectateur sur le dispositif.
- Qu'est-ce qui distingue alors un tel dispositif électronique d'un "jeu vidéo" ? Autrement dit, qu'est-ce qui permet de dire que c'est une oeuvre d'art, et éventuellement une oeuvre d'art intéressante ? Ici les critères rejoignent de façon peut-être inattendue les critères qui permettent de juger toute oeuvre d'art. Il n' est ni plus ni moins facile de préciser en quoi une oeuvre d'art interactive technologique est une oeuvre d'art intéressante, qu'il n'est facile de préciser en quoi un tableau est intéressant.
La condition pour qu'une oeuvre interactive technologique soit une oeuvre d'art c'est qu'elle permet au spectateur de participer à une métaphore de l'idée, de la vision du monde qu'a l'artiste qui a créé le dispositif.
La qualité de l'oeuvre, ce qui fait qu'elle est intéressante est alors :
- La qualité poétique de cette vision
- L'adéquation de l'idée de l'artiste et de sa réalisation (que, de plus, cette idée ne puisse pas être réalisée avec des moyens traditionnels plus simples)
- L'efficacité avec laquelle elle est transmise.
- La nouveauté de l'idée ou de sa réalisation : le spectateur est amené à explorer des mondes nouveaux, éprouver des sensations inédites.
On voit donc apparaître, avec des traits nouveaux
spécifiques qui caractérisent cet art, des bases d'une
esthétique qui rejoint celle de tous les arts novateurs.
Quelques aspects nouveaux de l'art technologique ont été évoqués dans cet esprit...
- l'importance de créer de nouvelles "interfaces" homme-machine qui permettent des interactions plus naturelles, qui permettent de nouveaux liens entre les sens et les machines, des liens plus efficaces, plus naturels, qui permettent aussi par l'intermédiaire de la machine d'avoir de nouveaux liens entre spectateurs (la "souris" de lëordinateur est bien entendu, l'ancêtre de ces interfaces "naturelles" par opposition ou en complémentarité avec le clavier de l'ordinateur).
Une nouvelle façon donc pour le corps du spectateur
d'interagir avec la machine, un nouveau rôle donné au
corps.
- Qu'est-ce qui "prédomine" de l'idée de l'artiste ou de la technologie ? Là encore le problème et les réponses sont les mêmes que dans tout art :
- chez certains artistes ou à certaines périodes de l'évolution de l'art c'est le matériau, la technologie qui "inspire" l'artiste. C'est le cas notamment de ce que l'on pourrait appeler "l'art technologique naïf" où l'artiste se satisfait de la seule nouveauté de la technologie. D'autres artiste au contraire partent d'une idée artistique préalable et cherchent les réalisations (technologiques ou non) les mieux adaptées, les plus efficaces pour exprimer cette idée. On peut décrire ces deux attitudes à l'aide des mécanismes d'assimilation et d'accomodation qui décrivent les relations d'un organisme vivant avec son milieu .
L'image d'un organisme vivant plongé dans un milieu qui
agit sur lui et sur lequel il agit, est également
appropriée pour décrire l'interaction du spectateur
avec le dispositif électronique. Ce dispositif artistique est
en effet un "milieu" artificiel créé par l'artiste,
auquel le spectateur s'adaptera et qu'inversement il modifiera, dans
lequel il pourra naviguer. On conçoit que sous cette forme les
mécanismes ou les métaphores de la biologie soient bien
adaptés.
Quelques caractères de l'idéologie sous-tendant l'art technologique ont été exprimés plus ou moins explicitement (mais s'agit-il d'une idéologie liée à la "nature" de l'art technologique ou qui se trouve simplement être celle de l'artiste qui l'exprimait ?):
La notion, par exemple, d'oeuvre ouverte où le spectacteur joue un rôle essentiel correspond à une conception particulière du rôle de l'artiste dans la société..., il serait bon d'expliciter ceci et de proposer d'autres caractères...
Notons enfin que le rôle des sciences "pures", c'est à dire le rôle que peut jouer pour l'artiste certains concepts scientifiques ou des mécanismes scientifiques, a été largement débattu. Le rôle en particulier de l'observateur dns la mécanique quantique a pu inspirer métaphoriquement certaines oeuvres... Le rôle des concepts mathématiques est notamment très important. Il est enfin intéressant de remarquer que les arts interactifs électronique font jouer un rôle nouveau et important au temps, alors que commence à s'introduire dans la musique électroacoutique la notion d'espace.
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